Introduction
D’où vient le peuple Han (92% des citoyens chinois), d’où vient la sagesse chinoise ?
Le consensus scientifique actuel est fondé sur la génétique, la paléoarchéologie et la linguistique. Il affirme que les 8 milliards d’humains actuels descendent tous d’un petit groupe de quelques milliers d’Homos sapiens émigrés d’Afrique il y a environ 60 000 ans (60 Ka). Après être passé par l’Arabie, il se disperse en plusieurs groupes à partir de la Mésopotamie vers -50 Ka, chaque groupe élaborant au fil du temps sa langue de communication collective.
Les Genèses biblique et coranique affirment que nous descendons de créatures adamiques, de conjoints appelés Adam et Eve, un nom collectif. Ce sont des créatures, d’abord biologiques, puis spirituelles, qui reçoivent le Souffle de Dieu qui les distingue de toutes les espèces vivantes. Le Coran en 70/4 indique une durée de 50 000 ans entre la descente du Souffle et sa remontée vers Dieu (que je comprends comme le Jour de la Résurrection qu’il annonce).
Le peuple Han tire son nom de la dynastie impériale établie en – 206 av. J.C. Ses maîtres de sagesse les plus renommés sont Confucius, son disciple Mencius, Lao Tseu et Zhuangzi. Ils ont enseigné entre le cinquième et le troisième siècle avant J.C., donc sur une période de temps relativement courte et concentrée. La culture Han est très homogène par sa langue, ses mœurs sociales et son rapport distant à la religiosité.
J’aime les chinois qui sont d’un commerce agréable, mais honnêtement, je n’ai jamais été touché par leurs spiritualités. Pourtant, mon beau-père est chinois, j’ai un peu travaillé à Hong Kong avant la rétrocession de 1997 et fait quelques voyages en Chine. Ensuite j’ai enseigné le marketing à des étudiants chinois, ce qui m’a aidé à mieux comprendre leur conception du monde.
Je nourris toujours ma réflexion spirituelle avec les textes fondamentaux, en l’occurrence le Yi Jing, les écrits confucéens en les contextualisant avec les travaux d’historiens. Et j’ai surtout lu et relu le Dao de Jing, certes inspirant mais je n’ai jamais accroché, peut-être parce que je suis peu sensible à la poésie.
Gilles Cosson, plus intuitif que moi, a été davantage touché par le taoïsme et il a évoqué dans notre premier livre son idée innovante d’une complémentarité Yin/Yang entre le monde chrétien et le monde musulman. C’est logiquement en dialogue avec lui que ce post sera rédigé. Il mobilisera nos réflexions philosophiques, spirituelles et scientifiques.
1 A l’origine des sapiens chinois
Les chinois aiment se concevoir comme une civilisation très ancienne (?) en remontant à quelques millénaires et en mélangeant leurs mythes et l’histoire factuelle. Les dernières découvertes scientifiques nous permettent de mieux comprendre ce qu’il est convenu d’appeler la préhistoire chinoise, avant l’invention de l’écriture.
Le post 112 a développé l’histoire longue des Homo sapiens dont on vient de découvrir au Maroc des restes datés de – 313 000 ans (313 Ka). Les sources scientifiques principales de ce dialogue de polytechniciens sont l’Atlas des sapiens de Telmo Pievani et les articles de Futura sciences qui actualisent cet atlas, une nécessité car chaque année les découvertes scientifiques se succèdent.
Les scientifiques s’accordent pour affirmer que tous les primates et hominidés sont venus d’Afrique. Dès l’époque des pithécanthropes, leur développement démographique les poussent à l’émigration en quête de nouveaux territoires pour se nourrir. Ils sortiront d’Afrique, se déploieront vers l’Asie et atteindront lentement la Chine. Des Homo ergaster les rejoindront.
Nos ancêtres sapiens émigrés d’Afrique sont le seul groupe de la famille Homo qui survivra jusqu’à nos jours. Les Neandertal et Denisova qui les avaient précédés en Asie s’éteindront, après avoir transmis de leurs gênes à nos ancêtres par hybridations épisodiques avec certains sapiens.
Selon les Genèses, nous humains, les créatures adamiques, sommes essentiellement différents de tous les êtres vivants sur notre planète par des dons divins : la parole, la liberté, l’individualité, la capacité de créer et l’amour transcendantal. La parole nous permet de communiquer avec Dieu et entre nous.
