Post 120 Sagesse de philosophes, d’Epictète à Pascal Bruckner

Après les posts 113 et 114 sur des philosophes indiens et chinois, ce blog revient sur la philosophie occidentale. En approfondissant un traité de Luc Ferry et quelques essais de Pascal Bruckner, Il parlera de ce qu’il est convenu d’appeler en France les nouveaux philosophes et des transformations au fil des millénaires des notions de philosophie et de philosophes.

Quelques échanges récents avec des professeurs de philosophie m’ont appris à quel point les philosophies de notre monde, au contraire de la science, sont géographiquement compartimentées : les occidentaux se réfèrent à la philosophie grecque ou européenne et les grands philosophes de l’Inde, de la Chine ou de la Perse sont quasiment absents de leur radar mental. Ce n’est pas sage.

Je ne me limite pas à l’Occident, et ne sépare pas la philosophie de la vie spirituelle. Ma quête libre et directe du Créateur s’enrichit de l’étude des religions et philosophies humaines. En France, les croyants sont devenus très minoritaires et les philosophes connus restent à l’écart du sacré. Luc Ferry affirme que quand il était étudiant, on « zappait allégrement toutes les religions monothéistes » (sans parler des autres).

J’irai dans la préhistoire pour dater le début de la philosophie de la grande civilisation dravidienne, largement ignorée, même en Inde, parce qu’elle est restée très longtemps orale. Pourtant de grands philosophes grecs, à l’image de Socrate et d’Epictète, ont enseigné par oral. Ce sont leurs disciples qui ont immortalisé leurs propos par écrit.

Ce post fera un zoom sur la démarche stoïcienne pour mettre en lumière la dimension spirituelle innovante des enseignements d’Epictète avant de faire un bond dans le temps pour parler de philosophes contemporains sous l’angle de leur sagesse de vie et d’écriture. Notre  monde a besoin de sages.

1 A l’origine de la philosophie

La philosophie pose des questions universelles, mais les conditions de son exercice limitent fortement l’extension de ses activités. Il faut d’abord une base civilisationnelle, un nombre suffisamment élevé d’humains ayant dépassé le stade de la survie pour prendre le temps de réfléchir et de dialoguer. Il faut aussi une langue orale puis écrite qui se prête à l’abstraction.

Depuis leur apparition il y a environ 50 000 ans en Mésopotamie (post 112), les sapiens parlants se sont répandus sur toute la planète et ont développé des langues orales pour leur communication sociale, qui se sont diversifiées. L’agriculture et les premières cités se constituèrent il y a 10 000 ans au Moyen Orient ou en Anatolie.

Aux débuts de l’humanité parlante, on ne peut que supposer la réalité d’une activité philosophique socialement partagée. Seules les civilisations anciennes ayant perduré comme celle de l’Inde dravidienne permettent de remonter le temps.

Les données scientifiques permettent d’y dater l’arrivée des sapiens il y a plus de 40 000 ans (ils ont des gènes de Denisova) et les linguistes constatent qu’ils sont restés sur le sous-continent. Leur contexte, un environnement naturel riche, à l’écart des grandes routes commerciales et des menaces d’autres peuples, laisse supposer une forte croissance démographique et de riches échanges sociaux.

Alors pourra émerger une activité spirituelle et philosophique dont les guides spirituels indiens actuels portent l’héritage. Ils invitent à une pratique personnelle, sans séparer l’activité intellectuelle et l’activité spirituelle. Ce n’est qu’avec le philosophe Descartes qu’apparaitra une séparation marquée entre raison et foi.

La civilisation dravidienne est restée longtemps orale. L’écriture apparaît d’abord en Egypte il y a 5500 ans, puis en Mésopotamie, là où des royaumes et des empires se forment et beaucoup plus tard en Chine. Les puissants ont besoin de scribes et de comptables. Ils ont aussi besoin de sorciers et de prêtres pour canaliser à leur profit les superstitions populaires. La compréhension des sociétés orales disparues est très limitée. Il faut faire appel aux progrès des sciences modernes, génétique, linguistique et paléoarchéologie, mais elles ne permettent pas d’isoler la pensée d’un individu.

En Inde, l’écriture apparait peu avant l’arrivée des conquérants aryens de langues indo-européennes il y a près de 5000 ans. Les généticiens localisent l’origine de ces clans de nomades chasseurs parcourant les steppes asiatiques au Nord-Ouest de la Chine. Ainsi, c’est en sanscrit ancien et dans le Rig Veda, compilé entre -1500 et -800 par les brahmanes sédentarisés, qu’on peut retrouver les premières traces écrites des réflexions spirituelles et philosophiques des inspirés dravidiens (post 6).

L’activité philosophique des brahmanes est bien documentée grâce aux Upanisads (entre -800 et -500). C’est donc d’abord en Inde qu’apparaissent des débats philosophiques socialement significatifs.

On peut ensuite parler de la Chine. Des écoles de pensée y fleurissent entre 770 et 221 av. J.-C. L’historien Sima Qian (145-86 av. J.-C.) fixe une liste classique de six écoles : yin-yang, confucéenne, moïste, nominaliste, légiste et taoïste. Cette période créative prend fin avec l’apparition d’une dynastie impériale puissante et centralisée et la surveillance de toute contestation intellectuelle. La culture chinoise post-communiste est marquée par un matérialisme pragmatique, attaché à un ordre social centralisé, des conditions peu favorables à un débat philosophique fertile.

Plus tard apparaissent de grands philosophes en Grèce, à commencer par Thalès, né en -620 à Millet, Pythagore né en -580 à Samos, deux génies universels, scientifiques autant que philosophes. Ils précéderont de peu Héraclite d’Ephèse, un autre grand philosophe présocratique. On ne sait presque rien de leur vie et leurs écrits ont disparu, mais ils ont été abondamment cités par la suite.

Avec Confucius et Bouddha, à peu près leurs contemporains, et Lao Tseu dont  l’existence réelle est incertaine, on constate l’apparition quasi simultanée de grands noms de la philosophie, en Grèce, en Chine et en Inde. Ainsi, l’apparition de philosophes reconnus par l’histoire précède une activité philosophique intense dans ces zones du monde.

