Ce blog n’est pas dépendant de l’actualité, mais la recoupe parfois avec ces inondations catastrophiques au Pakistan : un tiers du pays sous l’eau dans la basse vallée de l’Indus, 33 millions d’habitants affectés, plus de 1 000 victimes. Les pluies de juin 2022 en sont la cause, la mousson est de plus en plus imprévisible, mais le même phénomène s’est passé en 2010 avec plus de 2 000 victimes. Entretemps, le pays n’a pas fait grand-chose pour prévenir un autre épisode de pluies diluviennes. Le bilan est douloureux, mais sans commune mesure avec le tsunami de 2004 qui fit plus de 250 000 victimes, surtout en Indonésie.

Pour des raisons religieuses ou scientifiques, des chercheurs et des équipes scientifiques ont commencé à explorer la réalité historique d’un Déluge à l’époque de Noé. Mais quand des savants se penchent sur le sujet en rapprochant les textes sacrés des faits reconstituables à partir de leurs études et fouilles, ils partent du texte biblique et de leurs connaissances dans leur domaine d’expertise. Le texte coranique est presque toujours ignoré alors qu’il est beaucoup plus fiable et conforme aux dernières découvertes scientifiques, ce que nous allons détailler dans ce post.

Mirca Eliade, un spécialiste des mythes qui présente le Déluge dans l’Encyclopédie Universelle, n’y voit qu’un mythe sans réalité historique. Il rapproche la Genèse de textes d’autres cultures eurasiennes et constate que dans leurs mythes, le Déluge est rattaché à une faute rituelle qui a provoqué la colère de l’Être suprême ou résulte du désir d’un Être divin de mettre fin à l’humanité. Il croit en déduire que l’histoire biblique du Déluge représente la fusion de deux versions indépendantes et que les Hébreux ont emprunté le mythe aux Babyloniens.

Irvin Finkel, un grand spécialiste des écritures cunéiformes travaillant sur une tablette d’argile babylonienne vieille de 3700 ans, s’y référa pour construire le plus grand bateau possible utilisant les techniques disponibles à l’époque de Noé, une arche circulaire de 3600 m2, et la faire flotter sur un canal. Sur la base de cette tentative, il est convaincu « à 107% » que l’arche de Noé n’a jamais existé en particulier par impossibilité d’embarquer un gros chargement, a fortiori de contenir ces couples d’éléphants, girafes ou rhinocéros qu’on voit monter dans l’arche dans les tableaux d’artistes.

Noé a-t-il existé ? Y a-t-il eu une inondation cataclysmique qu’on appellera le Déluge ?

1 Le Déluge : catastrophe historique ou mythe religieux ?

Commençons par quelques repères historiques évoqués dans le post 16. Selon le Coran, les premières créatures adamiques datent d’il y a 50 000 ans. Selon la Bible, Il y a neuf générations entre Adam et Noé (à une époque où les patriarches auraient vécu près de 1000 ans), et il y a neuf générations entre Noé et Abraham qui aurait vécu vers – 1800. Ces vagues généalogies permettent seulement de conclure que Noé a vécu à une époque reculée, très longtemps après les premières morts des créatures adamiques.

Les travaux scientifiques récents permettent une datation plus précise pour Noé, quand la population de la Mésopotamie était urbanisée et que des techniques de construction de bateaux existaient, dès le sixième millénaire avant J.C. Or c’est à cette époque qu’aurait eu lieu la rupture du rempart terrestre du détroit du Bosphore, cause de l’inondation cataclysmique qui a rempli la Mer Noire. Ainsi, Noé pourrait avoir vécu 5500 avant J.C., bien avant l’épopée de Gilgamesh ou la prophétie de Zarathoustra qu’on peut dater du troisième millénaire.

Il est donc logique qu’on retrouve des traces du récit du Déluge, car il a certainement marqué la mémoire des hommes de l’époque transmise à leurs enfants. Le récit s’est propagé dans une vaste zone englobant la Turquie, l’Irak, l’Iran et plus tardivement l’Inde. L’hypothèse d’un mythe fondateur apparu séparément dans diverses cultures ne tient qu’aux invraisemblances du récit biblique.