Au fil des millénaires, les sapiens biologiques ayant précédé les sapiens adamiques avaient développé un ou des langages permettant l’abstraction et une capacité à transmettre des savoirs complexes, ce qui leur a donné un avantage déterminant pour leur survie. Les communications dans le monde animal sont beaucoup plus basiques. Il est possible que les Neandertal et Denisova aient développé un langage articulé plus sophistiqués que les signes échangés entre les Homo primitifs (?). Mais en l’absence de survivants ou de cerveaux observables, nous ne pouvons faire que des hypothèses faibles.
Les créatures adamiques quittent par vagues d’émigrations le berceau mésopotamien de nos ancêtres. Des groupes iront vers l’Asie, d’autres vers l’Europe où les néandertals les avaient précédés et d’autres reviendront en Afrique. Certains partent vers – 40 ou 45Ka vers le Nord-Ouest et passent par la Sibérie. Ils résistent aux climats froids et leur population se développe. Ce sont des nomades chasseurs-cueilleurs opportunistes.
Des groupes s’approcheront du détroit de Behring qu’ils ne traverseront que beaucoup plus tard vers l’Amérique. La plupart restent sur les hauts plateaux d’Asie centrale. Dans ces dispersions du groupe initial de nos ancêtres, des familles de langues se créent, certaines perdurent et les linguistiques complètent les données des généticiens et des paléo archéologues pour éclairer cette longue histoire des sapiens avant l’invention de l’écriture, de -45Ka à -5Ka.
Les groupes qui nomadisent au Nord de la Chine sont les ancêtres des guerriers mongols et seront à l’origine des langues indo-européennes et des premiers habitants du Japon, les Aïnou. Après la domestication du cheval, ces nomades deviendront des pilleurs redoutables. Ils ne faisaient pas de quartier pour les hommes et violaient les femmes des peuples conquis.
Selon les données scientifiques les plus récentes, un groupe de ces nomades arrivera en Chine centrale vers – 20 Ka. Dans ces régions au climat favorable, ils développent leur propre langue, classée dans la famille de langues sino-tibétaines vers -7Ka. Ce sont les ancêtres des chinois de culture Han. Les pillards qui continuent à nomadiser au Nord (qu’ils appellent Hui) seront une menace constante pour les Han.
On peut déjà noter que la langue chinoise actuelle ne permet ni de nommer Dieu tel que les monothéistes le pensent, ni de parler de son existence puisque traduire le verbe être en chinois n’est pas simple. D’où la très grande difficulté de parler des prophètes à nos amis vivant en Chine. C’est plus facile dans la diaspora où certains se sont ralliés aux christianismes, catholique ou réformés.
Le consensus scientifique situe dans le Bassin du fleuve Jaune la révolution agricole des sapiens chasseurs-cueilleurs qui se sédentarisent pour cultiver le millet et le riz vers -5000. Ce qui accélère leur développement démographique et leur capacité à dissuader des adversaires ou des prédateurs. Le berceau de ce peuple chinois de plus d’un milliard d’humains est donc très concentré dans le temps et dans l’espace, ce qui explique l’homogénéité de la civilisation chinoise actuelle.
Leurs technologies étaient assez rustiques, l’âge du bronze ne commence que vers – 2Ka, bien après l’Anatolie et la Mésopotamie. Mais pour l’agriculture traditionnelle, le métal est moins déterminant que pour la guerre.
Ils se sont beaucoup éloignés du foyer initial mésopotamien où ils avaient eu connaissance du Dieu créateur et leur mémoire collective ancienne ne semble pas en avoir gardé trace. De plus, ils ont dû longtemps survivre dans des conditions aléatoires, et subir des catastrophes climatiques fréquentes dans la région (tremblements de terre et inondations).
Ce contexte ne facilite ni la spiritualité, ni la philosophie. La culture chinoise à ses débuts est avant tout celle d’un monde paysan et pragmatique. Pendant au moins trois millénaires, les chinois vivront dans de petites communautés solidaires rythmées par les récoltes et les saisons, en relations pacifiques.
2 Une Chine impériale
La tradition date de – 2Ka l’empereur Yu le grand, censé être de descendance divine (dynastie Xia), c‘est à dire du Ciel. Les historiens parlent effectivement de grands travaux d’irrigation et de domestication des redoutables crues du fleuve jaune pour faciliter l’agriculture intensive. Ce qui nécessite une organisation centralisée et donc probablement un chef guerrier, un empereur.
C’est aussi de cette époque qu’on date la stabilisation de l’écriture chinoise par idéogrammes. Le passage de la civilisation orale à celle de l’écrit résulte généralement du besoin de compter et donc de scribes pour gérer les ressources et les redistribuer d’en haut. Le commerce avec des régions éloignées de la Chine centrale était probablement assez limité, la communication était surtout interne.