A contrario, les empires anciens comme la Mésopotamie, la Perse ou l’Egypte n’ont guère livré à cette époque de grands philosophes à la postérité. Les rois et seigneurs au pouvoir finançaient les techniques guerrières pour leurs conquêtes et les rites ordonnés par des prêtres sacrificateurs pour subjuguer leurs peuples. Ils réduisaient au silence les philosophes qui auraient pu les contester.

La diffusion ultérieure des enseignements philosophiques dans une langue initiale dépend des territoires où elle est comprise. De plus les langues ont une influence déterminante sur la pensée consciente et même inconsciente (cf. Lacan). Or on ne pense pas l’abstraction en grec comme on la pense en latin et a fortiori en sanscrit, en chinois ou en arabe. Le sanscrit et le grec se prêtent bien à la pensée abstraite.

Ainsi, un des savoir-faire qu’on attend des professeurs européens de philosophie est de bien traduire les textes des anciens philosophes qui pensaient dans deslangues éloignées des nôtres. Ils doivent arbitrer entre leurs activités de chercheur, d’enseignement et d’auteur, mais écrire reste essentiel pour tous les philosophes.

2 Philosophes, philosophies et sociétés

Bouddha, puis Jésus sont les guides spirituels qui ont le plus marqué l’humanité. Leur importance est passée inaperçue de leurs contemporains. Les pouvoirs religieux ont rejeté le juif Jésus et les élites indiennes ont considéré le noble Bouddha et ses disciples comme une secte de renonçants parmi d’autres. Le post 113 s’est interrogé sur leur classification parmi les philosophes et leur impact sur leurs sociétés d’origine.

Bouddha choisit de partager sa sagesse avec ceux qui venaient l’écouter pour les aider à se libérer du cycle infernal de la souffrance liée à l’attachement à des illusions, à commencer par celle du moi. Il a médité sur de grands thèmes philosophiques comme l’éthique, l’épistémologie ou la métaphysique, en insistant sur une approche fondée sur l’expérience spirituelle personnelle, sans se limiter aux spéculations et débats intellectuels, nécessaires mais pas suffisants.

Après son illumination, Bouddha est devenu un fin philosophe pour propager son enseignement pendant sa longue vie de guide spirituel. Il a su attirer comme disciples quelques grands esprits qui ont assuré son héritage philosophique, en particulier dans la tradition Mahayana qui s’est répandue dans toute l’Asie du Nord, la Chine et le Vietnam. Il a donc profondément influencé ces sociétés à l’inverse de l’Inde où les brahmanes ont réussi à faire quasiment disparaître le bouddhisme. Il n’a pas fondé d’école philosophique, chaque disciple a gardé son autonomie, mais la dynamique philosophique du bouddhisme après sa mort est incontestable.

A l’inverse, Jésus, dans sa courte vie, n’a jamais pu ou voulu être un philosophe. Sa mission fut de faire connaître l’Evangile et de l’incarner par son exemple. Avant sa vie publique, il avait mené une vie de pieux charpentier galiléen à l’écart de Jérusalem. Sa mission était de guider les « brebis perdues de la maison d’Israël ».

Comme dans le cas de Bouddha, l’héritage spirituel de Jésus a été rejeté par sa société d’origine, mais grâce à l’apostolat de Paul de Tarse, il a diffusé dans l’empire romain. Après une longue persécution, le christianisme a été instauré comme église officielle et a constitué ensuite une doctrine dominante dans la société européenne.

A notre époque, l’humanité entière peut accéder à leurs enseignements comme à ceux des sages du passé.Le Dharma de Bouddha n’appartient pas aux bouddhistes, pas plus que l’Evangile n’appartient aux chrétiens ni le Coran aux musulmans et encore moins aux théologiens qui s’en réclament. Or le texte d’origine, analysé en le contextualisant, est radicalement différent des doctrines religieuses.

La culture chrétienne de l’Europe conditionna la réflexion de ses philosophes. Car pendant tout le Moyen-Age, il était dangereux de penser librement. Mais la longue domination de l’Eglise de Rome et les comportements inacceptables de certains clercs religieux ont suscité un rejet des textes sacrés dans tout notre continent. Trop de philosophes européens ont rejeté toute réflexion spirituelle en confondant les messages prophétiques et les religions institutionnalisées.

De plus, les idéologies marxistes ont détourné les intentions initiales du philosophe allemand de corriger les inégalités sociales. La révolution russe conduite par Lénine a ouvert la voie à des dictateurs comme Staline, Mao et d’autres qui coordonnèrent les plus grands massacres que l’humanité a connu. Les élites européennes ont retrouvé leur lucidité sur ce matérialisme dominateur et violent, mais il a influencé de nombreux philosophes du XXème siècle et appauvri la pensée européenne.

Dans les mondes musulmans, indiens et chinois (en considérant le maoïsme comme une religion), la tradition religieuse étouffe encore les penseurs considérés comme déviants. Pourtant de grands esprits y philosophèrent librement, comme Zhuang Zi, Ramanuja, Avicenne, Al Ghazali ou Averroès. Se pencher sérieusement sur tous leurs écrits bénéficierait aux philosophes français.

De tous temps, les philosophes furent des individualités à part, en rupture avec la pensée commune et la tradition, parfois au péril de leur vie. Socrate a été condamné à boire la cigüe parce que ses opposants l’accusaient de remettre en cause le culte aux divinités du panthéon grec, Michel Servet a été brûlé vif à Genève sur demande de Calvin et innombrables ont été les victimes de l’Inquisition romaine.

La liberté de conscience est cruciale pour les sociétés à notre époque où on constate une dérive vers l’autoritarisme politique et la recherche de racines ancestrales. Le chercheur scientifique n’inquiète pas les pouvoirs et peut leur être utile à l’inverse du chercheur philosophique ou spirituel qui risque de remettre en question leur légitimité.

3 L’école stoïcienne, socle de la philosophie européenne

L’école stoïcienne est une exception historique. Elle débute avec Zénon né en Chypre (-335/-264). Zénon s’était plongé dès sa jeunesse dans les écrits de Socrate. Lors d’un voyage de commerce de la pourpre phénicienne, à 22 ans, il fit naufrage à Athènes et y resta, se mettant à l’école de philosophes cyniques, mégariques et platoniciens.