Les inondations catastrophiques mettent en œuvre des pluies diluviennes qui gonflent les rivières ou des submersions par eau de mer, les deux se combinant parfois dans les régions côtières. Les inondations par pluie et rivières sont progressives, il est donc plus facile de les anticiper par des travaux de canalisation et de les gérer par des déplacements de population en aval des fleuves, par contre les submersions marines sont d’une ampleur et d’une soudaineté sans commune mesure. Pour y faire face, il faut limiter les peuplements et installations industrielles dans les zones côtières, l’inverse de la tendance actuelle, et préparer une organisation des secours comme le Japon a appris à le faire, mais les pertes en vies humaines sont inévitables.

L’eau de mer déferle lors des tempêtes, de plus en plus profondément avec l’élévation des niveaux des océans due au réchauffement climatique, mais les inondations brutales sont causées par des tsunamis dont on retrouve des traces géologiques. La seule catastrophe à l’échelle planétaire fut cette météorite qui s’écrasa au Yucatan il y a 66 millions d’années, cause principale de l’extinction de nombreuses formes de vie, y compris les dinosaures terrestres. On estime la hauteur des vagues à 1500 m et l’humanité actuelle aurait bien du mal à faire face à une autre chute de météorite géante qui reste possible mais très peu probable.

Les autres causes majeures de séisme sont par effondrement, éruption volcanique ou séisme tectonique. L’effondrement d’un volcan de Hawaï il y a 1,4 million d’années a créé des vagues de 600 m de hauteur qui ont fini leur course en Californie. Le glissement de terrain de 1958 en Alaska a provoqué un tsunami de 500 m ; heureusement, sa localisation n’a pas permis aux vagues de se propager à l’Océan Pacifique. Dans les causes volcaniques, la plus marquante fut l’éruption en 1883 du Krakatoa en Indonésie avec des vagues de 40 m. Celles de l’éruption de Santorin vers – 1500 (considérée comme explication plausible de la traversée à sec de la mer par les Hébreux guidés par Moïse) ont été estimées à 20m.

Plus récemment, le tsunami de 2004 en Indonésie fut la conséquence d’un séisme de 9,2 avec des vagues de 40m (5m à leur arrivée en Thaïlande), et la catastrophe de Fukushima en 2011, avec 18 000 victimes, résulta d’un séisme de magnitude 9 avec des vagues de 30m (14m à leur arrivée sur la centrale nucléaire, construite à un très mauvais endroit, au bord de la mer dans une région sismique). Les causes naturelles dont le déclenchement est rarement prévisible deviennent des catastrophes en vies humaines quand l’imprudence des hommes est de la partie, par manque de mesures de précaution et d’organisation des secours.

Ainsi le déroulement de l’inondation du Déluge aurait pu commencer par un séisme ou une éruption sous-marine causant un tsunami qui brisa la bande du Bosphore, s’engouffra sur les basses terres pour constituer la Mer Noire, et recouvrit les zones montagneuses avant de se déverser vers le Bassin de la Mésopotamie. Cette inondation a pu être accompagnée de pluies diluviennes, mais les eaux en provenance du ciel ne peuvent constituer qu’une faible partie de la masse d’eau si la superficie de terre inondée est à la dimension d’une immense région et inclut des montagnes élevées.

2 les invraisemblances du récit biblique

L’histoire du Déluge est racontée dans les chapitres 6, 7 et 8 de la Genèse dans l’Ancien Testament.

Le récit biblique est très tardif par rapport aux temps de Noé, il a été longtemps transmis par oral et arrangé pour servir les intérêts des scribes et des puissants. Faire peur au peuple en lui faisant croire que Dieu avait décidé d’anéantir toute l’humanité et lui faire croire comme dans la Bible et le Veda qu’il fallait lui rendre des sacrifices agréables (Genèse 8/20) pour se réconcilier avec Lui servait évidemment la cause des prêtres sacrificateurs de la descendance d’Aaron.

Dès le début, le texte en 6/7 donne une image étonnante de Dieu (dont on ne sait quelle est la source, puisque Dieu ne parle à Noé qu’en 6/13). Il aurait décidé d’anéantir l’humanité à l’exception de Noé : « Dieu vit que l’homme ne pensait qu’au mal et se repentit de l’avoir créé. Il décida d’effacer de la surface de la terre tous les hommes et les animaux ». Et après le déluge, il regrette sa décision en 8/21 : « Je ne maudirai plus jamais le sol à cause de l’homme ».