La dynastie Zhou (-1045, – 722), historiquement documentée, apparait dans les radars des historiens. L’empereur est issu du clan Ji et domine des territoires assez limités. Ils se réduiront avec la montée en puissance de royaumes rivaux qui affaibliront son emprise.
C’est du début de ce millénaire que les historiens datent les premiers écrits de livres historiques, le Shijing, classique des poèmes, le Shujing, classique des documents, et le Yi Jing, classique des changements.
La dynastie doit déplacer sa capitale et n’exercera plus qu’un pouvoir symbolique sur les autres royaumes de la plaine centrale. C’est d’abord la période des Printemps et Automnes (771-481 av. J.-C.), puis la période des Royaumes combattants (481-221 av. J.-C.), qui a débuté juste après la mort de Confucius.
Ce contexte de luttes de pouvoirs est cruel pour la population, mais fertile au plan culturel. On voit apparaître des écoles de pensée et des personnalités historiques, en particulier ces philosophes qui marqueront sa culture. Et il explique les orientations de leurs pensées.
La brève dynastie Qin met fin dans le sang en -221 à cette période féodale. Elle unifie la Chine et commence la construction de la Grande Muraille pour protéger son empire des incursions des pillards mongols.
Dans sa volonté de tout contrôler, le puissant empereur chinois ordonne la destruction de tous les livres existants. La réflexion philosophique est brutalement étouffée. Mais une partie des écrits sera préservée. Ces livres historiques ont subi de nombreuses modifications et fait l’objet de riches commentaires pendant des siècles.
La dynastie Han prend le relais de -206 à + 220. C’est elle qui donnera son nom à la grande civilisation chinoise, celles des peuples Hans (92% de la population de la Chine actuelle) qui partagent la même langue et ont une culture commune. Cette civilisation chinoise est donc relativement récente.
Les sinologues sont parfois en désaccord sur cette culture, qu’ils nous pardonnent nos approximations et erreurs. En tout cas sa capacité à durer sans usage démesuré de la force prouve que ces empereurs ont su gérer habilement la population chinoise en expansion démographique rapide. La centralisation su pouvoir est restée la norme, mais la sophistication accrue des supplices chinois attendait les contestataires d’un pouvoir que le peuple croyait soutenu par la bénédiction du Ciel.
3 L’origine des religions chinoises : paysans et empereurs
AB : Gilles, nous avons déjà travaillé sur la Chine dans notre premier projet de livre que nous enrichissons maintenant par l’analyse de la philosophie et des religions chinoises. Sommes-nous en phase sur ce rappel historique ?
GC : Sur l’histoire de la culture chinoise, je me référerai moi aussi pour l’essentiel aux travaux des spécialistes de ces questions. Ma connaissance sur ces sujets est trop courte pour me permettre de porter un jugement personnel. Que les lecteurs m’excusent donc de ce qui sera essentiellement une contribution basée sur une culture livresque avec les extraits correspondants.
Ce qui est vrai, c’est que les populations paysannes chinoises ont toujours dû se nourrir en s’adaptant aux catastrophes naturelles aussi imprévisibles que cataclysmiques, toujours d’actualité. Le tremblement de terre de 1976 fait 250 000 morts et la grande crue de 1931 en fait 150 000 malgré les grands travaux de barrages et d’irrigation qui n’existaient pas encore dans la Chine antique.
Le développement des religions ancestrales de la Chine dans les villages paysans est bien documenté grâce aux travaux de M. Granet.
AB : La religiosité traditionnelle chinoise se serait bien progressivement formée dans des communautés paysannes ?
GC : Cette étape semble avoir duré plusieurs millénaires. La sédentarisation des chasseurs-cueilleurs est un changement radical d’organisation sociale. La pratique religieuse est rythmée par les saisons et les fêtes des récoltes, des chants et des danses qui soudent la communauté. C’est l’ordre de la nature et la société humaine doit s’y conformer.
D’après M. Granet, l’homme et la femme ont chacun leur rôle, leurs activités s’exercent dans des lieux et des temps différents, sauf quand ils s’unissent pour féconder. Sur la terre nourricière, un Lieu Saint marquait le principe de toute fertilité, des naissances, mais aussi des enterrements, toute naissance paraissait être la réincarnation d’un ancêtre. C’est ainsi que naîtra le culte des ancêtres, fondamental dans la culture chinoise
AB : Selon Rémi Mathieu dans « Le taoïsme », c’est dans ce contexte qu’a émergé le concept ancestral de dao. Il apparait souvent dans le Shijing au sens de voie. On pourrait qualifier cette religion ancestrale de religion naturelle, une sorte de croyance vague et superstitieuse avec des lieux sacrés, des rites collectifs festifs et une stabilité sociale assurée par les liens familiaux et villageois.
