« Homo sapiens », sous la direction de Telmo Pievani, philosophe des sciences biologiques, est un atlas scientifique agréable à lire, précis, et exhaustif. Nous le citerons en l’actualisant avec des articles récents publiés dans Futura sciences.

Notre dialogue sera avec deux aimables camarades de l’X, Michel Galiana-Mingot et Jean-Loup Joly, aux connaissances complémentaires. Ils considèrent Dieu comme un hypothèse respectable, mais développent leur pensée dans un cadre scientifique rigoureux, plutôt sciences expérimentales pour Michel, plutôt sciences cognitives pour Jean-Loup.

Ma conviction est celle de l’existence d’un Créateur qui s’affirme dans le Message reçu en 1997 par Gilles Cosson et dans la continuité prophétique historique d’Adam à Muhammad. Mais je ne partage pas du tout l’attitude des croyants religieux qui veulent convertir ou l’emporter dans un débat d’idées.

C’est donc un dialogue franc, amical et mutuellement enrichissant, non une confrontation de points de vue antagonistes. J’ai découvert dans nos échanges avec Michel à quel point les sciences, en particulier la génétique et la paléoarchéologie, évoluent rapidement quand les chercheurs travaillent sur un sujet bien financé.

Avec pour conséquence que le livre de Pievani, publié d’abord en 2019 et réédité en 2022, fruit d’un travail pourtant sérieux, comporte déjà des imprécisions, des hypothèses erronées et des questions obsolètes. Le consensus scientifique, révisable, reste une référence incontournable pour écrire sur ce blog de manière à peu près fiable.

Nous espérons que nos lecteurs apprécieront notre diversité d’analyses et notre rigueur dans le travail, celle à laquelle nos études nous ont habitué.

1 Des récits scientifiques sur l’échelle de la vie

Le livre de Pievani commence par présenter la chronologie longue de l’échelle géologique de la vie après le Big Bang (– 13,8 milliards d’années, Ga en abrégé). La vie démarrerait vers – 4 Ga, et passe par les premières bactéries, les eucaryotes (avec noyau) vers -2,87 Ga, les mollusques et les poissons vers – 0,5 Ga.

Elle se développe ensuite sur terre vers – 450 Ma (millions d’années), en commençant par des algues. Puis apparaissent les insectes, les reptiles, les dinosaures, et les mammifères vers – 200Ma. Après avoir traversé six extinctions de masse, la vie sur terre s’ouvre aux Homininés avec un cerveau plus volumineux vers – 10Ma. Dix millions d’années, c’est un temps très bref à l’échelle du Big Bang, mais sapiens dont nous allons parler n’apparaît que vers – 300Ka (300 000 ans), très tardivement.

Les nombreuses recherches et fouilles scientifiques convergent pour localiser en Afrique l’apparition des singes, des primates et des hominidés dans une logique de continuum d’évolution qui peut s’expliquer soit purement par sélection naturelle, soit par la mise en œuvre du Dessein du Créateur.

Il dit à Gilles Cosson en 1997 : JE SUIS mon propre dessein qui t’est pour toujours étranger.

Une caractéristique majeure d’Homo est la bipédie. Elle apparaît chez des primates, Danuvius vers -11 Ma et Oréopithecus entre – 9 et – 6 Ma, des lignées animales qui s’éteignent. Cette période en Afrique est marquée par de nombreux changements climatiques contraignant la vie animale à s’adapter pour survivre, au prix d’importantes modifications anatomiques, donc génétiques.

L’Afrique de l’Est, la vallée du Grand Rift, passe de la forêt tropicale aux prairies et savanes où la bipédie est un avantage pour courir, guetter les prédateurs et disposer de mains habiles pour créer des outils, nager ou grimper. Mais elle rend plus instable, expose les organes vitaux et complique l’accouchement. Les bipèdes se multiplient avec l’expansion locale des chimpanzés et gorilles qui ont perduré, des australopithèques et paranthropes qui ont disparu, puis du genre Homo vers – 2,8 Ma. La sélection naturelle a prouvé la supériorité de la station bipède liée à un cerveau développé.

Les fouilles montrent deux berceaux favorables au développement d’Homo dans le Rift, puis l’Afrique australe (Ethiopie et Afrique du Sud). Les scientifiques présentent donc un arbre buissonnant du genre Homo avec des embranchements confirmés par la génétique et d’autres plus hypothétiques, en particulier pour des espèces anciennes qui ont disparu.

La première industrie lithique est datée de – 3,3 Ma au Kenya, (des australopithèques, sous réserve de nouvelles découvertes). Le feu et la cuisson apparaitront vers -800 Ka, elle facilite l’assimilation et réduit l’appareil digestif. D’après des études récentes, les populations archaïques pré-sapiens et pré-neandertal formaient un réseau de sous-populations interconnectées, compliquant l’idée d’un ancêtre unique et bien défini du sapiens.

Des fouilles réalisées à proximité de Casablanca ont mis au jour des fossiles d’homininés datés de – 773 Ka. A cette époque, ils étaient surtout une proie : la grotte semble avoir été occupée par des carnivores qui auraient rapporté les homininés dans leur repaire pour les dévorer.

Partout, les archéologues constatent la coexistence de multiples espèces Homo qui se sont hybridées les unes avec les autres et se sont côtoyées pendant plusieurs milliers d’années en divers endroits du Globe. Toutes possèdent une origine commune, rattachée à Homo erectus.

La branche évolutive qui nous concerne directement passerait (?)  par un Homo habilis, puis erectus, avec une branche vers antecessor, puis rudolfensis avec une branche vers ergaster et une autre vers neandertal, denisova et sapiens. On constate donc que, contrairement aux idées reçues, le sapiens n’est pas le produit de la marche triomphale d’un progrès évolutif, mais une des branches d’un buisson très ramifié avec des espèces qui ont perduré très longtemps.

Les homininés voient leur boîte crânienne augmenter dans cette évolution, passant de 600 cm3 à 1 400 cm3 pour neandertal, un peu plus que sapiens. Ergaster est anatomiquement très proche de sapiens, sauf pour la cage thoracique en tonneau et le volume du crâne, 880 cm3. Un cerveau de 1300 cm3 consomme 20% de l’énergie du corps contre 8% pour les singes. Bien le nourrir est vital et pose problème.

Une première sortie d’Afrique d’Homo a lieu entre -2 et – 1,5 Ma, ergaster ira d’abord en Géorgie, puis en Asie, et évoluera en erectus (avec une branche vers floriensis), en naledi (qui disparaitront), et en antecessor qui ira jusqu’en Espagne. Une deuxième sortie, plus importante, à partir de – 800 Ka, par des Homos au crâne plus  développé, 1200 cm3 qui taillent des outils bifaciaux. On hésite à les rattacher à erectus ou à antecessor, ils se répandront assez rapidement en Asie. En Europe, des descendants d’ergaster de la première sortie d’Afrique ont survécu jusqu’à la glaciation de – 600 Ka, ils seront relayés par neandertal.

Quand les sapiens sortent d’Afrique, ils côtoient leurs cousins neandertal (leur génome est le même à 99,84% contre 98% pour les chimpanzés). Rien n’indique que des guerres organisées en ont résulté, les espaces accessibles peuvent offrir de la nourriture à tous. Selon l’historien Harari, les premières traces de violence collective avérée, au Soudan, ne datent que de – 12 Ka. Au contraire, des restes d’un jeune hybride sapiens-neandertal ont été découverts en Palestine et datés de – 140 Ka.

2 L’évolution et les sapiens

Jusque-là, en tenant compte des changements climatiques, du temps nécessaire pour s’adapter et du rythme des mutations, la théorie d’une évolution naturelle peut être soutenue, même si elle n’exclura jamais l’hypothèse d’un Dieu Créateur intervenant rarement dans une évolution qui suit son rythme depuis le Big Bang.

Par exemple, dans l’arbre buissonnant des homininés, les australopithèques ont vécu longtemps seuls de – 4,2 Ma à – 2 Ma. Ils ont évolué en paranthrope, beaucoup plus robuste, présent sur la scène africaine de – 2,6 Ma à – 0,6 Ma, alors qu’apparaissent les premiers Homo notamment habilis de – 2,3 Ma à – 1,4 Ma. Ces espèces disparaitront par sélection naturelle. Seul ergaster, entre – 1,9 et – 1 Ma, prolongera la branche en évoluant en Homo antecessor et en erectus.

Les anthropologues expliquent le succès d’ergaster par la néoténie. Alors que les bébés paranthrope sont très vite autonomes, les bébés Homo dépendent longtemps de leurs parents, passent plus de temps avec eux et ont un plus gros cerveau. Ils apprennent beaucoup plus et peuvent innover dans les techniques de survie.