Dieu donne des instructions à Noé pour construire une arche gigantesque (150m de long sur trois niveaux) : « Moi je vais faire venir le Déluge sur toute la terre pour détruire sous les cieux toute créature animée de vie. J’établirai Mon alliance avec toi ». L’interprétation traditionnelle est qu’il s’agit de la terre de toute la planète, mais rien n’interdit de penser qu’il ne s’agit que de la terre connue de Noé, celle où vit son peuple dont les grands ne cessent de se moquer quand il construit son arche. Comment Dieu pourrait-il passer une alliance planétaire avec cet homme qui ne sait rien de l’Himalaya ou des continents américain et africains, des territoires que les eaux, d’où qu’elles viennent, ne pourraient jamais recouvrir ?

La tradition évoque un Déluge causé par des précipitations catastrophiques : « Je vais faire pleuvoir sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits « (7/4) qui incitèrent Noé à se réfugier dans son bateau avec sa famille. Le texte dit : « ce jour-là, tous les réservoirs du grand Abîme furent rompus et les ouvertures du ciel furent béantes » (7/11). L’eau qui submerge cette région viendrait donc de deux sources, un grand Abîme et le ciel, ce que confirme 8/2 : « Les réservoirs de l’Abîme se referment ainsi que les ouvertures du ciel ».

Après la décrue des eaux, Noé envoie une colombe pour chercher la terre ferme, un oiseau qui vole sur une distance limitée, ce qui confirme que le Déluge était une catastrophe localisée. La Bible situe sur le mont Ararat l’échouage de l’arche, une autre invraisemblance du récit qui indique que le niveau de l’eau dépassait toutes les terres de 7m50 alors que ce mont culmine à 5 137 m. Le volume d’eau impliqué est invraisemblable. Le Coran, plus crédible, parle d’un échouage sur le mont Djoudi (2350m, à 300 km d’Ararat).

Noé construisit un autel et sacrifia à Dieu des animaux purs. L’Éternel sentit une odeur agréable, et dit en son cœur : « Je ne maudirai plus la terre, à cause de l’homme et je ne frapperai plus tout ce qui est vivant, comme je l’ai fait » (Genèse 8 : 21). Il bénit Noé et ses fils et fit apparaître un arc-en-ciel pour rappeler cette alliance : « L’arc sera dans la nuée et Je le regarderai pour me souvenir de l’alliance perpétuelle entre Dieu et tout être vivant ». Comme si YHWH pouvait oublier !

Dans la religion juive qui nous a transmis ce récit, depuis la deuxième destruction du Temple de Jérusalem, la caste des prêtres saducéens a disparu et seule la tradition rabbinique a perduré. Celle-ci s’est focalisée sur la Torah, la transmission par le prophète Moïse censée inclure la Genèse et un grand nombre de lois qu’on peut déduire des textes des quatre livres qui incluent son action et son enseignement prophétique, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome. Le prophète Jésus, qui distinguait la Loi et les prophètes, s’est heurté aux traditions rabbiniques en relativisant les 613 lois qu’ils pensaient déduire de la Bible. Donc pour nos frères juifs, l’exactitude du récit du Déluge n’est pas à ma connaissance un sujet majeur.

Contrairement à eux, les religions chrétiennes, en dépit de l’incohérence des récits bibliques, se sont accrochées à l’idée que tout le texte était inspiré en dépit de ses contradictions et des avancées des recherches sur l’origine du texte, composite et de rédactions très récentes par rapport aux événement décrits, surtout dans la Genèse. Et elles ont veillé à ce que le Coran soit ignoré, alors que comme la Parole de 1974-1977, son texte rectifie les erreurs de la Bible et des théologies chrétiennes.

La regrettable conséquence de cet aveuglement est la montée en puissance de l’athéisme refusant l’invraisemblance des discours des théologiens et la crispation des chrétiens fondamentalistes, surtout aux USA, qui crée un clivage destructeur pour leur société.

3 Le récit coranique

Noé apparait dans cinq sourates du Coran (7, 11, 23, 29 et la 71 qui a pour titre Noé) comme conseiller de son peuple pour l’avertir de l’imminence d’une catastrophe par inondation et des moyens de survivre en construisant des bateaux pour flotter sur les eaux. Peu de croyants (11/40) l’écoutent et seront sauvés, le peuple coupable (29/15) sera noyé, égaré par les riches en biens et en enfants (71/21) prônant l’attachement à leurs divinités (71/24).