Le Créateur unique avec qui leurs lointains ancêtres sapiens dialoguaient en Mésopotamie s’est effacé de la mémoire collective chinoise. A l’inverse des dravidiens, installés plus rapidement dans la région fertile du sous-continent indien. Les versets indéniablement monothéistes du Rig Veda ne peuvent venir selon moi que de la tradition dravidienne et non des indo-aryens. Les rishis inspirés de l’Inde continuèrent à chercher à communiquer avec lui.
L’ancrage de cette religiosité ancestrale chinoise dans la vie domestique expliquerait sa résistance aux changements liés à la croissance démographique et à la constitution de royaumes guerriers et d’empires centralisés ?
GC : Cela semble acquis. Après cette Chine paysanne et un premier empire qui organisa les grands travaux sans intervenir dans la religiosité privée, la période féodale est la deuxième étape. Des villes émergent, chaque ville a un seigneur qui s’insère dans une hiérarchie de seigneurs plus puissants et de vassaux.
La longue période paysanne produira très peu de mythes et de figures divines, elles se développent avec la féodalité. L’écriture par idéogrammes s’unifie, des lettrés apparaissent.
A partir de -481, les rivalités féodales qui précédent les puissants empires centralisés des dynasties Qin et Han suscitent des guerres qui s’étaleront sur plus de deux siècles. La population paysanne est affamée, enrôlée pour couper les têtes de ennemis et les vaincus servent aux sacrifices humains organisés sous l’auspice des seigneurs sur l’autel du dieu du Sol.
AB : On voit donc apparaître dans un deuxième temps une religion sacrificielle comme dans beaucoup d’autres cultures anciennes quand les chefs guerriers dominaient la scène. Répandre le sang des étrangers sacrifiés apaisait les divinités et renforçait l’énergie vitale des seigneurs et des clans et leur pouvoir réel.
Selon R. Mathieu, les ordonnateurs sont les princes et les chefs de famille. Dans les autres religions sacrificielles comme celle des brahmanes, c’est le rôle des prêtres sacrificateurs. En Chine, les prêtres apparaitront beaucoup plus tard comme organisateurs du culte et lien avec le Ciel dont on implore la protection. Les écrits des philosophes et les traditions qui s’en réclament seront interprétés pour justifier une religion institutionnalisée.
GC : Les seigneurs bâtissent des temples dédiés à leurs ancêtres et chaque chef de famille fait de même selon ses moyens avec des tablettes pour le culte ancestral dont le chef de famille est l’ordonnateur et le bénéficiaire. Dans cette vie très ritualisée, l’individualité n’a pas sa place, la pyramide du pouvoir conquis par la violence s’installe et la femme est marginalisée.
La période féodale, avec ses rivalités de pouvoir, a causé des famines marquantes et explique à mon avis la préférence chinoise pour un empire centralisé qui répond mieux aux besoins de nourriture de la population.
AB : L’unification du pouvoir permettra aux dynasties impériales successives de développer l’économie et le commerce avec les autres empires via la route de la soie. La Chine devient une puissance mondiale, aussi peuplée que l’Europe. Pour en savoir plus sur la Chine impériale, je recommande les livres d’Isabelle Robinet et de P.H. de Bruyn. Mais à tort ou à raison, je n’identifie pas en Chine de texte sacré correspondant à une Révélation prophétique. Je trouve des hommes qui ont marqué l’histoire chinoise par les écrits qu’on leur attribue et que j’identifie plutôt comme des philosophes marqués par leur contexte, la Chine impériale.
Ensuite, les empereurs chinois successifs transformèrent en cultes religieux les mouvements de pensée qui se référaient aux philosophes anciens. C’est le hasard des préférences individuelles de chaque empereur qui déterminera la place relative des diverses sensibilités religieuses pendant son règne.
4 Lao Zi (Lao Tseu) et Zhuang Zi
AB : Ces deux hommes sont reconnus comme les fondateurs du taoïsme au sens philosophique.
GC : Nous n’avons pas de certitude historique sur l’origine du taoïsme. Le texte fondateur est le Dao de Jing, « le livre de la voie et de la vertu » d’un hypothétique Lao Zi vers – 500. Zhuang Zi (-369 à – 288) et ses écrits sont historiquement avérés.