Mais le succès planétaire des sapiens et leur survie dans des environnements hostiles reste à éclaircir. Il interviendra très longtemps après qu’ils aient acquis leur anatomie quasi-définitive, face plate, menton en avant, longues jambes, lobes cérébraux frontaux et pariétaux bien développés. Je nous trouve beaux, mais c’est certainement subjectif et sans influence sur la capacité à survivre que les neandertal avaient prouvée en Eurasie.

Dans son livre de 2015, l’historien Harari s’interroge : « Les cerveaux géants sont rares dans le règne animal. Comment expliquer l’évolution du cerveau humain massif en deux millions d’années ? Nous n’en savons rien… Quel est le secret de la réussite de sapiens ? Le plus probable, par son langage unique, il a réussi  à conquérir le monde ».

Mais à partir d’un cerveau dont la structure ne changera guère en 300 Ka (milliers d’années) entre leur apparition et l’époque moderne, il faudra beaucoup de temps à sapiens pour concrétiser un avantage décisif. Il s’était aventuré vers -140 Ka au Levant, mais il a dû battre en retraite. Ce n’est qu’à partir de -50 Ka que sa conquête du monde fut irrésistible après de nouvelles incursions hors d’Afrique. Cette sortie d’Afrique couronnée de succès prouve que dans l’intervalle, sapiens s’était multiplié.

C’est en Afrique orientale, là où les populations Homo étaient les plus nombreuses avec un climat favorable à l’expansion démographique, que sapiens prouve sa supériorité. A l’époque, la population totale de sapiens est estimé à quelques milliers d’individus vivant en Afrique.

A partir de -70 Ka environ, il innove au plan technologique, artistique et culturel. Harari « Ils inventent des aiguilles pour coudre des vêtements, des lampes à huile, des arcs et des flèches, et même des embarcations. C’est une véritable révolution cognitive. Quelle en fut la cause ? Des mutations génétiques permettant de penser et de communiquer dans des langues d’une toute nouvelle espèce ? Pourquoi chez les sapiens et pas les neandertal 

L’arbre de la connaissance des sapiens se ramifie avec la diversité des langues. Harari se demande : « Quelle est la spécificité des langues humaines par rapport aux signaux vocaux des animaux ? D’abord une très grande souplesse pour produire un nombre infini de phrases avec un nombre limité de sons et de signes et une ouverture à l’abstraction et à l’imagination ».

Que nous dit en 2022 le livre collectif de Taviani ? Il y a environ 250 Ka, sapiens apparait en Ethiopie lors d’une période de sécheresse, une population délimitée descendant d’homo rhodesiensis. Cette variante présente quelques innovations, un crâne de 1400 cm3, une anatomie élancée, donc une dépendance plus longue des nouveau-nés, à la merci des prédateurs. Elle se distingue par des techniques de travail de la pierre plus perfectionnées et l’expression des gènes qui régulent son développement.

Sapiens se répand, vers l’Ouest de l’Afrique à partir de – 120 Ka, puis vers l’Egypte. Il sort à nouveau du continent vers – 85 Ka vers la Palestine et vers l’Arabie. Il apprend la pêche et progresse le long des côtes par l’Iran, le Pakistan et l’Inde, puis la Chine du Sud et l’Asie du Sud Est où on les retrouve vers – 70 Ka.

Le paléoanthropologue Jean-Jacques Hublin a récemment découvert des restes de sapiens archaïques datés de -313Ka. Il nous dit que le « berceau de l’humanité » couvre probablement l’Afrique entière. L’évolution de notre espèce a été longue et marquée par de nombreuses inflexions. Des Levantins sont arrivés vers – 48 Ka en Bulgarie et en divers points d’Eurasie, mais surtout c’est après -40K que le phénomène s’intensifie : en Asie centrale et jusque dans l’Altaï et la Mongolie. L’expansion sapiens a été rapide ! les nouveaux arrivants se déplacent en quelques générations depuis le Proche-Orient.

Ce n’est pas une expansion humaine par pulsations liées à des changements environnementaux en restant dans le type d’environnement auquel ils sont adaptés. Ce sont de tout petits groupes indépendants les uns des autres qui passent en quelques générations du Proche-Orient en Bulgarie, où régnait un climat très froid. Ces pionniers sapiens contribuent très peu à la suite de l’histoire européenne, leur trace est à peine perceptible dans les gènes des populations d’origine européenne actuelles. Ils arrivent, ils disparaissent ou se fondent dans le monde néandertalien.

Ou ils sont remplacés par d’autres sapiens – les Aurignaciens – qui arrivent plus tard et en masse. Ils iront jusqu’à l’océan Arctique vers – 30 Ka, avec une capacité d’adaptation, une résilience, probablement liée à leur technologie et à leur mode d’organisation sociale, qui les rend capables de coloniser tous les milieux.

Il y a un désaccord récurrent entre les conclusions des généticiens et des archéologues. En Australie, les archéologues disent avoir un site datant sapiens de -65 Ka, mais les généticiens soulignent qu’en examinant les ADN mitochondriaux de tous les Aborigènes australiens, on trouve une date de l’ordre de -50 Ka. Donc, cela ne colle pas.

Le décalage s’explique : les premiers arrivés, souvent, disparaissent, sont remplacés, et n’ont pas ou peu de descendance. Plus nous ferons remonter dans le temps l’origine des sapiens en Europe (vers – 48K), plus nous remettrons en cause les prétendues expressions symboliques ou artistiques des derniers Néandertaliens. Les Aurignaciens marquent la fin ultime des cultures néandertaliennes.

La progression des sapiens en Asie a probablement été favorisée par la catastrophe écologique de l’éruption de Toba en – 73 Ka, mille fois plus puissante que celle du Vésuve, qui a failli exterminer denisova. En cette période glaciaire, le niveau des mers est plus bas et sapiens a appris à mieux naviguer. On le retrouve en Nouvelle-Guinée en – 50 Ka, puis en Australie.

Pendant ce temps, neandertal, mieux adapté aux climats froids, s’est implanté dans toute l’Europe en s’alimentant grâce à la grande faune. Ils se répandent aussi vers l’Est et iront jusqu’en Sibérie, la fameuse grotte de Denisova où les trois sous-espèces d’Homo se rencontrent et s’hybrident partiellement.

Je tiens à remercier Michel de m’avoir aidé à mieux comprendre la logique évolutive qui permet d’expliquer le succès de sapiens, au moins jusqu’à – 50 Ka. Je n’ai ni ses connaissances, ni sa rigueur scientifique, car mes convictions et analyses ne s’inscrivent pas uniquement dans le monde des sciences exactes.

3 Une déesse évolution ?

L’évolution par la sélection des mieux adaptés est une réalité de la vie végétale et animale qu’il est impossible de nier rationnellement. Quand le naturaliste et anthropologue Darwin (1809-1882) présente son travail méticuleux d’observation des animaux, en particulier aux Galapagos, il comprend rapidement ce phénomène d’adaptation au milieu prolongeant les analyses des français Lamarck et Buffon.

Mais il comprend aussi très vite que ses théories vont se heurter au mur de la doxa religieuse qui considère que Dieu décide de tout dans les moindres détails et a déterminé toutes les espèces. Les prophètes n’ont jamais dit cela, mais pointer l’incohérence et le décalage avec la réalité des doctrines des théologiens était périlleux à l’époque. Il sut faire face avec détermination à ses contradicteurs et reçut le soutien de scientifiques et de lecteurs convaincus, prêts à en découdre avec les clergés.

Sa théorie de l’évolution a été confirmée par des découvertes récentes qui présentent une théorie synthétique de l’évolution. Entretemps, les théologiens et les pouvoirs religieux qui s’y opposent ont peu évolué, à part dans le monde catholique.

Dans l’environnement anglo-saxon, en particulier aux USA, à cause de l’idolâtrie irrationnelle du texte biblique traditionnel, l’opposition est frontale entre des créationnistes et des évolutionnistes et fracture la politique et la société.

En France, la laïcité hexagonale a favorisé la réduction scientiste qui conditionne le bruit médiatique et l’éducation de nos enfants. La génétique et la linguistique sont acceptables comme disciplines académiques, mais parler de science épistémologique est vague et l’herméneutique est encombrée par les haut-parleurs religieux.

Par contre, on parle de science politique alors que ce domaine mérite rarement le qualificatif de science. Il traite de l’art du mensonge, du talent d’éloquence pour faire croire aux fausses promesses pour se faire élire, et de l’habileté à écraser sans pitié les concurrents, une sélection non naturelle.