D’abord, dans le texte du Coran, il n’y a aucune ambiguïté sur le fait qu’il s’adresse au peuple au milieu duquel il vit : « Ô mon peuple, adorez Dieu ! Qu’il n’y ait pour vous d’autre divinité que Lui. En vérité, je crains à votre encontre le châtiment d’un jour terrible (7/59) ». De plus la Sourate 7 comporte une série de cinq récits où chaque prophète-messager est envoyé spécifiquement à son peuple et où tous prononcent la même phrase : « Ô mon peuple », chaque récit se terminant par l’anéantissement de ce peuple qui refuse d’écouter.

Dans le Coran, Noé est qualifié de messager mais pas de prophète, sans doute parce que Dieu savait que très peu de gens de son peuple l’écouteraient et qu’ils n’avaient donc pas besoin de guide pour réorganiser leur vie après la catastrophe. Allah avertit Noé des mesures à prendre pour survivre à une catastrophe qui s’annonce, c’est l’inverse du récit biblique où Dieu est en colère et décide de punir les hommes pour leurs péchés avant de le regretter, une instabilité émotionnelle fréquente chez les hommes mais surprenante de la part d’un Créateur Qui sait et Qui aime Sa Création.

Cette catastrophe a certainement englouti des populations qui vivaient au Nord du bassin mésopotamien, et il est logique que les peuples vivant en Basse Mésopotamie aient été témoins de cette inondation monstrueuse. Mais ces peuples vivaient sur des territoires côtiers et inondables et disposaient de bateaux pour naviguer et faire le commerce fluvial. Ils étaient donc équipés pour faire face contrairement au peuple de Noé vivant sur des terres plus élevées qui ne voyaient pas l’utilité de construire des bateaux et se sont moqués de lui.

Je relaie ici la remarquable analyse du Dr Al Ajami sur le texte arabe du Coran : (https://www.alajami.fr/index.php/2022/05/24/noe-le-deluge-et-larche-selon-le-coran-et-en-islam-du-mythe-biblique-au-realisme-coranique/). La locution fâra at–tannûr est composée de deux hapax, tannûr n’est relié à aucune racine arabe, mais connaît quinze occurrences dans l’Ancien Testament sous la forme hébraïque tannuwr/תנור avec le sens de four creusé, sans aucun rapport avec le déluge. Le verbe fâra, habituellement traduit par bouillir évoque aussi l’idée de palpitation et de jaillissement, jaillir, d’où la traduction : « et que jaillissait/fâra le four sous terre/at–tannûr ».

Dans son récit, le Coran utilise la forme verbale de type IV agharaqa : noyer, inonder, submerger, que l’on retrouve uniquement pour Pharaon et son armée. Le champ sémantique coranique est cohérent avec une catastrophe d’origine sous-marine : le peuple de Noé fut submergé par une énorme quantité d’eau déferlant soudainement sur la terre. Dieu ne décida pas arbitrairement de détruire le peuple de Noé, mais celui-ci était à son insu menacé par cette catastrophe que le Créateur anticipait. Alors Il leur missionna Noé.

La traduction dans l’article précité de 11/37 est : « Construis ces bateaux/al–fulk sous Notre regard selon Notre inspiration ». Fulk désigne tout type de navires au singulier ou au pluriel. Noé utilisa des « plaques/alwâḥ » et de « l’étoupe/dusur », une technique vieille d’environ 7000 ans. Elle a été mise en œuvre par Irvin Finkel pour faire le plus grand bateau possible, mais d’un tonnage trop faible pour contenir Noé, sa famille et ceux qui avaient cru, plus le chargement nécessaire à leur survie. Il est donc cohérent de supposer que Noé et ses fidèles construisirent plusieurs embarcations, d’où le choix coranique du terme al–fulk qui peut s’entendre au pluriel : « les bateaux ».

Une petite flottille de bateaux construite sur les instructions de Noé avec ses fidèles pour flotter sur les eaux avec leur famille, quelques animaux (ce peuple était plutôt éleveur) et le nécessaire pour survivre quelque temps est ce qu’on peut retenir du récit coranique. Avec la décrue des eaux, les survivants éleveurs ont pu reconstruire leur vie en amont de la basse vallée de la Mésopotamie, plus urbanisée et plus sophistiquée dans son organisation sociale. Les sémites juifs et arabes se considèrent descendants de Sem fils de Noé, et Abraham a commencé sa migration vers la Palestine en partant du pays d’Ur.