AB : R. Mathieu nous dit : « Autant le taoïsme s’inscrit dans l’histoire et la géographie, autant le dao se situe hors du temps et de l’espace ». Je n’irais pas jusque-là, car je le situe dans la longue histoire des sapiens et de leur itinéraire spirituel depuis leur départ de Mésopotamie. Le dao comme voie pourrait être rapproché de ce qu’ont enseigné les prophètes, y compris de Din dans le Coran, mal traduit par religion et qui signifie plutôt voie en arabe.
GC : Analogie inattendue et intéressante : à creuser !
AB : C’est le Yi Jing, modifié par de nombreux commentaires, qui ouvrira la voie vers le langage et la pensée du taoïsme philosophique. Le dao a un sens métaphysique : les mondes cosmiques, terrestre et humain, sont régis par un seul principe d’ordre et un moteur qui se compose de deux énergies ou souffles antagonistes et complémentaires, le Yin et le Yang. Le dao est un processus instable qui se manifeste dans les trois étages du monde, le Ciel, la terre et l’humain.
GC : Le Yi Jing, un traité de divination qui a largement précédé le Dao de Jing est significatif de la culture chinoise, encore très superstitieuse de nos jours. L’on s’accorde à dire que Lao Zi dont la naissance supposée est assez proche de celle de Buddha est un maitre de sagesse, tel qu’illustré par le livre « le discernement libertaire du Taoïsme » pour reprendre l’expression d’Erik Sablé qui commente les grandes références de cette religion.
Et François Cheng dans ses différents livres illustre bien la façon d’être du sage chinois plongé dans la conviction qu’il n’est pas nécessaire de s’inféoder au pouvoir pour montrer la voie et que se rattacher à la nature dans sa profusion est la véritable sagesse.
AB : Ce qui nous éloigne du confucianisme dont nous parlerons au chapitre 4.
GC : Il y a aussi une grande tradition de pratiques spirituelles en Chine rattachées au taoïsme, largement méconnue en Occident et développée par Zhuangzi. Sa profondeur de pensée est difficile à traduire dans nos langues. Il mobilise le corps dans la pratique spirituelle : « la vie est un agrégat de souffles dont la condensation produit la vie et la dispersion la mort », et le corps « une forme passagère où l’homme doit faire régner l’harmonie ».
AB : Une assertion proche de l’enseignement de Bouddha.
GC : Pour lui, le corps n’est pas une entité distincte de l’univers car « tous les êtres du monde ne font qu’un et il n’y a dans l’univers qu’un seul et unique souffle, le Tao dont tous les êtres émanent ».
AB : Ce qui nous ouvre à la métaphysique.
GC : L’homme doit renoncer à ses désirs et contrôler ses émotions car « le chagrin et le plaisir sont des perversions de la vertu, la joie et la colère des débordements excessifs du dao, l’amour et la haine des échecs de la vertu ». Il recommande la pratique de la méditation, l’art de « s’asseoir et d’oublier », et le jeûne du cœur. « Écoute avec le souffle, le souffle, c’est le vide et il accueille les objets eux-mêmes, seul le dao concentre le vide ». « La Vérité n’est pas à atteindre au-delà du corps mais dans le corps ».
AB : Il rejoint dans une formulation différente l’octuple sentier du Bouddha. Bien avant que ses idées ne commencent à diffuser par les émissaires d’Asoka, puis par des lettrés chinois partis étudier en Inde au premier siècle après J. C.
T. Masami affirme que le Tao ne peut être expliqué avec des concepts ni transmis par des mots mais doit être expérimenté, nous sommes dans la même logique que la spiritualité indienne.
GC : Le tao est aussi une philosophie de liberté individuelle avec le détachement contestataire correspondant qui l’éloigne de l’obéissance aux règles et donc du confucianisme.
AB : Ajoutons que le brillant philosophe Zhuangzi est comme Bouddha et Socrate un renonçant. Il a écarté sans hésitation les propositions de poste en vue qui lui ont été faites. Il conteste la notion de vérité et toute dualité comme bien et mal ou vie et mort. Il prône l’illumination intérieure, l’intuition qui conduit au dao et débouche sur une non-distinction de temps et d’espace. L’homme suprême fait de son cœur un miroir.
Il manie l’ironie, préfère la parole divagante à celle du sage, une parole sans parole, une connaissance par la non connaissance. Il préfère le geste et la communication directe entre deux êtres par la simple écoute et l’observation attentive, à l’image de son récit sur le bonheur des poissons. Alors l’homme véritable, zhenren, en harmonie avec le dao, pourra fusionner avec les phénomènes spontanés.
5 Confucius et Mencius
GC : Le confucianisme, bien avant le taoïsme, fut le premier à être déclaré religion officielle. Ses textes fondateurs sont les écrits de Confucius (551-479 av. J.-C.) et de son disciple Mencius (380-289 av. J.-C.). Ils ne peuvent être dissociés des pratiques rituelles qui les accompagnent.