Ainsi, quand j’écoute des documentaires et émissions scientifiques sur les grands médias français, j’entends un discours bien rodé et encadré. Ils parlent de Dame Nature (Mother Nature) ou de Gaïa comme il s’agissait d’une déesse. J’entends dire que l’Evolution décide de tel ou tel changement, avec une analyse de causalité très partielle, alors que la théorie darwinienne n’a jamais mis en évidence une quelconque finalité. Et s’il n’y a pas encore d’explication, ils espèrent que les scientifiques trouveront sûrement un jour une hypothèse raisonnable.

Les grands médias français, conditionnés par la laïcité d’obscurantisme (post 55), ignorent ou rejettent l’hypothèse d’un Créateur instaurant sur cette planète une dynamique de complexification de la vie se déployant sur le temps long. Il est en dehors du temps humain : des milliards d’années, ce n’est rien.

Mon bon sens s’interroge sur l’énigme du succès planétaire de sapiens dans le cadre de l’évolution, un être malingre aux enfants dépendants et fragiles accrochés à leurs basques. Diverses études récentes comparant sapiens et neandertal concluent à une meilleure capacité des premiers à des relations sociales dépassant leur petit clan. Former des groupes sociaux plus importants permet de mieux se défendre, s’organiser et favorisera la communication entre eux et donc un langage et des technologies plus évolués.

MG : Pour moi, l’évolution de sapiens provient des avantages compétitifs qui ont poussé à la croissance du cerveau :

  • Intelligence pour s’adapter aux variations climatiques, de végétation, de prédateurs, etc.
  • Utilité de l’intelligence et du langage pour développer la vie sociale,
  • Sophistication des outils, de l’usage du feu, etc.

Le développement culturel de sapiens est « autocatalytique » : de plus d’intelligence à plus de performance, de plus de découverte à plus d’intelligence » (cercle vertueux, croissance démographique exponentielle).

AB : Pour revenir à notre sujet des sapiens dotés d’un cerveau complexe, comment et par qui ce lointain avantage a pu être anticipé ?

MG : Nul besoin d’anticipation, pas plus que pour l’évolution qui a mené aux primates ou aux australopithèques ; des facteurs environnementaux ont dû jouer (grandes variations climatiques, alors qu’auparavant, le milieu de la forêt humide a prévalu de façon stable pendant des dizaines de Ma).

AB : Les deux ouvrages précités voient dans le langage humain une spécificité déterminante et Jean-Loup a travaillé sur le langage mental (post 103).

Je le cite : « Je tiens à l’idée de « simplicité » du langage mental : l’évolution, sur le long terme, a fonctionné selon le principe du « rasoir d’Ockham » (rien de trop, rien que le nécessaire). Ce sont les solutions les plus simples qui sont gardées et propagées par les gènes ».

Mais comment relier ce cerveau très complexe à une application directement utile à la survie et en déduire que les gènes suivront le mouvement ?

MG : Tout le corpus de fossiles montre l’évolution graduelle de la taille du cerveau face à deux énormes contraintes que sont le besoin énergétique du cerveau (impose de trouver régulièrement une bonne nourriture) et la difficulté de passage du nouveau-né par le bassin de la mère.

AB : Je vois une vénération dans nos sociétés des méthodes scientifiques qui ne sont pourtant qu’une petite partie de nos sources de connaissance sur nous et sur le monde. Elles ne retiennent que les calculs justes des sciences théoriques et les expériences renouvelables pour les sciences expérimentales. Tout le reste semble hors de leur champ de réflexion. J’exagère ?

MG : En paléontologie, on extrapole ce que disent les fossiles, avec les risques du métier !

AB : On classifie généralement les sciences en distinguant les sciences exactes et les sciences humaines qui, même si elles travaillent méthodiquement, ne se prêtent guère à des équations ou à des expériences renouvelables indéfiniment et à l’identique. Tu t’es focalisé sur les sciences cognitives, l’informatique et la linguistique, n’est-ce pas ?

JLJ : Oui, mais je préfère parler plutôt de « philosophie de l’esprit » que de « sciences cognitives ».

Comme tu le sais, je propose une théorie du « langage mental du désir et de la raison » pour éclairer les mécanismes et le fonctionnement de l’esprit humain. Au stade actuel, ma théorie est plus spéculative que scientifique ! Si on se base sur le « principe de réfutabilité » de Karl Popper, le langage mental est difficile à réfuter, donc relève plutôt des sciences humaines que des sciences exactes, comme la linguistique ordinaire, dont je m’inspire en tant qu’outil d’analyse.

En ce qui concerne l’informatique, qui est ma troisième source d’inspiration, je m’appuie sur la théorie des logiciels, de la logique mathématique et des langages de programmation. Je « fais l’impasse » sur la théorie des matériels (processeurs, mémoires, canaux d’entrée-sortie, etc.), car mon but est justement de faire abstraction des supports matériels : le « langage » que je décris fonctionnera aussi bien sur des réseaux de neurones vivants que sur des puces en silicium.

AB : Dans mon cas, je ne vois pas pourquoi je limiterais ma soif de connaissance à ce qui est du strict domaine scientifique. Depuis toujours, je me suis penché avec un vif intérêt sur les textes révélés et inspirés. Personne ne peut nier leur importance sociologique et historique et pour la pratique de la discipline spirituelle, une science expérimentale personnelle. C’est le sujet du paragraphe suivant.

MG : Oui, ces textes permettent certainement de mieux comprendre l’homme.

JLJ : D’accord avec Michel là-dessus. La soif du sacré et de la transcendance font certainement partie de l’anthropologie la plus fondamentale. Mais, pour en étudier l’origine, il est frustrant qu’on ne puisse s’appuyer que sur des écrits, et non sur la parole directe des prophètes. Le Coran, dicté par Dieu et Gabriel, fait peut-être exception, mais je ne suis pas compétent sur ce point…

En « langage mental », j’ai proposé de formaliser la Divinité en une structure particulière, que j’ai baptisée « Imago-Dei ». Cette forme mentale intervient et décide sans appel, dans notre dialogue intérieur, pour répondre à deux des questions fondamentales d’Emmanuel Kant : « Que dois-je faire ? » et « Que m’est-il permis d’espérer ? ».

Pour en revenir à la théorie de l’évolution, il est probable que ce genre de forme mentale fasse partie des premières créées par l’encéphale de notre ancêtre sapiens (sans préjuger des interventions divines, dont Antoine parlera). « Imago-Dei » et les autres formes mentales représentant les personnages importants, chefs, partenaires ou ennemis (« Alter-Egos ») ont contribué à structurer solidement les premières sociétés humaines. D’où les avantages que l’on connaît, en matière de planification des projets du groupe et de sélection naturelle des individus.

AB : A propos du Coran, la tradition dit qu’il a été déposé dans le cœur du prophète Muhammad, elle n’évoque pas un son physique comme dans le cas de Moïse ou de Samuel. Par contre, la transmission de l’enseignement des prophètes a toujours été orale avec des incertitudes liées à la langue.

L’arabe est une langue qui évolue rapidement, compte tenu du mode de vie généralement nomade de ce peuple à l’époque, et d’après l’imam Tareq Oubrou, cet enseignement était tout à fait clair pour la génération du moment prophétique, mais dès la génération suivante d’arabes, des incertitudes se sont fait jour quand au sens à privilégier pour les racines trilittérales.

Pour Moïse, l’incertitude est encore plus grande car on ne sait s’il s’exprimait en égyptien ancien, dans une langue de famille cananéenne, ou en alternant les deux compte tenu de la nature composite du groupe qui le suivait pour échapper à Pharaon et à ses troupes. C’est pourquoi le retour aux Sources et la modestie sont indispensables pour la compréhension des langues sacrées à notre époque.

4 Les récits révélés et inspirés

A Gilles Cosson, le Créateur en 1997 dit, à propos des prophètes d’autrefois : Tu te pencheras sur leurs enseignements avec la vénération que tu as pour la fleur dans sa perfection passagère ».

Les Genèses parlent du jardin d’Eden en Mésopotamie, et à cette époque encore glaciaire, c’était un lieu idéal avec beaucoup de terres fertiles, car le niveau des mers était plus bas. Plusieurs espèces d’Homo pouvaient y cohabiter, en particulier ceux issus de la deuxième sortie d’Afrique vers – 85 Ka et les sapiens arrivant d’Ethiopie via l’Arabie vers – 50 Ka qui s’hybridèrent partiellement, puis se déployèrent rapidement vers des territoires lointains. Donc quel fut l’avantage décisif des sapiens acquis en Mésopotamie vers – 50 Ka ?

Les auteurs scientifiques évoqués pensent que le langage sapiens a été un élément déterminant. Nous avons évoqué au chapitre 7 du post 111 cet atout donné aux sapiens.