4 Quelles leçons tirer de l’analyse intertextuelle de l’épisode du Déluge ?

La première leçon de ce rappel historique et de l’actualité des inondations est que l’humanité, au lieu de se ruiner en guerres et en armements, devrait s’occuper de la survie des individus et des peuples, avec une meilleure alimentation et un meilleur système de santé, mais aussi avec un renforcement des mesures de prévention et secours des catastrophes naturelles qui font partie de la dynamique de notre planète et se compliqueront avec le réchauffement climatique. Les pouvoirs pakistanais, outre leurs rivalités politiciennes, sont trop occupés depuis 1947 à leur confrontation avec l’Inde et l’inflation de l’armée nationale, des équipements militaires et de leurs services de renseignements. Leur désintérêt pour leur peuple et leur incurie gestionnaire sont en partie une conséquence de la partition : la division religieuse reste une des causes majeures des drames de l’humanité.

La deuxième leçon est que contrairement à ce que dit le texte biblique, Dieu ne s’est pas mis en colère et décidé à anéantir l’humanité. Il aime, appelle par ses messagers, et attend le retour de ses fils prodigues. Un argument avancé par beaucoup d’athées pour nier l’existence de Dieu est que si un Créateur Tout Puissant existait, le mal sur terre n’existerait pas, mais ils oublient que la liberté a été donnée et laissée aux hommes. Il est difficile aux hommes modernes d’admettre que la mort résulte d’abord de l’éloignement du Créateur aux temps adamiques et qu’elle peut donc être vaincue, ils se scandalisent de la mort qui n’est qu’un passage vers un autre forme de vie.

On peut se demander pourquoi Dieu est intervenu pour prévenir Noé de la catastrophe imminente sans le faire pour le tsunami de 2004 qui a dévasté en particulier la région des Aceh connue pour son islamisme rigoriste (voir post 37§5). Beaucoup se souviennent de cette image d’une ville ratissée par les flots où seule la mosquée était restée debout. Mon hypothèse est que si le peuple de Noé ne pouvait pas anticiper les mesures de sauvetage, l’humanité actuelle a tous les moyens scientifiques et techniques pour éviter de faire des constructions fragiles au mauvais endroit. Encore faut-il qu’elle ait aussi conscience que le frère humain très éloigné reste son frère dont elle est solidaire, qu’elle alloue une partie de ses moyens financiers pour l’aider à se prémunir et que le destinataire de l’aide l’utilise à bon escient. De plus qui de nos jours écouterait un nouveau messager et agirait en conséquence ?

La troisième leçon de ce rapprochement entre le texte arabe et l’hypothèse la plus crédible des sciences naturelles est l’extraordinaire précision du Coran, dans les limites de la langue arabe de l’époque. Les nombreux négateurs ou contempteurs du Coran ne peuvent contester que ce texte a été transmis par Muhammad, un conducteur de caravanes en Arabie. Avant le début de la Révélation, il n’avait rien transmis de significatif qui puisse le classer parmi les érudits et les grands intellectuels. C’était un homme réputé pour sa droiture et sa sagesse vivant au milieu d’un peuple dont les mœurs n’étaient pas édifiantes, rien de plus, rien de moins.

Alors les négateurs de la Révélation ont imaginé que des chrétiens et des juifs auraient transmis au prophète des récits de la Bible qu’il aurait incorporé dans sa proclamation du Coran. Cette hypothèse s’effondre face aux preuves de la compatibilité du Coran avec toutes ces dernières découvertes scientifiques totalement inconnues à l’époque du prophète. Comment cet homme vivant six millénaires après Noé dans une région très éloignée aurait-il pu trouver ou imaginer cette description de la catastrophe ? N’en déplaise au monde chrétien et aux athées, seule l’hypothèse d’un texte révélé par le Créateur par l’intermédiaire d’un ange tient la route. C’est la conviction des 1,8 milliard de musulmans vivant sur notre planète.

La quatrième leçon est qu’il est vain d’opposer la foi dans les Révélations et la raison qui intègre la logique et les découvertes scientifiques. Les croyants réfléchis peuvent séparer dans les livres sacrés ce qui vient des prêtres, théologiens et scribes et ce qui vient des messagers et des inspirés. Il faut pour cela travailler au plus près des textes sacrés dans leur langue d’origine. La tradition musulmane affirme que le texte du Coran est fiable. Je suis de cet avis et j’ai constaté que la Bible et le Veda sont encombrés de livres d’hommes. Mais il faut aussi dépoussiérer le Coran de toutes les interprétations douteuses des pouvoirs et des théologiens, ceux que la Parole de 1977 (13/21) appelle « le roi qui tient la barbe de Muhammad ».