Confucius est un homme au service du prince qui prône la notion d’ordre céleste structurant le monde vivant. Il encourage le culte des ancêtres comme moyen de se souvenir et d’honorer son passé. Il insiste sur la responsabilité individuelle dans les choix de vie et critique les superstitions dans des pouvoirs surnaturels.
Mencius enseigne une vision rationnelle et modérée du monde. Le confucianisme fut déclaré religion officielle par l’empereur Wu en -125, il convenait parfaitement aux objectifs du souverain qui se méfiait d’un taoïsme diffus et incontrôlable.
AB : Confucius était destiné à devenir un guerrier, mais il choisit l’administration au service du pouvoir en place et élabora une philosophie justifiant ce choix. Sa vie subit les hasards des conflits princiers et des soutiens variables des hommes au pouvoir qui suivaient rarement ses conseils.
Selon R. Mathieu, le Shujing, élaboré sous la dynastie Zhou ou avant, le premier livre d’histoire de la Chine antique, démontre que la notion de dao s’élabore au contact de la divinisation du Ciel. Mais elle s’utilise ensuite comme un condensé de devoir moral pour l’éducation du prince. La vertu impressionne le Ciel qui maintiendra le prince au pouvoir. Confucius justifie ainsi son enseignement.
Le confucianisme promeut des valeurs : bienveillance, droiture, bienséance, sagesse et intégrité.
La bienveillance est la valeur fondamentale du confucianisme. Elle implique la compassion, la gentillesse et le respect envers les autres et vise à atteindre l’harmonie sociale.
La droiture, cadrée par la justice est essentielle pour maintenir l’ordre social et le traitement de chaque individu avec équité. La bienséance l’est par des rituels et les cérémonies qui permettent de renforcer les liens familiaux. L’intégrité demande d’être sincère et digne de confiance en respectant ses engagements.
La sagesse nous relie à la philosophie universelle : l’intelligence et la poursuite de la connaissance visent à améliorer la société et les individus qui la composent. Mencius sera déterminant pour répandre les idées de Confucius en les adaptant aux réalités de son temps.
GC : Pour Mencius, La moralité est ce qui distingue l’humain de l’animal : « sans un cœur qui compatit à autrui, on n’est pas humain ; sans un cœur qui éprouve la honte, on n’est pas humain ; sans un cœur empreint de modestie et de déférence, on n’est pas humain ; sans un cœur qui distingue le vrai du faux, on n’est pas humain ». Mieux vaut sacrifier sa vie que transgresser la vertu.
La bonté de l’homme est un facilitateur du confucianisme. Elle ne doit pas transcender l’ordre social au nom d’un « amour pour tous », qui se caractériserait par une uniformité universelle. L’éducation vise le perfectionnement personnel par la culture des vertus innées. Le Mal n’existe pas en soi, car il n’est que l’absence du Bien.
Mencius essaya de promouvoir la paix auprès de différents seigneurs, mais aucun ne vit l’intérêt de déposer les armes en premier et d’adopter le confucianisme.
AB : Le confucianisme aurait eu besoin d’un empereur comme Asoka qui sut comprendre l’impasse du choix guerrier et se convertit au pacifisme enseigné par Bouddha.
GC : C’est longtemps après la mort des fondateurs, à la période impériale, qu’il est devenu une pensée officielle. Il servait évidemment l’intérêt d’un pouvoir centralisé et était assez facile à enseigner au peuple.
AB : On peut considérer que Confucius était un philosophe, en particulier par son appel à la sagesse et à l’éthique. Mais la dimension métaphysique est absente de sa vie et de son enseignement. Il a choisi de ne pas devenir un guerrier, mais il ne s’engage que partiellement dans la voie philosophique. Sa réflexion est cadrée par le contexte social chinois auquel il se soumet.
En l’absence de concepts abstraits, de débats et d’innovation, je ne vois pas vraiment le confucianisme comme une philosophie. Je ne vois pas Confucius comme un guide spirituel comme Bouddha l’a été, tout au plus un maître de sagesse.
GC : Je te trouve excessif : le confucianisme s’appuie sur les principes universels exposés ci-dessus qui donne une assise spirituelle aux comportements des uns et des autres. La plupart du temps, durant cette période impériale, le confucianisme est religion officielle. Les controverses avec les sages taoïstes s’atténuent et les rites fusionnent progressivement. Le rationalisme confucéen se développa initialement en réaction à l’émotivité et au spiritualisme des croyances antérieures.