Car dans la Genèse coranique et biblique, le Créateur décide d’insuffler à des humains, des créatures adamiques, des attributs spécifiques qui les distingueront de tous les êtres vivants sur Terre, notamment une parole qui lui permet de communiquer avec Dieu et entre eux, la liberté, l’individualité, la capacité à nommer, à innover, l’amour transcendantal.

Le Coran (70/4) dit : Les Anges et l’Esprit montent vers Lui en un jour dont la durée est de cinquante mille ans. La plupart des commentateurs y voient une durée symbolique, mais il est rare que le Coran donne des chiffres. Ceci peut correspondre à la période de temps entre la Création des humains spirituels et le Jour de la Résurrection.

La Genèse biblique (2/7) indique deux étapes ; d’abord Dieu modèle l’homme avec de la poussière du sol, puis il insuffle dans ses narines l’haleine de vie. Elle parle d’Eden situé entre le Tigre et l’Euphrate, donc en Mésopotamie. Le Coran évoque aussi une Création des sapiens en deux étapes. Parmi Ses signes : Il vous a créés de terre, puis, vous voilà des humains qui se dispersent (30/20). Ceci correspond à la Création biologique.

Pour Dieu, Jésus est comme Adam qu’Il créa de terreau (tourab) ensuite (thuma) lui dit « sois » et il fut. (3/59). Ainsi, Jésus n’aurait pas eu de père biologique mais seulement une mère, un miracle rare. Les théologiens chrétiens ont hasardeusement inventé une trinité en confondant le Christ, oint par Dieu à sa naissance miraculeuse qui marque sa spécificité spirituelle, et Jésus de Nazareth, un homme comme les autres qui respire, mange et finira assassiné sur demande du pouvoir religieux de son peuple.

Pour Adam et pour Jésus, il pourrait donc y avoir deux créations complémentaires, l’une matérielle et biologique, l’autre spirituelle.

Dans le récit biblique, Adam et Eve sont un couple unique ayant engendré toute l’humanité. De plus Noé aurait été le seul rescapé avec ses proches d’un Déluge planétaire ayant détruit par la Volonté de Dieu tous les autres humains qui s’adonnaient au mal. Ce récit, encore soutenu par quelques créationnistes américains du monde protestant, est invraisemblable et révèle les préjugés des rédacteurs bibliques qui voulaient nommer une généalogie complète de père en fils depuis Adam. Elle remonte à peine à plus de 6000 ans.

Dans le récit coranique, Adam et Eve sont responsables à égalité. Le Dr. Al Ajami, traducteur du Coran parle de ces conjoints comme archétypes des humains de ce peuple. L’harmonie charnelle et la fidélité du couple sapiens est un avantage décisif pour souder une famille et consolider des relations sociales plus larges. Les scientifiques semblent confirmer que le vagabondage sexuel était plus fréquent chez neandertal et denisova que chez sapiens.

La tradition musulmane évoque deux hypothèses, soit Adam est un prophète unique qui transmet à son peuple l’enseignement qu’il reçoit de Dieu, donc Son Souffle, soit il s’agit d’un nom collectif. De plus, le Déluge n’est pas une punition de Dieu. Au contraire, Il avertit le peuple de Noé de l’imminence d’un désastre écologique qui les engloutira sauf s’ils construisent de petits bateaux pour survivre (post 58)

J’en déduis que le Coran de source unique est plus fiable que la Bible aux multiples rédacteurs étalés dans le temps et utilisant des langues différentes. Donc je pose légitimement la question de ces 50 000 ans en les rapprochant de ce que disent les scientifiques. J’y reviendrai aux chapitres suivants.

Les humains imaginent mal que le Créateur allie Puissance et Sensibilité absolues. A propos des humains qui anéantissent leur âme en se vautrant dans le mal, la Parole de 1974 dit : Aussi grande sera ta tristesse à leur perte, elle ne pourra pas égaler la Mienne devant la perte de Mes Enfants.

Le Message de 1997 dit : Respecte-toi toi-même si tu ne veux pas te détruire. La souffrance que tu infliges à mes créatures, c’est à Moi que tu l’infliges. Il ajoute : Les hommes de prière sont le socle du monde. Par leur choix répété, ils l’engagent dans la bonne direction. En s’élevant vers Moi, ils élèvent les hommes, leurs frères. En renonçant aux vanités de leur siècle, ils rachètent les insuffisances qui les entourent. Sans eux, mon visage deviendrait noir et noir mon courroux.

Le Créateur Qui nous parle n’est pas le Dieu Qui juge et punit des religions monothéistes. Son intelligence et Sa sensibilité sont incomparables par rapport aux nôtres, mais il y a une analogie de nature. C’est en cela que la Bible dit que nous avons été créés à Son image et Sa ressemblance. Le Message de 1997 affirme la relation émotionnelle entre les humains et leur Créateur que Gilles appelle « l’Esprit qui veille ».

Il continue par : Honorez les ermites de toutes les religions ! Grains de sable pensants sur la dune de l’éphémère, que jamais ne s’arrête le flux de leurs invocations. Car Je suis aussi ce que vous attendez de Moi, je vous rends l’amour que vous me prodiguez. Je me penche sur vous à la mesure de votre recueillement. La lumière que vous m’adressez, je vous la renvoie. En contribuant au Bien, vous inclinez mon dessein en votre faveur. En montant les marches de la connaissance, vous m’incitez à mieux vous connaître. Avancez-vous donc vers Moi afin que je vous voie mieux. Aimez mes créatures, car Je les ai faites à mon image, au-dessous et pourtant au-dedans de Moi.

Les religions sont évoquées, mais sans en privilégier une. Ce que nous devons honorer, ce sont des hommes qui se distinguent par leur piété, quelle que soit sa forme.

Notre vie est donc, souvent sans que nous en soyons vraiment conscients, étroitement liée à celle du Créateur. Je ne peux m’empêcher de penser à l’intrication quantique étudiée par Alain Aspect. Deux particules infimes qui ont interagi resteront liées, intriquées au-delà de la vitesse de la lumière. Il en est de même du réseau de nos cellules tant que nous sommes en vie, comme notre ami Michel l’a expliqué dans le post précédent. Et même à l’échelle infinie, au-delà de l’espace et du temps, l’univers et Son Créateur sont intriqués. C’est sublime et transcendant !

5 L’émergence du parler sapiens, vie sociale et émotions

Antoine : Revenons sur Terre, à la biologie et à la linguistique. Je reprends à partir du récit de Pievani qui parle de l’avènement cognitif du sapiens (résumé en italiques). Pour la première fois apparaissent dans la nature des caractéristiques de pensée et des habiletés de création jamais observée chez aucun être vivant. De nouveaux espaces s’ouvrent au sapiens entre 150 Ka et 50 Ka, probablement grâce au perfectionnement du langage articulé et à ses infinies possibilités de combinaisons symboliques.

Mais les scientifiques nous apprennent que neandertal avait aussi cette faculté. Quelles transformations uniques ont rendu possible une expansion rapide des sapiens sur toute la planète ? Une question non résolue sur notre évolution concerne l’écart temporel entre l’avènement des sapiens et l’explosion de ses capacités cognitives.

MG : Jusqu’à sapiens, l’évolution est guidée par la sélection et l’environnement. L’explosion cognitive apparaissant avec le langage est une évolution d’une autre nature :

  • elle est de type culturel,
  • elle est d’une nature autocatalytique, c-à-d explosive.

Je ne vois rien d’étonnant à ce qu’elle soit décalée dans le temps. Il suffit qu’à un moment donné, quelques individus plus doués que les autres, dans un contexte favorable, aient « mis le feu aux poudre ».

AB : C’est une réponse pertinente à la question posée par Pievani. Je continue à le citer.

Selon la géographie, l’évolution des techniques et des cultures ne s’est pas faite partout au même rythme. L’Afrique australe aurait connu deux périodes rapides d’innovation culturelle à Still Bay (-71 Ka) et Howesions Port (- 65 à – 61 Ka). En raison des changements climatiques, les oscillations de densité de population et les déplacements régionaux étaient fréquents, ce qui stimule les échanges sociaux et les innovations culturelles.

Vers -70 Ka ou – 60 Ka, un de ces groupes entame son expansion en Afrique et en Eurasie. Un marqueur spécifique de l’ADN mitochondrial identifie ce groupe qui avait probablement maîtrisé son langage articulé. Nous descendons tous de ces pionniers et la communication verbale a peut-être été l’arme secrète de la colonisation planétaire.

Car neandertal présentait une forme de langage articulé compatible avec le nôtre comme en témoignent son bagage génétique et son os typhoïde attachant les muscles nécessaires à la modulation des sons. Cela n’établit pas vraiment la possibilité du langage articulé, mais on peut supposer qu’il n’y avait pas de différence phonatoire significative entre ces deux humanités.

MG : Oui, je pense que c’est l’état des connaissances aujourd’hui.