A 35 ans, il fonda sa propre école dont les discussion publiques se tenaient sous un portique (ou stoa). Il hérita de son père une fortune considérable, mais choisit une vie austère. Très endurant, il ne portait en tout temps qu’un mauvais manteau usé, comme les philosophes cyniques depuis Antisthène et Diogène.

Diogène Laërce résume ainsi sa conception du divin : « Dieu est un être vivant immortel, rationnel, parfait, vivant dans la béatitude, exerçant une providence sur le monde. Sans forme humaine, il est le Créateur de l’univers, le Père qui pénètre à travers toutes choses. Il reçoit des appellations multiples selon les puissances qu’il y déploie ».

Par prudence, Zénon ne niait pas explicitement l’existence des dieux que ses contemporains honoraient et statufiaient. Il parlait peu mais savait se montrer aimable et facile à vivre. Des cyniques il garda l’idéal moral de conformité à la nature et l’appel au renversement des tabous et des platoniciens la discipline logique.

Il devint rapidement très populaire à Athènes et au-delà. De son vivant, il connut de nombreux disciples. Plus tard, son école s’est revitalisée dans le monde latin et elle a marqué la pensée occidentale. A Rome, de grands esprits comme Sénèque, Épictète et Marc Aurèle ont prolongé son enseignement et son exemple.

Sénèque, tuteur du jeune Néron, devint son conseiller puis l’un des personnages les plus influents de l’Empire avant de tomber en disgrâce. Il meurt en 65. Marc Aurèle, consul de Rome en 40 et empereur de 161 à 180, marque l’apogée de l’influence de  la philosophie stoïcienne qu’il a librement choisi pour guider sa vie et qu’il promeut.

Le grand philosophe de son époque est Epictète (50-130), né en Phrygie. Il fut vendu comme esclave à un romain qui le laisse assister aux conférences du stoïcien Musonius Rufus et l’affranchira. Il se consacre alors à l’enseignement et habite une masure toujours ouverte, meublée d’une table et d’une paillasse.

En 89, il doit quitter Rome dont l’empereur Domitien expulse tous les philosophes qui pourraient contester son régime tyrannique. Il se retire à Nicopolis d’Épire en vivant dans la pauvreté, sans famille et ouvre une école stoïcienne où il enseigne sous la forme de discussions et de remises en question.

Épictète n’a laissé aucun écrit, son disciple Arrien, a recueilli ses propos regroupés dans les Entretiens. Après une leçon technique, commentaire d’un texte de Chrysippe ou de Zénon ou un exercice de logique, à l’occasion d’une question posée par un auditeur, Epictète improvisait des diatribes dans un style souvent brillant et imagé, riche d’anecdotes, ayant recours à l’indignation et à l’ironie. Voici quelques extraits.

Entretiens I, I 10 : Que dit Zeus ? Epictète, ce corps n’est pas à toi, c’est de l’argile joliment pétrie, je t’ai fait don d’une parcelle de ce qui est à nousIl faut distinguer entre ce qui est mien et ce qui n’est pas mien, entre ce qui m’est possible et ce qui ne l’est pas. Je suis forcé de mourir mais non en gémissant, de subir l’exil, mais qui empêche que ce soit gaîment et de bonne humeur ?

I, III/IV : Nous sommes tous nés de Dieu au sens fort du mot ; Dieu est père des hommes et des dieux…L’homme en progrès expulse entièrement le désir et le remet à plus tard, il n’a d’aversion que pour ce qui dépend de sa liberté. La vertu promet de créer en nous bonheur, impassibilité, calme. Le progrès nous rapproche du but, la perfection.

I, XVI 15 : Ne faudrait-il pas en bêchant, en labourant, en mangeant chanter cet hymne à Dieu : « Dieu est grand car il nous a donné ces outils pour travailler la terre, ces mains, ce gosier et ce ventre pour croître à notre insu et respirer pendant notre sommeil ; et la conscience réfléchie de tout cela et la faculté d’en user avec méthode ». Que peut faire un vieux boiteux comme moi sinon chanter Dieu ?

I, XVII : La logique a le premier rang. Si nous n’apprenons pas avec exactitude le critère grâce auquel nous apprenons tout chose, comment apprendre ? Ce n’est pas seulement Chrysippe, Zénon, Cléanthe et Antisthène qui l’enseignent, c’est aussi Socrate qui dit que l’étude des mots est le point de départ de l’éducation.

II, VIII 12 : Ne sais tu pas que tu nourris un Dieu, que tu exerces un Dieu ? Tu portes un Dieu et tu l’ignores, tu le salis par tes pensées impures, par tes actions infâmes ! Je ne parle pas d’un dieu matériel, une statuette d’argent ou d’or. Devant ce Dieu qui est intérieur à toi-même, qui voit tout et entend tout (Iliade), tu ne rougis pas de tes pensées et de tes actes, homme sans conscience de ta propre nature ?

Dans ce passage plus qu’ailleurs, Epictète parle certainement de son expérience intérieure. Je n’ai trouvé aucun extrait aussi explicite dans les écrits de Sénèque ou de Marc Aurèle, peut-être parce que leur position officielle les obligeait à plus de prudence. Epictète ne mentionne jamais les prophètes juifs, mais il devait certainement les connaître, ne serait-ce qu’à cause des persécutions dont les chrétiens étaient l’objet.

II, XIV 11 : La première chose à apprendre, disent les philosophes, c’est que Dieu existe, qu’il pourvoit à l’ensemble des choses, qu’on ne peut rien lui cacher. Puis vient la question, que sont les dieux ? Comme on les imagine, pour s’efforcer de leur plaire et de leur obéir. Ici Epictète fait bien la différence entre Dieu et les dieux, mais laisse les vénérateurs du panthéon grec croire à leur guise.

II, XVI 45 : Chasse de ton esprit le chagrin, la peur, l’envie, la joie des maux d’autrui, l’avarice, la mollesse, l’incontinence. Mais il n’est pas possible de les chasser sans avoir égard à Dieu seul, sans s’attacher à lui seul, sans se consacrer à suivre ses ordres.