6 Les avatars du taoïsme
GC : Le taoïsme se rattache à la pensée chinoise antique par la notion de devenir. Rien n’est posé une fois pour toutes, tout change sans cesse. Le tumulte de la terre est d’essence anarchique et l’essence de la sagesse consiste à accepter ce tumulte et à s’y intégrer.
Vivre le Tao, c’est s’immerger dans le flux du devenir. Assumer la vie, la grande vie cosmique et non la nôtre propre, c’est tout l’art de vivre du Tao qui a conservé les deux principes du Yin et du Yang alternant comme le calme et la tempête et recomposant sans cesse l’univers. Sans oublier le vide médian qui en facilite le rapprochement créateur d’harmonie.
Ce n’est pas la lutte entre bien et du mal comme dans le monothéisme, mais plutôt les deux grandes forces de la nature qui constituent le terreau du monde vivant. Le Dao de Jing n’est qu’une mise en forme de la philosophie du Tao, avec son côté obscur et divinatoire.
AB : La langue chinoise est subtile, F. Jullien parle du tao comme d’une « régulation cosmico-énergétique » et « aucun terme ne s’impose », pour traduire « Dieu » en chinois. La notion en Chine archaïque de Shangdi, Seigneur d’en haut, a été remplacée par le Ciel. Qu’en dis-tu ?
GC : A l’origine de cette civilisation, le Ciel semble avoir la fonction d’un Dieu, mais où jamais n’affleure ce qui en a découlé en Occident. On a beau trouver quelques points communs, en particulier l’appel à la sagesse et à la vertu, mais des expressions comme « être ou ne pas être », ou « je suis qui je suis », la réponse de Dieu à Moïse, ne signifie rien dans la pensée chinoise. Le verbe être est intraduisible en chinois.
Le sens fut la grande affaire de l’Occident, mais pour un taoïste, ce mot fait défaut. « Le grand process du monde, en son cours régulé », « le cours de la nature », « la cohérence de l’expérience », une forme de « laisser venir », cela lui suffit pour évoluer à l’intérieur du monde.
La recherche de ce qui est permanent dans un monde impermanent est fondamentale dans les monothéismes où l’Être immanent et transcendant domine l’univers de sa Présence perpétuelle. Mais dans la pensée chinoise où le terme même de Dieu n’existe pas, cette notion est inadaptée à la sensibilité locale.
D’après F. Jullien, « la prière s’est très tôt atrophiée dans la civilisation chinoise par manque du concept d’âme qui tend vers l’infini et nous élève vers l’Amour absolu dans l’aventure humaine ». Le taoïsme se diversifiera dans plusieurs écoles religieuses avec des maîtres et des pratiques variées.
AB : Sous l’influence de Zhang Daoling (34-156 ?) et de sa théorie des maîtres célestes, le taoïsme devient une religion ritualisée avec ses saints et ses prêtres et sa quête de l’immortalité, très éloignée des enseignements des philosophes fondateurs.
GC : Un empereur divinisa Lao Zi en 165, décréta que le Dao de Jing serait considéré comme canonique, récité pour ses vertus spirituelles comme « classique de la voie et de l’efficience ».
Un panthéon se constitue avec les divinités internes et externes qui acquièrent un statut officiel et un culte spécifique. En Chine comme ailleurs, le polythéisme est une évolution tardive, mais il procède par offrandes et non par sacrifices sanglants. La doctrine assure que le culte religieux permet de s’approprier les bénédictions des divinités et de repousser les démons par des purifications et exorcismes.
AB : Un tournant majeur s’amorce avec Ge Hong (283-343) qui s’embarque (sans succès) dans la quête de l’immortalité à l’aide de sa vaste connaissance d’écrits ésotériques portant aussi sur la médecine et l’alchimie des métaux. Il combine les drogues d’immortalité et les techniques de contrôle de souffle. C’est lui qui découvrira par hasard le salpêtre.
Autant le confucianisme était conçu pour l’éducation du prince à la vertu et la soumission du peuple à ce prince, autant le taoïsme s’est développé comme un accompagnement des pratiques sociales et individuelles, des aspirations du peuple à l’harmonie collective, et à la santé physique individuelle.
Il accompagnera aussi la violence, une réalité qui s’est manifestée dans toute l’histoire de la Chine, en particulier lors des royaumes combattants, quand les seigneurs de guerre érigeaient des pyramides de crânes et payaient les paysans combattants à la tête coupée qu’ils rapportaient.
GC : Quel rapport entre la violence et le taoïsme ?
AB : Le contrôle de la violence est déterminant dans la pratique des sports de combat (guerres des seigneurs et lutte des corps) qui sera érigée en art dans la tradition taoïste.