AB : Des articles récents publiés dans Futura science donnent des causes multiples expliquant l’extinction de neandertal, comme leur moindre résistance au plomb craché par les éruptions volcaniques, et surtout leur incapacité à se relier entre groupes pour partager leurs connaissances et enrichir leur génétique.

Cependant la carte des migrations (aller et retour) présentée par Pievani soulève une question majeure. Que s’est-il passé en Mésopotamie où les flèches de migrations tournent en boucle et d’où démarre l’expansion majeure des sapiens dans les immenses territoires du Nord qui leur avait jusqu’alors échappés, l’Asie continentale et l’Europe ?

D’autres articles récents de Futura apportent des précisions. Emily Hallett parle d’une flexibilité écologique acquise entre -70 et -50 Ka. Une autre étude montre que les sapiens ont acquis entre -60 et -45 Ka de nouveaux groupes sanguins par diversification génétique. Ces mutations pourraient avoir offert un avantage adaptatif et expliquer la capacité sapiens à s’implanter et se multiplier en Mésopotamie. Neandertal ne possédait pas ces groupes sanguins et certains ont conservé les mêmes groupes sanguins ancestraux pendant 80 000 ans.

La génétique fait des progrès rapides et permet de remonter très loin dans l’histoire de nos origines. Elle affirme que les 8 milliards de sapiens actuels descendent d’un tout petit groupe, au maximum de quelques milliers d’individus. Une étude des années 2000 portant sur 938 individus de tous les continents confirme l’historique migratoire des sapiens partis d’Afrique et passant par le Moyen Orient avant de se déployer en Asie.

L’ADN mitochondrial est court et mute fréquemment et régulièrement. Et surtout, il se transmet directement de la mère à l’enfant sans mixage sexuel, ce qui permet de tracer des lignes directes entre individus dans l’histoire (et non de façon moyennée sur des espèces). En fonction du nombre de mutations et de leur répartition géographique, on peut estimer la période à laquelle le groupe originel a vécu. C’est « l’horloge moléculaire ». Nous avons maintenant la preuve que les sapiens actuels ont bien eu une origine récente, unique et africaine.

Il est impossible que ce groupe se soit constitué par regroupement d’individus venant de partout. C’est bien un petit groupe localisé qui a supplanté tous les autres Homos y compris les sapiens. Et la carte des migrations pointe vers la Mésopotamie.

C’est de cet endroit très localisé que l’Eurasie, alors occupée par neandertal et denisova, voit déferler les sapiens à partir de – 48 Ka. L’Europe a été étudiée en détail et les fouilles révèlent une première migration vers les Balkans. Entre – 43,2 et – 41 Ka, ils colonisent l’Europe de l’Ouest avec une population qui atteint rapidement environ 60 000 individus à travers toute l’Europe. Entre – 41 K et – 39 Ka, un froid sévère fait régresser leur population d’environ 40 %.

Le retour d’un climat plus tempéré, vers – 38 Ka, permet un regain démographique et la colonisation de la Grande-Bretagne et de la péninsule ibérique. L’Europe compte alors environ 80 000 sapiens, avec des groupes commençant des excursions également vers le Nord. À partir de cette date, les chercheurs observent une stabilisation de la démographie, malgré les nouvelles variations climatiques. Ainsi, les sapiens deviendront rapidement beaucoup plus nombreux que les neandertal à leur pic, a fortiori en Asie.

Les Genèses des textes sacrés sont les seules à affirmer la qualité spirituelle déterminante expliquant le succès pacifique foudroyant de quelques milliers de sapiens qui a indirectement conduit à l’extinction de tous les autres Homos et abouti au 8 milliards de sapiens modernes. Nous sommes essentiellement différents de toutes les autres créatures par notre capacité à aimer, à communiquer à l’aide d’un langage articulé pour nous relier aux autres, à avoir conscience de notre individualité à la fois autonome, condition de la liberté absolue, et solidaires, condition de la paix sociale et des échanges entre groupes.

C’est une capacité absolue que les humains ont affaiblie en s’éloignant du lien direct qu’ils avaient avec le Créateur par la Parole donnée au jardin d’Eden qui leur permettait de l’entendre et de partager entre eux une qualité et un langage spirituel spécifique.

L’histoire humaine prouvera par la suite que le mal, loin de la Lumière de leur Créateur aimant a proliféré sous toutes ses formes : convoitise, violence, mensonges, crimes commandités par les pouvoirs… Dieu a envoyé des prophètes pour nous guider, mais ils ont été rarement écoutés. Car nous restons libres de plonger dans le malheur et l’obscurité que nous constatons de nos jours. Le retour à la Lumière, le Jour de la Résurrection, sera long : quatre générations ne suffiront pas.

6 Nos ancêtres génétiques : en Mésopotamie ?

AB : Si nous convenons de l’importance déterminante du langage et de la communication sociale, je soumets à votre sagacité un scénario d’élaboration progressive des langages humains qui recoupe peut-être le travail fait par Jean-Loup pour décrire un langage mental ?

D’abord, sapiens apparaît vers – 300 Ka ou avant. Sa fragilité physique l’oblige à constituer des groupes plus importants que les autres primates (généralement une trentaine), peut-être plusieurs centaines d’individus (?) solidaires pour la survie du groupe. Ils commenceront à développer leur réseau neuronal pour communiquer entre eux de manière précise et pas uniquement pour gérer des dangers.

La capacité de communiquer des émotions, une cognition abstraite, se développe progressivement. C’est peut-être le langage mental élémentaire sur lequel travaille Jean-Loup ?

JLJ : En effet. Je serais très heureux que la paléontologie corrobore, ne serait-ce que partiellement, mes théories sur le langage mental. Mais, encore une fois, avant l’apparition de l’écriture (- 5.000 ans), il n’existe pas de traces exploitables de l’évolution linguistique de nos ancêtres. Nous en sommes réduits à des spéculations, mais les spéculations philosophiques sont parfois fertiles !

Pour moi, l’abstraction fait partie des outils « concurrentiels » dont sapiens s’est doté pour améliorer la communication au sein de son groupe : en créant une abstraction, l’homme explique à ses semblables qu’on peut « appliquer » à une situation nouvelle une solution déjà trouvée par le passé, et gagner du temps !

Dans mon jargon, inspiré de la logique mathématique (le lambda-calcul), créer une abstraction consiste à remplacer une constante par une variable. Créer une application consiste à remplacer cette variable par une autre constante. Exemple trivial : Manger un poulet => (abstraction) Manger quelque chose => (application) Manger un lapin. D’où l’apparition des verbes et de leur syntaxe, qui sont les noyaux du langage mental.

AB : Pendant plus de 300 Ka, les sapiens se multiplient, forment des groupes plus nombreux qui devront communiquer à l’intérieur du groupe et avec les autres groupes pour affronter des situations de plus en plus complexes comme les changements climatiques, mais aussi mieux socialiser et aimer. Le langage sapiens se développe dans l’endroit où ils sont les plus nombreux, probablement l’Afrique Australe.

C’est là que démarre cette révolution cognitive qui se traduit de multiples façons dont on retrouve les traces : art pictural, musique, rites funéraires… Le langage sapiens, véhiculaire dans cette région pour être efficace, se sophistique, permet l’expression d’émotions complexes, l’abstraction et la créativité.

JLJ : Tout à fait. On rejoint ici la question philosophique classique : « La pensée a-t-elle précédé le langage, ou l’inverse ? ».

Michel et toi avez déjà partiellement répondu : il s’agit d’une « causalité circulaire » (ce que les philosophes du XXème siècle, dans une formulation un peu démodée, appelaient « dialectique »). Le langage mental (la pensée) s’est enrichi des échanges inter-sapiens ; en retour, le langage sapiens véhiculaire s’est peu à peu sophistiqué, sous l’influence d’individus pratiquant l’abstraction et l’application, permettant la création de nombreux concepts.

Chronologiquement, le langage mental a structuré sa syntaxe (autour des verbes), puis sa sémantique (autour des types et des concepts), puis sa pragmatique (autour des dialogues). Pour un langage inter-sapiens, c’est l’inverse.

Les émotions et la créativité sont portées, dès l’origine, par le langage mental. Ce dernier a pour moteur le désir du Sujet pensant. On comprend que le langage sapiens se soit développé en parallèle avec l’inventivité : par exemple, pour les rites funéraires que tu cites, les actes s’entourent de mythes parlés, et les mythes parlés se traduisent en actes… et une religion primitive est née !

AB : La troisième sortie d’Afrique des sapiens, vers – 60 Ka, impliquera quelques groupes d’individus déjà bien entraînés à communiquer, mais ils seront confrontés à des situations tout à fait nouvelles, en particulier en Mésopotamie, où ils rencontrent des neandertal qui avaient probablement développé une manière de communiquer entre eux plus sophistiquée que celle des singes, mais pas nécessairement abstraite.