III, V 7 : Puissent la maladie et la mort me prendre à un moment où j’ai rendu ma volonté impassible afin de dire à Dieu : « Ai-je transgressé tes ordres, usé pour autre chose des tendances que tu l’as données, de mes sensations ou de mes prénotions ? T’ai-je jamais fait des reproches ? Je suis né pauvre, selon ta volonté, mais je suis content. N’ai-je pas toujours approché de toi le visage gai, prêt à obéir à ton commandement et à ton signal ? »

Chez cet homme, exceptionnel pour son époque, la profondeur d’âme est spirituelle et philosophique. Il n’est pas étonnant qu’il ait fait réfléchir au-delà de son millénaire de nombreux philosophes européens chrétiens et athées comme Pascal ou Nietzche.

4 Une philosophie européenne compartimentée

Dans le monde ancien, la communication entre les peuples subissait de nombreuses contraintes. Ainsi, la réflexion de leurs grands philosophes était conditionnée par leur environnement linguistique, politique, économique et social.

La Grèce différait par sa position géographique et ses pratiques commerciales relayées par des implantations à l’étranger. Dès les présocratiques, la philosophie grecque avait intégré des influences des cultures égyptiennes et perses. Ses intellectuels étaient donc ouverts aux autres civilisations.

Son organisation en cités indépendantes et souvent adverses favorisa l’innovation. Athènes émergea comme pôle intellectuel régional et lieu de débats publics, ce qui a permis l’accumulation d’intellectuels de génie sur une très courte période de temps dans une cité minuscule à l’échelle du monde. Plusieurs écoles philosophiques concurrentes s’y sont formées et certaines ont perduré. L’étude attentive de la pensée de Socrate et des écrits de ses disciples Platon et Aristote reste incontournable pour un philosophe. Socrate était comme Bouddha un renonçant et un sage.

Mais l’apogée philosophique d’Athènes fut assez brève. Car, comme en Chine impériale, sa dynamique philosophique a été étouffée par le grand empire des guerriers macédoniens. Seuls les philosophes qui trouvaient grâce aux yeux des empereurs, grecs puis romains, ont pu continuer à exercer sereinement leur métier. Beaucoup plus tard, grâce aux philosophes musulmans, puis chrétiens qui s’en sont inspiré, l’héritage de la Grèce a retrouvé une place de premier plan dans la pensée européenne.

Avec les philosophes des Lumières, l’Europe retrouve enfin sa liberté individuelle de pensée, d’opinion et d’expression. Depuis, les philosophes européens ont gardé une liberté de recherche métaphysique et éthique rarement connue par leurs prédécesseurs ou leurs collègues d’ailleurs. C’est un atout majeur qui peut expliquer la fécondité tardive de la pensée philosophique occidentale moderne.

De grands noms de cette philosophie européenne étaient aussi de brillants scientifiques, comme Descartes, né en 1596, Pascal, né en 1623, Leibniz, né en 1646. Mais avec les progrès fulgurants des sciences, il est devenu très difficile d’être à la fois un grand philosophe et un grand savant scientifique.

La science contemporaine est universelle par ses méthodes, des calculs exacts pour les théoriciens et des expériences reproductibles comme celles d’Alain Aspect pour trancher le désaccord entre Bohr et Einstein à propos de l’intrication quantique. La science, comme la philosophie, est parfois le théâtre de controverses d’experts.

La philosophie européenne a souffert de la fragmentation des langues. Le latin comme lingua franca des philosophes, celle de Spinoza, né en 1832, s’est effacé au profit des langues nationales. L’Angleterre, libérée de Rome, a débuté une longue série de grands philosophes avec Bacon, né en 1561, elle est notoire pour la pensée empiriste et utilitariste. L’Allemagne s’est distinguée au XVIIIème siècle avec des génies comme Kant puis Hegel, puis des pourfendeurs de la religion comme Nietzche ou Marx. La pensée anarchiste a inspiré des philosophes français et russe…

La philosophie du continent s’est donc construite par des pensées individuellesde grands esprits. Ils s’influencent mutuellement, mais ne créent pas d’école philosophique. On a pu parler d’une « école de Francfort », mais Jürgen Habermas a développé son génie personnel dans une direction qu’il n’appartenait qu’à lui.

La division de la philosophie moderne en branches (métaphysique, logique, éthique, épistémologie, sémiotique…) contribue à un certain cloisonnement de la pensée.

Or à notre époque les enjeux majeurs se traitent à l’échelle planétaire, à commencer par la science, la finance, l’économie, l’écologie, et même la religion. Mais les philosophes européens pensent à partir de leurs prédécesseurs du continent et incluent rarement ceux de l’Inde, de la Chine ou du monde musulman. Ce biais cognitif est lié aux programmes des formations officielles délivrant un diplôme de philosophie.

La Chine fait venir à prix d’or de grands scientifiques, mais rarement de grands philosophes. C’est donc vers les USA que les penseurs européens se tournent. De grands esprits français comme René Girard ou Jacques Derrida n’auraient jamais connu une telle notoriété s’ils n’avaient pas d’abord intéressé les américains. Car les philosophes modernes doivent exister économiquement et socialement pour transmettre et débattre.

Amateur de philosophes, je privilégie ceux dont la vie est inspirante, et dont les thèses me font réfléchir sur moi, la société humaine, et l’avenir de mes frères humains. Je veux rendre hommage ici aux philosophes qui m’ont inspiré et que je ne peux citer tous.

Parmi ceux des millénaires passés, l’indien Bouddha, le phénicien Epictète, le perse Al Ghazali et le dravidien Ramanuja m’ont impressionné par leur exemple de vie et la richesse de leur enseignement, de même que les européens des siècles passés, comme Descartes, Spinoza, Kant et Hegel ou les philophes du XXème siècle.

Edmond Husserl, né en 1850, publie ses Méditations cartésiennes en 1929 et sa Krisis en 1936. C’est un homme à l’intelligence et à l’ouverture d’esprit exceptionnelle, d’origine juive et converti au protestantisme, il étudie d’abord les sciences avant de s’intéresser à la philosophie. Son intersubjectivité transcendantale est une idée géniale.

John Rawls, né en 1921, américain et professeur à Harvard et disciple de Kant, publie à 50 ans sa théorie de la justice, son œuvre maîtresse, très commentée. Amartya Kumar Sen, né en 1933, indien et lui aussi professeur de philosophie à Harvard, contestera sa théorie en mettant en avant les capacités des personnes à exercer une liberté réelle dans un contexte d’inégalités économiques criantes. Il conçoit l’Indice de développement humain (IDH) en 1990.