5 Replacer la Parole au cœur de nos vies

La bonne compréhension des textes de la Parole résulte d’un principe fondamental et d’une méthodologie. Le principe est rappelé par Dieu : « Ma Parole ne se divise ni ne se tait » (1974, 15/6). La méthodologie consiste à appréhender la totalité du texte sacré analysé en réfléchissant au sens de chaque mot à partir d’une part du contexte des versets voisins, d’autre part de toutes les occurrences de ce mot dans l’ensemble du texte sacré. Le Dr Al Ajami met en œuvre cette méthode pour son analyse intra coranique non interprétative qui donne de remarquables résultats pour balayer la poussière des interprétations conventionnelles de l’Islam.

Pour surmonter les divisions créées par les pouvoirs religieux, nous pouvons donc nous appuyer sur les textes sacrés dépoussiérés des interprétations humaines. Prenons l’exemple du droit à l’avortement qui oppose frontalement, surtout aux USA, des croyants qui se réclament de la Bible pour dire qu’avorter, c’est tuer, ce qu’on n’a pas le droit de faire, à d’autres qui disent que c’est à la femme de disposer de son corps comme elle l’entend. Si on reprend la Bible telle quelle, il n’y a aucun doute sur le fait que la vie est liée au souffle, à la respiration. Donc un fœtus qui n’a pas respiré n’est qu’une espérance de vie dans le corps de la femme et l’avortement n’est pas interdit par la Parole, c’est à elle en conscience de décider de ce qu’elle veut faire et si elle décide librement de donner la vie, elle le fera par amour. Un enfant qui n’est pas voulu et aimé de sa mère sera presque toujours malheureux, ce que personne ne doit souhaiter.

Pour tous ceux, croyants et humanistes décidés à aimer toute l’humanité, le premier pas est de mieux connaître leurs frères humains tels qu’ils sont et donc de dialoguer avec eux à partir de leur propre plateforme culturelle d’idées et de convictions. Les français qui ne parlent pas anglais ont bien dû se rendre compte que l’absence de langue partagée crée une barrière regrettable entre humains qui peut être surmontée en apprenant au moins quelques rudiments de la langue de l’autre. Nous évoquerons dans le post 66 la perspective d’une laïcité de Lumières passant par une meilleure connaissance des textes sacrés déterminants dans le monde d’aujourd’hui. Le Coran est la référence de près de deux milliards de croyants et le Veda l’est pour plus d’un milliard. Ces deux textes sont largement ignorés du monde occidental dont le pouvoir financier et technologique est encore dominant sur cette planète.

Pour remonter à la source de ces textes, dans le cas du Veda, il faut dissocier le Veda inspiré aux rishis du Veda forgé par les prêtres sacrificateurs, les brahmanes. Dans le cas du Coran, il faut le dépoussiérer des interprétations conventionnelles faites par des théologiens au service du pouvoir califal et largement figées depuis, donc revenir au texte arabe pur comme le fait le Dr Al Ajami.

Pour un humaniste ouvert, la lecture du Coran dépoussiéré l’aidera peut-être à mieux comprendre le décalage entre les religions humaines dogmatiques et un Message qui pourrait venir d’un Créateur unique. Le Coran parle beaucoup des merveilles de la Création devant lesquelles tout homme peut s’extasier, et insiste sur l’importance de rechercher par soi-même à comprendre par la raison. La raison ne s’oppose en rien à la foi émotionnelle qui peut enthousiasmer, c’est la complémentarité chère à la tradition indienne entre Jnana, la connaissance et Bhakti, la dévotion.

Et pour les athées convaincus, souvent à cause des scandales des religions, Dieu « souffle en silence dans leurs poitrines » (1974, 28/6). Ils savent donc dans leur conscience ce qu’ils ont à faire pour être justes et aimants. La solution aux drames sur cette planète est à trouver par les hommes. Peu importe qu’ils le fassent par foi ou par humanisme, ce qui compte ce sont leurs actes de fraternité, et les agnostiques sont souvent plus généreux que ceux qui se disent croyants. Tous, croyants ou non, nous devons tout faire pour éviter les drames mortels, à commencer par les guerres meurtrières.

Par l’effort de libération par la connaissance, de dépassement des cultures humaines qui divisent, nous pousserons vers l’agonie la Bête du pouvoir qui sera longtemps encore nourrie par les idéologies et servie par les ambitieux (ce sera l’objet du post 70).