Les sapiens poursuivent vers l’Asie à partir de – 47 Ka, alors que les Denisova ont déjà été décimés, trouvent d’immenses territoires fertiles où il est facile de vivre et de se multiplier. Ayant moins de contraintes, leur langage sera peut-être moins sophistiqué ?

MG : Il me semble difficile de faire des hypothèses sur le niveau de langage de sapiens, ou de neandertal. Aucune donnée ne permet de le faire.

AB : Voici ce que dit Ludovic Slimak qui a découvert et analysé les restes d’un neandertal baptisé Thorin. « Il est difficile d’estimer la densité de population humaine vers – 45 Ka, mais ce qui est certain, c’est que la vallée du Rhône était un lieu de passage très fréquenté à la préhistoire. Pour neandertal comme pour sapiens, cette vallée fut un axe migratoire majeur. 

L’ancêtre commun entre la lignée de Thorin et celle des neandertal classiques remonterait à 105 000 ans. C’est un comportement en totale opposition avec sapiens qui est le champion du réseau social. Cet isolement génétique est pour moi révélateur d’une structure mentale, d’une vision du monde différente de la nôtre.

Ce qui explique pourquoi sapiens n’est pas venu comme un envahisseur, mais il a apporté avec lui quelque chose que neandertal ne connaissait pas : la puissance du lien social et son efficience. Sa capacité à créer des réseaux très étendus, à se mélanger, à coopérer, lui a donné un avantage certain sur neandertal, retranché dans de petites communautés indépendantes les unes des autres.»

Ceci a des implications sur la construction du langage Sapiens ?

JLJ : Bien sûr. Les langages inter-sapiens et le langage mental des sapiens se sont enrichis les uns les autres. J’ignore si neandertal disposait des mêmes outils linguistiques et mentaux, mais le fait que cette sous-espèce ait disparu laisse supposer que l’avantage « concurrentiel » était du côté de sapiens.

MG : Oui, si sapiens s’est imposé et neandertal a disparu, le premier disposait certainement d’un avantage décisif. Reste à savoir lequel. Je ne suis pas sûr que cet avantage fût cognitif, car, d’une part, les fossiles montrent que les artefacts laissés par neandertal n’avaient rien à envier à ceux laissés par sapiens à la même époque, et d’autre part, on se doute que les contacts entre les deux populations étaient fréquents et les échanges culturels aussi. Il me semble que le déclin de neandertal est plutôt attribué à d’autres facteurs.

D’abord, les analyses génétiques montrent que ses populations étaient déjà en déclin lorsque sapiens est arrivé : faible population, petites tribus isolées, et en conséquence, beaucoup de consanguinité. Par ailleurs, un réchauffement climatique lui a fait perdre son alimentation favorite : la viande des gros herbivores, dont les troupeaux ont commencé à cesser de transiter en Europe. Il semble qu’au contraire, sapiens ait bénéficié d’emblée, d’une grande versatilité alimentaire face au changement climatique, et d’un plus grand brassage génétique.

AB : Je suis de l’avis de Jean-Loup, car si les neandertal étaient au même niveau cognitif que les sapiens, ils auraient vite compris l’intérêt de les écouter ou au moins de leur parler et de se métisser avec eux. Mais ils avaient pris l’habitude de petites communautés fermées sur elles-mêmes, ce qui les a fait stagner dans leur développement cognitif (si leur réseau neuronal avait autant de possibilité de développement que celui des sapiens). Notons aussi que si sapiens était plus ancien qu’on ne l’a longtemps pensé, des artefacts attribués à neandertal auraient pu venir des sapiens.

Au-delà des analyses scientifiques, l’étude de la Parole révélée ou inspirée cadre l’apparition du langage spirituel : le Coran donne la chronologie et le lieu !

C’est pourquoi le groupe resté en Mésopotamie peut s’être doté d’un capacité à construire un langage perfectionné et homogène, inspiré par le Créateur, qui sera un avantage décisif pour se déployer d’abord en Eurasie, puis retourner vers l’Afrique et plus tard vers l’Europe tout en conservant leur capacité unique à socialiser et aimer.

JLJ : A ma connaissance, l’existence d’une langue-mère unique (adamique) n’a jamais été établie par les spécialistes de la paléo-linguistique.

Pour moi, le langage mental sapiens s’est structuré relativement « vite », autour d’une syntaxe fixe et de formes mentales stables (concepts, types, prédicats de jugements, groupes mentaux, etc.). Mais au contact de plusieurs langues-sapiens, ce langage mental unique s’est « habillé » de concepts distincts, représentatifs de diverses civilisations.

Le plus probable est que plusieurs « langues-mères » sapiens aient été créées en divers endroits du monde, qu’elles aient cohabité plus ou moins pacifiquement depuis 50.000 ans, et qu’elles aient abouti aux groupes linguistiques que nous connaissons aujourd’hui. Je ne crois pas à un événement fondateur du type « Tour de Babel », ayant conduit à un éclatement de la langue adamique en plusieurs langues divergentes…

AB : Le récit biblique de la Tour de Babel, qui n’apparait pas dans le Coran, est à mon avis une insertion dans les récits de la Genèse liée à la fascination pour les impressionnantes ziggourats que les élites juives déportées découvrent à Babylone, lieu où ils côtoient des prisonniers de guerre de tous pays. Les scribes venus de Palestine voudront donner à l’échec de cet empire, beaucoup moins durable que celui de Cyrus, le sens d’une intervention divine. Rappelons que l’ensemble du Pentateuque n’a été mis par écrit que plusieurs siècles après a mort de Moïse. L’écriture hébraïque que nous connaissons n’existait pas à son époque.

Ce que tu dis sur plusieurs langues mères peut être rapproché de la dispersion rapide du groupe de sapiens de Mésopotamie, chaque groupe construisant assez rapidement pour survivre une langue adaptée à leur contexte qui différera en fonction de leur histoire migratoire.

Certains linguistes recherchent effectivement une langue mère, mais cette recherche par la linguistique comparée butte au delà d’une certaine période de temps, quand les familles de langues se constituent. Il faut donc, comme tu le fais, s’interroger plus en amont sur le fonctionnement du cerveau sapiens.

Mais pour moi, l’incroyable succès de ce petit groupe de quelques milliers de sapiens doit avoir une autre raison.

MG : Il suffisait qu’ils soient un peu plus doués (adaptables et intelligent) !

AB : J’ai du mal à expliquer leur succès fulgurant autrement que par une révolution spirituelle complétant la révolution cognitive qui l’a précédé. Les autres sapiens étaient aussi adaptables et intelligents au niveau mental, mais ils ont disparu.

Certes, mon scénario dépasse le domaine purement scientifique, car je pense que le Créateur a donné aux Sapiens adamiques une dimension spirituelle, une capacité d’âme qui se traduira dans leur langue, le parler adamique.

Il y a aurait ainsi trois couches successives de construction du langage Sapiens, une élaboration longue d’un outil axé sur la survie du groupe, puis une révolution cognitive, enfin une révolution spirituelle où les Sapiens ont plus qu’un gros cerveau bien entraîné, ils ont une capacité d’âme, celle que constatent les humains de nos jours quand ils acceptent de s’ouvrir à une dimension transcendantale.

Qu’en pensent mes amis agnostiques ?

MG : Rien sur la notion d’âme ! Mais ce qui me paraît fondamental, c’est une caractéristique majeure de sapiens, probablement présente aussi chez neandertal : la capacité de former mentalement une image de soi, ainsi qu’une image d’autrui, et d’intégrer ces images dans sa conscience, sa réflexion et son comportement. De là naît cette nécessité chez sapiens, de ressentir un intérêt social collectif et d’œuvrer pour lui. Il s’incarne sous différentes formes. D’abord l’altruisme, qui existe déjà chez le singe, mais qui se développe considérablement chez Homo. Ensuite, le sentiment d’œuvrer collectivement pour quelque chose dépassant l’individu, qui a dû très vite s’incarner dans le sentiment religieux.

JLJ : Je peux essayer de reprendre ton idée des « trois couches successives » du langage, en faisant correspondre ces couches à des représentations du monde en langage mental sapiens :

  • Le corps, qui représente le Réel (à travers les percepts et les gestes).
  • L’esprit, qui représente la Réalité (à travers les formes mentales).
  • L’âme, qui représente le Transcendant (à travers l’Imago-Dei).

Mais comme Michel, je ne me prononcerai pas sur l’existence de la 3ème couche… Le langage mental n’est pas fait pour représenter l’infini ou même le continu, mais on peut admettre qu’il y ait des « passages à la limite », comme dans l’analyse mathématique. Pour passer de l’esprit à l’âme, on passerait de l’infini potentiel à l’infini actuel.