En France, René Girard, né en 1923, publie en 1972 La violence et le sacré, puis d’autres publications éclairantes sur les religions sacrificielles, vues de sa perspective de croyant chrétien. Jean Baudrillard, né en 1929, publie en 1968 Le système des signes et en 1976 L’échange symbolique et la mort, et présente une réflexion originale et décapante sur le fonctionnement sous-jacent de nos sociétés modernes.

Une réflexion philosophique originale met du temps à se construire, à l’aide d’une longue expérience personnelle de la vie réelle, d’une méditation sur les philosophes du passé, et de l’observation attentive de la société qui les entoure.

5 De nouveaux philosophes ?

Depuis 1976, une liste hétéroclite de philosophes français est appelée celle des « nouveaux philosophes », invités par Bernard Henri Levy. Une partie provenait des milieux de la gauche léniniste ou maoïste. Parmi eux figurent des personnalités très connues comme Gilles Deleuze, Christian Jambet, Alain Finkelkraut, Luc Ferry ou Pascal Bruckner. Ce sont des hommes engagés, avec des convictions, des cerveaux brillants et hyperactifs et leurs publications trouvent un large écho.

Prenons l’exemple de Luc Ferry, né en 1951, licencié en psychologie, docteur en science politique (1980), agrégé de philosophie (1975), puis de science politique (1982). Il enseigne la philosophie, puis la politique à Sciences Po Lyon, est chroniqueur à L’Express en 1987. Puis il est nommé en 1994 président du Conseil national des programmes, participe à la Commission de réforme de la justice et deviendra ministre de l’Éducation nationale en 2002 à 2004. C’est une carrière brillante mais dispersée, où il s’est faire connaître comme homme politique dont la voix compte.

Mais s’est il donné le temps d’approfondir sa réflexion philosophique personnelle ? Je n’ai aucun jugement sur sa personne, ni sur ses idées politiques que je ne partage pas. Mais quand un ancien ministre de l’Education publie en 2006 un livre de 300 intitulé, « Apprendre à vivre, traité de philosophie à l’usage des jeunes générations », est-ce une initiative pertinente et appelant à la sagesse individuelle et collective ? N’y a-t-il pas confusion entre l’ex-autorité politique et le philosophe enseignant ?

Son essai sélectionne cinq « grands moments », la philosophie antique, le christianisme, l’humanisme, Nietzche et la philosophie contemporaine. Ce découpage arbitraire illustre ses préjugés. Il oppose la philosophie à la religion sur la question de la mort et du salut, par un Dieu sauveur extérieur ou par soi-même sans l’aide de Dieu.

Luc Ferry (LF) confond l’enseignement des prophètes (dont il ne cite que Jésus) et la doctrine chrétienne selon laquelle il suffirait de croire pour être sauvé, alors même que Jésus déclare « ce n’est pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur, qui seront sauvés, mais ceux qui font la volonté du Père », ce qui inclut donc les athées. Le Coran dit la même chose, mais LF l’ignore sauf quand il veut combattre le voile et l’islamisme.

Ensuite LF propose trois étapes successives pour la réflexion philosophique, théorie, éthique et sagesse. Son biais mental est insistant : La quête du salut sans Dieu est bien au cœur de toute grande philosophie, si c’est là son objectif essentiel et ultime. Je fais donc de la « petite » philosophie si je crois en Dieu…

Il dit : toute philosophie digne de ce nom part donc des sciences naturelles qui nous dévoilent la structure de l’univers. Or il semble tout ignorer de la mécanique quantique, de la flèche du temps qui n’existe qu’à notre échelle et ni au niveau des particules, ni au niveau cosmologique, sans parler des énigmes sur lesquelles la science ne cesse de buter, le réglage fin de l’univers, l’énergie noire, l’intrication quantique…

Dans le chapitre 2 sur les stoïciens, LF est dans son domaine d’expertise, mais la haute spiritualité d’Epictète lui a échappé. J’ai noté au passage sa proposition originale d’étymologie pour le mot théorie en rapprochant theos (θεός) d’orao (ὁράω), voir, ce verbe défectif dont je me souviens encore des conjugaisons très irrégulières apprises au collège. Donc partir d’une vision de Dieu pour réfléchir, c’est une bonne idée.

Par contre, au début du chapitre 3, le philosophe s’égare en reprenant à con compte les idéologies du catholicisme romain : l’incarnation du divin dans la personne de Jésus et le salut pour tous par son sacrifice rédempteur, des idées très païennes. Il développe donc sa théorie sans argumenter et en se limitant à quelques textes éloignés de l’enseignement de Jésus (les idées du rédacteur du prologue du quatrième Evangile et les lettres de Paul). Alors même qu’il invite à étudier en profondeur les textes !

Le chapitre 4 est l’humanisme ou la naissance de la philosophie moderne à partir de Descartes au XVIIème siècle. Montaigne et Erasme, grandes références philosophiques de l’humanisme au XVIème siècle, ne sont même pas cités. Il oppose cette période à l’antiquité, comme si rien ne s’était passé en plus d’un millénaire. Comment peut-il zapper Ramanuja (1017-1137) ou Al Ghazali (1058-1111) ?

A la fin du chapitre, LF nous dit : « A défaut de principes cosmiques ou religieux, c’est l’humanité elle-même qui devient sacralisée au point d’accéder à son tour au statut de principe transcendant. » Or quand le Créateur souffle de Son Esprit dans Adam, Il le fait Son image et Sa ressemblance et le sacralise !

Le chapitre 5 est consacré à Nietzche. Né en 1844, fils de pasteur doué d’une intelligence précoce, tourmenté et orgueilleux, il connaîtra une vie difficile, des drames familiaux, de lourds accidents de santé, il s’isolera et sombrera dans la folie à 44 ans.

Il tombe amoureux de Louise von Salomé en 1882, puis rompt avec elle et écrit : « Maintenant c’est comme si j’étais condamné au silence ou à une sorte d’hypocrisie humanitaire dans mes rapports avec tous les hommes ». Il publie en 1883 Ainsi parlait Zarathoustra où il met en scène un sage errant à qui il attribue ses idées opposées à l’enseignement du prophète historique. Il y développe son rêve d’un surhomme.