AB : Très intéressant, car ce que tu dis recoupe ce que je ressens sur ce sujet : l’âme dépasse le cerveau, mais elle l’utilise pour agir dans ce monde. Pour le moment, nous n’avons pas d’estimation solide de l’évolution des sapiens conduisant à leur réduction à un tout petit groupe de migrants sortis d’Afrique près de 200 Ka après leur apparition, les seuls qui ont survécu.

MG : Je n’hésiterai pas à qualifier cette troisième couche de transcendante. En effet, indépendamment de l’idée divine, l’activité de l’Homme présente toujours des aspects qui le dépassent, qui affectent autrui, et qui sont susceptible de perdurer après sa mort : créer une famille, un clan, une maison, une œuvre d’art comme les décorations rupestres, réunir le groupe autour de rites, etc. Je pense que cette couche transcendante est propre à l’Homme. Ensuite, elle s’interprète ou non comme liée à une divinité, et il est vrai qu’elle trouve son développement extrême dans la religion.

AB : Je dirais que la religion est un appauvrissement de la capacité de transcendance dont nous sommes dotés, car d’une part elle a altéré les messages des prophètes, donc notre lien de méditation sur la Parole pure, et d’autre part elle a confisqué la liberté naturelle de la prière en faisant croire que la prière collective dans des lieux de culte qu’elle organisait était supérieure à la prière individuelle. Or force est de constater que pour les prophètes récents, Jésus ou Muhammad, ils priaient la plupart du temps seul et ne le faisaient en groupe qui pour enseigner et encourager leurs disciples.

MG : Les sapiens ne sont pas « les seuls qui ont survécu ». Ce que dit la génétique, c’est qu’aujourd’hui, leurs descendants forment toute la population de sapiens. Il y a simplement eu,

  • Un succès évolutif de cette souche,
  • Qui a gagné tous les territoires,
  • Qui, alors, tendait à faire plus d’enfants que les autres.

Cela suffit à expliquer le résultat génétique.

AB : Quelques dizaines de milliers d’années, pour une souche, c’est très peu ! En tout cas, les sapiens africains ne sont pas des descendants des humains restés sur place, mais des migrants qui ont fait un ou des aller-retour avec le Proche Orient. C’est ce que prouve la génétique.

MG : Oui.

7 Linguistique : sapiens parlant et sapiens écrivant

AB : Le livre de Pievani présente un rapprochement entre l’arbre des gènes et l’arbre des langues qui montre une similarité frappante dans leur évolution historique. Je cite.

Le peuplement de la planète a mené à des diversifications renouvelées des groupes humains dont certains finissent par ne plus communiquer entre eux à cause des énormes distances qui séparent les populations. Ce processus génère une diversification parallèle d’ordre linguistique, chaque langue s’adapte à un « habitat ».

Sforza propose un modèle d’évolution à partir de « groupes fondateurs » qui accumulent les différences génétiques et linguistiques par manque d’échanges avec la population d’origine et donne naissance à de nouvelles « ramifications » linguistiques. Mais les innovations linguistiques possèdent plus de canaux de transmissions que les mutations génétiques se propageant par parenté.

MG : Oui, transmission horizontale.

Les langues, comme les autres traits culturels, évoluent beaucoup plus rapidement et se projettent plus facilement sur de vastes territoires que les espèces, quelques centaines d’années peuvent suffire. La dérive génique est essentiellement due au hasard avant sélection, alors que celle des langues est le fruit d’une sélection par des élites dominantes ou de conquêtes territoriales.

JLJ : La « dérive des langues » obéit à des lois statistiques assez précises, à tel point qu’on peut, dans certains cas, dater un événement en fonction des écarts linguistiques (phonétique, morphologie) par rapport à une époque donnée. Il s’agit là d’une sorte d’usure mécanique de la langue parlée.

De plus, comme tu le mentionnes, les rapports sociaux contribuent fortement à modifier une langue-sapiens donnée. La syntaxe du langage mental, elle, reste fixe, mais son « habillage » sémantique et pragmatique évolue selon les pratiques sociales. De nouveaux concepts, de nouveaux « groupes mentaux » apparaissent, accompagnant l’histoire culturelle de la population, et les « étiquettes linguistiques » suivent le mouvement.

Toute l’habileté du sapiens consiste à traduire la langue-sapiens en langage mental (compréhension), et le langage mental en langage-sapiens (expression), voire à jongler entre plusieurs langue-sapiens (multilinguisme). Cette habileté linguistique a peut-être été décisive face à neandertal ?

AB : Le livre poursuit en rapprochant deux cartes de variations, celle des gènes et celle des phonèmes (son discriminant du point de vue du sens dans une langue donnée) qui montrent toutes deux une diversité décroissante en partant de l’Afrique du Sud et en passant par le Moyen Orient. Il pose la question, une langue ancestrale a-t-elle jamais existé ?

Les traits communs à toutes les langues du monde pourraient correspondre à un équipement nécessaire à chaque langue afin qu’elle puisse fonctionner. La similarité des cartes laisse supposer un effet fondateur en série sur les gènes et les langues, diminuant la variabilité proportionnellement à la distance géographique. Il est donc possible que le langage articulé moderne se soit diffusé sur la planète à partir de la dernière sortie d’Afrique de l’humanité moderne, il y a environ 60 Ka, pour ensuite se fragmenter en de multiples populations.

Je note également que la carte suivante, la mosaïque des familles linguistiques dans le monde, illustre parfaitement la spécificité de la trentaine de langues dravidiennes, réfugiées au Sud de l’Inde et à Ceylan avec quelques poches résiduelles au Nord, des résistances isolées à l’invasion des indo-aryens. Ce qui explique la coexistence dans le Rig Veda de versets monothéistes repris des rishis dravidiens et de versets sacrificiels et magiques des prêtres brahmanes soutenus par les guerriers envahisseurs.

Dans ses dernières pages, à propos de l’extinction progressive de l’extraordinaire diversité linguistique de la Nouvelle Guinée, le livre parle de « ce qui meurt quand une langue meurt ». Elle fut favorisée par la fragmentation des groupes dans cette île où les échanges entre humains se heurtent à de nombreux obstacles naturels.

Je retiens l’hypothèse que la disparition des Homos après l’irruption des sapiens passés par la Mésopotamie est la conséquence de la réduction progressive de l’espace de vie des chasseurs-cueilleurs moins évolués en raison de l’expansion irrésistible de notre sous-espèce invasive et de leur propension à rester en petits groupes isolés. Les derniers refuges des Néandertal sont datés de – 29 Ka en Espagne et en Belgique, et les petits hommes de Florès, protégés par la géographie, ont survécu jusqu’à – 12 Ka.

Cette analyse porte sur l’évolution des langues parlées avant l’invention de l’écriture qui ne date que de cinq millénaires et intervient longtemps après celle de l’agriculture. Elle permet un partage entre ces cités ou siègent les pouvoirs et les campagnes qui les nourrissent. L’écriture commence par des scribes et des comptables au service des pouvoirs, en Mésopotamie, comme en Egypte. Comme toute innovation, l’écriture a des avantages, comme la conservation fiable des connaissances et la facilité d’échanger à distance, et des inconvénients, la réduction de la richesse des dialogues et la plus grande facilité à dominer les peuples en les contrôlant.

Jean-Loup, ton livre « Langage mental du désir et de la raison », se présente comme un « Essai de philosophie informatique de l’esprit ». Tu as mentionné Fodor dont Wiki dit : « Contrairement au matérialisme réductionniste, le computationnalisme rejette la possibilité de réduire la pensée aux seules opérations du cerveau et conçoit qu’il puisse y avoir une multiplicité de supports physiques aux processus mentaux, notamment dans le cadre de l’intelligence artificielle. Il est alors possible de dissocier l’analyse de l’esprit de celle de son support matériel.

Pour Fodor, le rôle des sciences cognitives, qu’il distingue clairement de celui des neurosciences étudiant le cerveau, est bien d’élucider le fonctionnement de la pensée en recourant à une analyse syntaxique des productions mentales indépendante de toute considération sur le cerveau. »

Je me réjouis de voir que la réduction neurologique de la méditation constatée dans le livre de Mathieu Ricard est dépassée.