En 1884, il s’interroge : je frémis à la pensée de tout l’injuste et l’inadéquat qui se réclamera de mon autorité. C’est ce que fera le nazisme qui recyclera son surhomme en proclamant la supériorité de la race allemande. Nietzche matraque que Dieu est mort. Un humoriste rétorqua à sa mort : Nietzche est mort, signé Dieu.

Luc Ferry fait de Nietzche une figure déterminante de la post-modernité pour sa « déconstruction ». Comme philosophe, ni lui ni Nietzche ne m’ont jamais intéressé. LF rejette le matérialisme refusant la transcendance, mais veut déconstruire ce qu’il appelle des illusions métaphysiques, c’est-à-dire les doctrines religieuses. Or pour un croyant libre comme moi, la foi se situe dans l’expérience directe de l’Immanence du Créateur, en harmonie avec les messages prophétiques, jamais dans les doxas.

La pensée de LF, marquée politiquement, est trop subjective et réductrice. Je ne peux considérer cet auteur comme un vrai philosophe, a fortiori comme ce professeur de sagesse philosophique qu’il prétend être dans son essai de 2006.

6 Lectures de Pascal Bruckner

Notre monde moderne agité lit trop peu. Je tiens à encourager à lire en découvrant des auteurs philosophes anciens ou modernes. Certains sont plutôt dans l’abstraction conceptuelle, mais d’autres comme Pascal Bruckner partagent sur des sujets proches de nous leur sagesse de pensée et de vie. Il mérite d’être lu ou relu.

Quand j’ai commencé à dévorer les écrits des grands philosophes, je me suis surtout intéressé aux pensées complexes, celles de Spinoza, Hegel, Kant ou Husserl. Pascal Bruckner (PB) commençait à peine à publier, c’est un ami commun, Jean Pierre Aublin, qui m’a incité à plonger sérieusement dans ses essais philosophiques.

J’avoue avoir eu beaucoup de plaisir à lire ses essais, il écrit très bien. J’ai commencé par son petit traité d’élévation « Dans l’amitié d’une montagne ». Il y partageune sensibilité poétique évidente en évoquant les sapins et la neige. Je suis né dans les Vosges et cette lecture m’a charmé. Je ressens aussi chez l’auteur un dynamique d’ascension qui est aussi spirituelle.

Par exemple : « arrivé en haut d’un sommet, on est saisi, essoré comme si on avait vu le paradis. Est-ce le froid piquant, le vent qui vous gifle, ou des puissances supérieures qui nous parlent, dans un mélange de terreur et de beauté ?»

La Puissance de Dieu ne m’inspire aucune terreur, parce que je connais l’Amour qu’il nous porte et l’inanité du mythe de l’enfer comme punition. La plongée dans l’ombre après notre mort n’est que la conséquence de notre manque de diligence à construire notre âme pour reprendre l’expression de Simone Veil.

PB nous dit aussi : « On grimpe pour ouvrir l’âme jusqu’au régions célestes. Toute ascension est matérielle et spirituelle : la montagne est une autre région de l’Etre. La force minérale de la transcendance ». Son écriture sait suggérer le sublime !

Ses anecdotes sont savoureuses, telle celle d’un inconnu qui l’aborde en disant « j’aime beaucoup ce que vous faites » avant d’ajouter, mais « vous proférez aussi des sottises ». Parce qu’il avait déclaré sur une radio « s’il existe vraiment, il est soit un salaud, soit une fable ». Provocation évidente qui ne me gêne aucunement en tant que croyant car sa liberté d’expression n’est jamais une faute.

Après un beau chapitre sur la mort asservie, PB conclut son livre inspirant par : « A tout âge, il faut avoir les yeux plus grands que le ventre, désirer au-delà du possible. Equilibrer l’affaiblissement par l’ambition, manifester un appétit sans limites. Afin que jamais ne se relâche la ferveur qui nous unit au monde. Jusqu’à ce que l’Ombre nous dise : Game over. Mais le royaume des Ombres n’est-il pas lui-même une succession de pics à gravir, une autre barrière alpine ?Qui sait ? »

Ma réponse n’est pas du domaine du savoir, mais de celle d’une conviction forgée par mes efforts d’ascension spirituelle. L’ombre n’existe que par contraste avec la Lumière, et c’est l’état de notre âme qui décidera de notre statut après la mort, mais une autre vie nous attend, une succession de pics à gravir par la force de notre âme.

Jean-Pierre, ce livre est dédicacé à ton frère, tu connais l’auteur et tu l’as lu.

Jean-Pierre : Oui, j’ai rencontré Pascal à travers mon cher petit frère Laurent, parti trop tôt avec la maladie de Charcot (SLA). Ils étaient ensemble en Khâgne à Henri IV et dans ce creuset infernal qu’est la Khâgne, Pascal a développé ses connaissances et sa passion littéraire. Aucun n’a intégré Normale Sup. Mon frère s’est contenté de l’ENA pour démarrer sa brillante carrière diplomatique.

Pascal a immédiatement lancé sa carrière d’écrivain alternant les romans, certains sulfureux (Lunes de Fiel) et les essais savants (La Tyrannie de la Pénitence), d’abord en collaboration avec Alain Finkelkraut, devenu membre de l’Académie Française.

Antoine : Tu es toi-même grand amateur d’escalade.

Jean Pierre : Mon goût pour la montagne s’est d’abord exprimé par la passion du ski. Puis, comme grand sportif, notamment en gymnastique et agrès, ce fut la découverte de l’escalade d’abord pratiquée sur les rochers de Fontainebleau.

Avec Pascal et mon frère Laurent cette passion de la montagne s’est cristallisée autour de ma maison de Bouchier. Nous avons ensemble réalisé quelques belles randonnées et escalades culminant avec le Dôme des Ecrins (4000 mètres environ) et le Doigt de Dieu sur la Meige mais aussi le Pelvoux par 2 fois et le mont Rochebrune près du col d’Izoard, seul avec Pascal quand Laurent ne pouvait plus marcher.

Pascal a alors découvert cette exaltation qui nous prend en abordant les sommets. C’est un sentiment proche de la ferveur spirituelle. Comme si on s’approchait de Dieu.

Antoine : Comme Pascal, tu t’es aussi intéressé au bouddhisme ?