JLJ : Oui, le « langage de la pensée » de Fodor, qu’il appelle plaisamment le « mentalese », ne se situe pas au niveau des neurosciences, mais au niveau de la philosophie de l’esprit. Mon travail, comme celui de bien d’autres, s’inscrit aussi dans cette démarche. Mais cela ne signifie pas l’abandon du matérialisme, de même que l’étude des logiciels ne signifie pas l’abandon de leur exécution sur des supports matériels. Il est possible que le réductionnisme de Ricard ait sauté une étape, celle du symbolisme et du fonctionnalisme computationnel…

AB  : Fodor parlera ensuite de « cloisonnement informationnel ». Toutes les informations sont d’abord traitées de façon cloisonnée avant de converger en partie vers le système central qui opère un regroupement de ces données dans la conscience. Etrange manière d’aborder la conscience. Où est ce « système central » ?

JLJ : Là encore, il faut se souvenir que Fodor (comme moi, et comme d’autres philosophes de l’esprit) ne situe pas sa réflexion « au niveau » des architectures matérielles, mais « au niveau » des fonctions. La conception fodorienne de la « modularité de l’esprit » est telle que celui-ci comporte plusieurs systèmes spécialisés non-conscients, alors que le raisonnement symbolique est géré en mentalese par un système unique assimilable à la conscience.

Ainsi, on peut admettre que la perception, visuelle ou auditive, soit basée sur un système de « reconnaissance de formes » semblable aux IA connexionnistes actuelles, c’est-à-dire sur des réseaux de neurones sans aucune conscience. La conscience elle-même serait gérée par un autre système, basé sur le langage mental. Ces principes n’impliquent pas du tout la « localisation » de la conscience dans une zone particulière de l’encéphale ou de l’ordinateur !

AB : Je te cite dans notre dialogue du post 103. Dans ma théorie, nous partageons avec les primates et d’autres animaux « supérieurs », une structure mentale RSI, représentant le proto-concept non linguistique. Le proto-concept est une variante du « réflexe conditionnel » d’Ivan Pavlov. Un chien possède les proto-concepts d’humain, de chat, d’ennemi, de nourriture, de jouet, etc. Mais il ne « nomme » pas ces proto-concepts autrement que par des signaux non-linguistiques (réflexes conditionnels).

On passe de l’animal à l’humain en passant du RSI au LSI (dans mon jargon : LSI = Linguistique – Symbolique – Imaginaire). C’est la « branche » linguistique L du concept qui distingue l’homme de l’animal, et elle est portée par une langue naturelle comme le français, l’hébreu, l’araméen, ou l’arabe. Toutes les langues humaines sont traduisibles en langage mental, et réciproquement.

Veux-tu développer ?

JLJ : Comme je l’ai signalé plus haut, l’« habileté linguistique » de sapiens, c’est-à-dire la faculté de traduire une langue en langage mental, et inversement, voire de passer d’une langue à l’autre, a probablement conféré à nos ancêtres un avantage concurrentiel (évolutionniste) décisif. Le sapiens a pu développer en parallèle ses dons de communication et ses dons de raisonnement, laissant loin derrière lui l’animal et peut-être le neandertal

Une autre étape décisive a été celle de l’apparition de l’écriture, il y a 5.000 ans, selon la chronologie que tu as établie. L’écriture a consisté à enrichir la « branche linguistique » L du concept LSI, en le dotant d’une étiquette stable, c’est-à-dire inscrite sur un support matériel (contrairement à l’étiquette immatérielle du mot oral). Ce changement de support, comme on le sait, a bouleversé tous les usages du concept et du discours : conservation, reproduction, diffusion, etc. Cette révolution intellectuelle a connu un nouveau souffle avec l’imprimerie, et plus récemment, avec l’internet et l’IA.

AB : Passons au présent. Que penses-tu de ce qui vient d’être présenté sur la longue histoire de sapiens ?

JLJ : Cette histoire, notre histoire, est vertigineuse. A travers l’exemple du langage et de l’écriture, on constate une accélération de type exponentiel : en simplifiant, on passe du langage mental et oral (-50.000 ans) au langage écrit (-5.000), puis à l’imprimerie (-500), puis à l’informatique (-50), puis à l’IA (-5)… Et ce n’est peut-être que le début. Cela mériterait d’autres posts sur ton blog !

 AB : Ceci nous aide-t-il à mieux comprendre les sapiens actuels ?

JLJ : Bien sûr. Et à anticiper, si possible, les étapes suivantes. Par exemple, je crois que nous ne pourrons pas faire l’économie de la réflexion sur les robots pensants : les futurs sapiens-plus…

MG : Il me semble que cette explosion culturelle de sapiens présente toutes les caractéristiques d’un phénomène autocatalytique. Je m’explique par un exemple : l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles par Gutenberg a aussitôt déclenché une propagation du savoir. Celui-ci a catalysé les autres activités en engendrant immédiatement de nouveaux savoirs. De même, l’invention de la machine à vapeur a permis celle du train, qui en favorisant les transports à grande distance, a catalysé le développement économique, et a débouché sur de nouveaux moyens de transport tels que l’automobile, l’avion, etc., etc. De telles boucles de réaction positives (en termes courant, des « cercles vertueux ») provoquent inévitablement une croissance qualitative et quantitative exponentielle. Nous allons certainement observer ce phénomène à très grande échelle et à très grande vitesse avec l’IA (pour le bien comme pour le mal).

AB : Nous en parlerons dans un prochain post…

8 Eclairer les chemins de l’avenir pour les Sapiens

Message de 1997 : Car les temps ont changé et s’approchent les grandes mutations. Si tu dois honorer le passé, tu dois aussi éclairer le chemin de tous ceux qui viendront derrière toi.

AB : Le livre de Tievani affirme de manière scientifique ce que ce blog dit en partant d’un point de vue spirituel : nous sommes une seule humanité, il n’y a pas de races. Quand le Lévitique de la Bible, rappelé par Jésus, dit « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », le prochain, c’est toute l’humanité, il n’y a pas d’étranger au sens fort.

Voici ce qu’affirme Tievani : La très faible variabilité génétique moyenne entre tous les humains, leur répartition continue sur tous les continents, le fait que la variabilité diminue en s’éloignant des régions de départ, et les preuves convergentes d’une origine africaine, unique et récente de l’humain moderne, démentent l’existence de césures biologiques strictement définies qui produiraient différentes « races humaines ».

Pourtant nous aimons opposer un « nous » à « des autres ». Si les races humaines ont été créées de manière culturelle, elles sont à l’intérieur de notre tête, pas dans le monde réel. Une espèce africaine originelle, inventive et sans doute curieuse, à partir de son unicité, a su générer de la diversité. Désormais, c’est justement par l’histoire de cette diversité qu’elle peut apprendre à redécouvrir son unité.

AB : Je ne dirais pas que « nous aimons nous opposer à des autres », mais que c’est l’intérêt de tous les pouvoirs en place de nous conditionner à le faire. Ils ont de gros moyens et une grande habileté acquise par des millénaires de propagande.

Nous pouvons être différents par l’apparence, les langues, les cultures, les habitudes sociales, mais nous le sommes aussi à l’intérieur d’un pays comme la France. Pour moi, les étrangers avec un passeport français, ce sont les extrémistes politiques de droite ou de gauche, les dominateurs, les criminels récidivistes, les menteurs compulsifs… Je ne me prononce pas sur l’état de leur âme et donc leur salut, je les trouve étranges.

Ma démarche intertextuelle, remontant à la source des enseignements oraux des prophètes et inspirés, conduit à la même conclusion. Il y a une grande diversité de religions, mais elles sont dans la tête des hommes manipulés par des rois blancs, des pouvoirs religieux institutionnalisés. Il n’y a qu’une religion originelle, celle qui nous relie au Dieu Immanent (qui peut être inconscient chez les agnostiques) et au Dieu Transcendant (dont la Présence est avivée par la prière et la méditation sur les textes).

Donc je plaide pour l’intrication de la vie scientifique et de la vie spirituelle (la capacité d’âme n’est pas spécifique aux croyants).

Je vous laisse conclure notre dialogue amical.

JLJ : Je partage ton avis sur l’importance d’explorer toutes les composantes de l’humain sapiens : corporelle, intellectuelle, spirituelle, et peut-être transcendante.

Les réflexions scientifiques, philosophiques, spirituelles, sont toutes bonnes à prendre a priori. Les discussions entre penseurs de bonne foi et de bonne volonté feront le tri…

MG : Oui dans le principe, car je pense que tu touches-là une caractéristique fondamentale d’Homo sapiens. Comme dit plus haut, il existe chez lui quelque chose de transcendant, liée au langage, à la communication, à la culture, à l’altruisme, à la société, etc. Cette chose me paraît être le fondement de la foi et de l’idée divine, mais elle existe aussi chez l’agnostique, car elle est le propre de l’Homme.

AB : Je ne peux m’empêcher de rappeler ma conviction forte : l’accès à la transcendance n’est en aucune manière le monopole des croyants, les agnostiques donnent souvent un exemple de vie sur lequel les croyants devraient méditer dans l’humilité.