Jean-Pierre : Ma passion pour le bouddhisme s’est cristallisée autour du monastère de Karma Migyur Ling, près de Grenoble où j’ai habité quelques années. J’y ai rencontré plusieurs fois le Dalaï Lama et réalisé plusieurs stages de méditation. Mon mentor a d’ailleurs écrit un livre sur les 45 méthodes de méditation (Le Professeur Schnetzer). J’en suis resté à la « Vipassana » ou Vision Pénétrante.

Antoine : Il s’agit donc du bouddhisme tibétain, une version tardive et éloignée de l’enseignement d’origine de Bouddha dans la vallée du Gange.

Jean-Pierre : Pascal, semble-t-il ne fait guère référence au religieux ni à Dieu. Toutefois, dans le « Divin Enfant » il introduit un dialogue entre L’enfant et Dieu qui cherche à le convaincre de la beauté de la Vie, Sa Création, pour le convaincre de quitter le sein maternel, sans succès… !

Antoine : Comme je le dis souvent dans mon blog, il faut bien distinguer les convictions religieuses et la vie spirituelle. Car j’ai constaté que ceux qui se présentent comme agnostiques ont souvent une vie de l’âme plus dynamique que celle des croyants.

7 La sagesse de l’argent et autres essais de P. Bruckner

Cette première plongée dans un essai de P.B. m’a donné envie d’en lire davantage et fait réfléchir sur ce que peut être en France un « nouveau philosophe ».

Passons à son essai « La sagesse de l’argent ». Comme tous les autres livres de PB que j’ai lus, il a nécessité un travail considérable et est amplement documenté. J’ai approché le domaine de l’argent et de la finance, d’abord en étudiant de l’INSEAD, puis en travaillant pour améliorer les performances de grandes entreprises.

« La philosophie de l’argent » de Georg Simmel est un ouvrage de référence intégrant sa réflexion sociologique, une bonne compréhension de la valeur fondamentale de l’échange, surtout dans sa valorisation intersubjective, donc individuelle. J’ai apprécié son chapitre sur la liberté, mais sa réflexion, publiée en 1900, n’a pu intégrer l’extraordinaire complexification de la finance moderne et sa mondialisation.

L’essai de PB sur la sagesse vis-à-vis de l’argent a moins de risques d’obsolescence et commence par une citation intemporelle de Sénèque : « Personne n’a condamné les philosophes à la pauvreté » (De la vie heureuse, 23).

L’auteur est (comme moi) arrivé à un âge où les cheveux blancs laissent espérer quelque sagesse, et nous dit : « vieillir, c’est glisser dans l’ordre du calcul du reliquat. Tout nous est compté, les jours se raréfient. Pour moi, le luxe suprême est une vie d’étudiant prolongée jusqu’à une âge avancé…L’illusion absurde mais nécessaire de recommencer chaque matin une existence nouvelle ».

Il ajoute : « L’argent rend tout homme philosophe malgré lui : bien penser, c’est également apprendre à bien dépenser, pour soi et pour autrui ». Il a le sens de la formule. Fustigeant l’interprétation douteuse de l’Evangile par le clergé romain, l’auteur nous dit « La religion est un commerce et Dieu le trésorier général des âmes ». La religion catholique troquait des promesses illusoires de salut contre l’argent des fidèles.

Le livre pose aussi le contraste entre la France et son tabou de l’argent et l’Amérique. Ses trois chapitres sur le mythe du veau d’or sont décapants. La troisième partie, richesse oblige, concerne directement les seniors aisés : nous avons travaillé pour nos études et après, dépensé peu et géré nos économies. Nous avons parlé à nos enfants de l’importance du travail et souvent transmis un patrimoine de précaution. Les expériences de la vie nous ont appris la sagesse, celle du Coran : « Que ta main ne soit ni trop ouverte, ni trop fermée ».

Quelques citations de PB : « La sagesse de l’argent tient dans la combinaison de trois vertus, la liberté, la sécurité, l’insouciance, équilibrée par trois devoirs, la probité, la proportion et le partage ». « A chacun de décider, en son for intérieur, de quels écueils il souhaite se prémunir, s’il souhaite modérer son train de vie ou l’améliorer, faire de la réussite une mystique ou un tremplin ». « La vertu et la prospérité peuvent faire bon ménage ». « L’argent est autant une récompense qu’une grâce. De lui nous ne sommes pas propriétaires mais usufruitiers ». « L’Evangile recommandait de rester pauvre dans notre cœur (Mat. 5/3) ». « La fortune n’est que la métaphore de la vie, si belle, si fragile.Accepter que tout ce qui nous a été accordé puisse nous être repris ; en retirer malgré tout un immense sentiment de gratitude. Telle est l’ultime sagesse ».

Passons à l’essai « Un coupable presque parfait » sur l’homme blanc hétérosexuel comme bouc émissaire de l’agressivité de certains groupes d’influence français. PB fait un travail sérieux d’information, de documentation et de réflexion avant de publier ce livre. Il cite de petits médias dont je n’ai jamais entendu parler et m’aide à comprendre les préjugés de ceux qu’ils influencent, néoféminismes, LGBT, antiracistes, décolonialistes… Notre apparence physique fait de nous des « ennemis symboliques ».

Je remercie l’auteur de cet essai comme nouveau philosophe engagé dans les débats de société de m’avoir ouvert les yeux sur certaines réalités sociales de notre environnement occidental que j’ignorais.

Dans sa conclusion, PB nous alerte. « L’intelligentsia d’Europe et des USA a décrit la société occidentale comme le summum de la barbarie. Nous entrons avec une idéologie pigmentaire dans une longue nuit de l’esprit. La malédiction de l’homme blanc est la dernière étape de l’autodestruction de l’Europe.

Détruire l’Occident, c’est détruire la conscience du monde. L’Ancien et le Nouveau Monde devraient renouer leurs liens, ils ne sont forts qu’ensemble, soudés par leurs différences autant que leur proximité. Il faut moins craindre la virulence de nos ennemis que la violence de la haine que nous nous portons. Celle-ci est inexpiable. Au désir d’extinction répond un véhément désir de résurrection de la part des peuples. Nous ne souhaitons pas tous disparaître, ne cédons pas au chantage !

J’ai profité de cette plongée dans l’œuvre de P. Bruckner pour lire son roman paru en 1992 et qui n’a pas pris une ride, « le divin enfant ». Je ne lis maintenant que des essais liés à mes travaux de recherche spirituelle, mais là, j’ai repris goût à un simple plaisir de lecteur qui découvre une œuvre.

C’est plutôt un conte philosophique qui pose des questions pertinentes sur Dieu, même si c’est aussi une caricature de nos travers. PB invente une conversation entre Dieu et un fœtus contestataire au cerveau hypertrophié où la question de la liberté mutuelle du Créateur et de sa créature est abordée. Rien à voir avec les banalités débitées à longueur de pages par « Conversations avec Dieu », de l’américain Walsh.

L’appellation « nouveaux philosophe me paraît donc appropriée pour P. Bruckner.

8 La sagesse philosophique et/ou spirituelle

La plupart des philosophes français contemporains pensent dans un cadre mental agnostique ou athée, à part quelques exceptions comme Christian Jambet, spécialiste de l’islam chiite et fondateur d’une collection « islam spirituel ». Ils confondent souvent les idéologies traditionnelles des religions qu’ils rejettent à juste titre avec l’ouverture à l’Immanence de Dieu en eux.

Leur esprit bloque face à l’idée de s’ouvrir à l’expérimentation spirituelle accessible à tous par la lecture des grands textes spirituels, la pratique du yoga, ou en assistant à des prières avec des croyants de religions petites ou grandes. Une telle expérience leur permettrait de tester leur sensibilité personnelle à la recherche spirituelle. Comme philosophes, ils comprendraient mieux ce que pensent et vivent la grande majorité des humains croyants, qui ne sont très minoritaires qu’en France et en Chine.

De plus, ils pourraient aussi enrichir leur réflexion sur les sujets de la sagesse, de la vertu ou de la vie après la mort, et peut-être se poser la question hautement philosophique de la distinction entre l’esprit et l’âme. Car philosopher, c’est avant tout progresser dans la pratique de la sagesse. C’est bien son sens étymologique en grec, et cette préoccupation est universelle. La sagesse dans les cultures indienne, chinoise ou musulmane vaut bien celle du monde occidental, qu’il se réfère aux traditions chrétiennes ou à l’athéisme catégorique.

Les philosophes sout aussi des enseignants et des auteurs qui veulent transmettre les résultats de leur travail de réflexion et d’expérience de vie, surtout aux jeunes générations. Si les études académiques sont compartimentées, le monde ne l’est plus. Partout dans le monde les jeunes se ressemblent, davantage que les seniors entre eux. Ils ne peuvent rester sur des clichés d’une jeunesse qui zappe au lieu de réfléchir.

Depuis des décennies, je parle beaucoup aux jeunes, la plupart français, que je croise dans les rues piétonnes. Avec le temps, je peux affirmer que beaucoup se posent des questions fondamentales, celles sur lesquelles les philosophes et les clergés se penchent. Mais il veulent le faire à leur manière, en toute autonomie, et cela ne dépend ni de leur niveau scolaire, ni de leur situation économique. Je ne vois aucun clivage social ou culturel chez ces jeunes réfléchis avec qui je parle.

Il y aura toujours et partout des philosophes. Nous avons en France des philosophes autodidactes réputés comme Edgard Morin, le penseur de la complexité. La question peut se poser de l’équilibre dans le futur entre les philosophes diplômés, les autodidactes et les philosophes spontanés, ceux qui réfléchissent au quotidien aux cas de conscience posés à leur âme.

La question se pose aussi des générations. L’essai de Luc Ferry était destiné aux jeunes, mais je suis sûr que les lecteurs et auditeurs des philosophes sont en majorité des seniors qui méritent tout autant qu’on les éclaire, en particulier sur le sujet de la vie après la vie qui s’impose souvent brutalement à leur esprit.

De nos jours en France, le niveau d’éducation moyen est élevé, l’aisance financière mieux répartie qu’ailleurs, et la durée de vie a fortement augmenté. Dans son essai « Une brève éternité », Pascal Bruckner nous rappelle qu’au siècle dernier, nous avons gagné 30 ans de vie, souvent dans de bonnes conditions de santé.

Or la maturité philosophique est tardive, il y a donc en France une croissance quantitative exponentielle de philosophes seniors potentiels. Et statistiquement, les seniors sont dans une situation financière plus confortable que les jeunes générations, avec moins de dépenses contraintes. Les réseaux sociaux permettent maintenant à tous de se former facilement et à faible coût.

Ainsi, choisir de philosopher en lisant, écrivant ou débattant n’est plus un luxe de privilégié. Il y a une barrière intellectuelle dans les sciences où les équations mathématiques ne permettent pas les imprécisions et les erreurs. Ce n’est guère le cas en philosophie, même s’il est parfois difficile de pointer le doigt sur des erreurs de logique ou de forme.

Mais contrairement à la science ou à la politique, beaucoup de nos contemporains français qui peinent à lire et à réfléchir de manière autonome doutent de l’utilité ou de la pertinence sociale de la philosophie. C’est une attitude répandue en Chine comme aux USA où on se méfie des intellectuels pour des raisons différentes. Il faudrait maintenir une « French Touch » en philosophie. Il est toujours bon de promouvoir la philosophie, mais la situation est très différente en Chine, en Inde terre de spiritualité où réflexion philosophique et pratique spirituelle sont indissociables et en France.

Or la philosophie est une formation de l’esprit difficilement remplaçable. C’est aussi un préalable à une capacité de méditation à portée universelle et intemporelle qui peut replacer la sagesse et l’éthique au cœur d’une société française de plus en plus fragile où les pouvoirs et les lois ne peuvent compenser une carence en autodiscipline de sagesse et en dialogues citoyens.

Dans le passé, les philosophes étaient une élite très réduite de penseurs avec des soucis financiers limités, écoutés par des contemporains très instruits. En France, il serait souhaitable de construire des ponts entre les philosophes diplômés, les autodidactes de la philosophie et les français jeunes ou moins jeunes qui s’intéressent sporadiquement ou non à certains sujets philosophiques.

La philosophie mérite vraiment de redevenir populaire au bon sens du terme, comme elle l’était du temps de Socrate ou de Bouddha.

Lectures :

Les stoïciens II, traduction Emile Bréhier

Edmond Husserl : La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale

Georg Simmel : Philosophie de l’argent

Pascal Bruckner :

Dans l’amitié d’une montagne

Une brève éternité

La sagesse de l’argent

Luc Ferry : Apprendre à vivre