On voit se développer des communautés monastiques comme celles de Quanzhen, des écoles laïques comme Longmen et des pratiques physiques comme le qi gong ou le tai chi chuan. Les arts martiaux puisent à cette source d’inspiration taoïste.
Les chinois iront ensuite à la recherche de guides spirituels. Le vrai maître n’est pas celui qui montre le chemin, mais celui qui l’incarne avec sa vie et son corps, ce qui rejoindrait la tradition hindouiste des gurus. Mais je ne vois pas apparaître en Chine une personnalité qui pourrait être qualifiée de messager du Créateur.
Il y a un medium, Yang Xi, qui reçoit entre 363 et 370 une vaste littérature d’un groupe « d’immortels » et initie le mouvement de « Pureté Suprême » de l’école de Shang Qing, avec ses maîtres qui enseignent des méthodes de visualisation et de contrôle du souffle (proches du yoga) pour dynamiser les chakras et se relier aux « dieux » à l’intérieur et à l’extérieur du corps.
Ce travail permet d’accéder aux mondes spirituels, et l’idéal d’immortalité physique est remplacé par une quête de salut spirituel. L’initié est son propre maître des cérémonies et des prières pour se sauver corps et âme. Cela suppose de n’avoir commis aucun sacrilège ou méfait envers les divinités internes ou externes, à titre individuel ou collectif.
Il apprend à se défaire des trois vers et des douze nœuds qui conduisent à la mort. Il pourra alors divaguer vers les zones cosmiques parmi les terres peuplées d’immortels. Cette école est peut-être une construction mentale influencée par le bouddhisme local ?
GC : Selon R. Mathieu, l’ensemble de l’enseignement taoïste peut être qualifié de mystique car il privilégie l’union de l’esprit à l’Un que génère le dao, se défiant de la raison au profit de l’imagination. Il ne condamne pas la connaissance, mais le séquencement du réel. Il préfère les images aux spéculations, la spiritualité à l’argumentation.
L’immortalité est avant tout un « embrassement du dao », dans une circularité infinie, promesse d’union mystique au grand Tout. Le taoïsme a une dilection pour la beauté du monde qu’on ne trouve pas autant ailleurs. A la communication par des livres, il a préféré celle qui s’instaure avec les esprits (du corps et du cosmos, c’est tout un). Ils sont les éléments essentiels du monde naturel spontané et mystérieux.
AB : Je comprends mieux maintenant ton attirance pour le taoïsme.
7 La Chine moderne
GC : La dynastie Tang (618-907) sera l’apogée du taoïsme officiel. Le confucianisme fera son grand retour lors des dynasties Song (960-1279). Puis les mongols Yuan (1279-1368) privilégieront le bouddhisme. On voit à quel point le statut des trois religions majeures variera selon les inclinations de l’empereur.
Ensuite, les dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1911) assureront la cohabitation des trois types de culte dans une harmonie relative à une époque où l’Europe se déchirera dans des conflits religieux.
AB : Qu’est devenue la pensée chinoise d’aujourd’hui ?
GC : Les croyances paysannes, le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme chinois se combinèrent pour former la base de la culture chinoise. D’autres religions ajoutèrent leurs propres influences, mais ces quatre structures de croyance sont celles qui eurent le plus grand impact sur le pays, les diverses formes de taoïsme étant les plus déterminantes dans cet amalgame. A partir du XIXème siècle, le taoïsme sera vu par les modernistes comme un ensemble de superstitions populaires.
Les croyances ont toujours été très importantes pour le peuple chinois, même si la république populaire de Chine a initialement interdit la religion après leur prise de pouvoir en 1949. Elle considérait la religion comme inutile et source de division, et pendant la Révolution culturelle, les temples ont été détruits, les églises brûlées ou converties à des usages séculiers.
Dans les années 1970, le pouvoir assouplit sa position sur la religion et encourage prudemment les religions traditionnelles comme éléments « psychologiquement salubre » et influence stabilisatrice dans la vie de ses citoyens, tant qu’elle n’affaiblit pas la domination du parti comme le Falun Gong, persécuté quand il est devenu trop visible.
AB : L’oppression des croyants et des communautés comme celles des musulmans ouïgours ou des bouddhistes tibétains est plus subtile actuellement qu’à l’époque de Mao, mais tout aussi dévastatrice.
Elle est coordonnée par l’homme fort de la Chine, un athée qui a consolidé un pouvoir personnel aussi absolu que celui des précédents empereurs, même si elle est cautionnée par un parti communiste expurgé des voix divergentes.
GC : Ce n’est guère original : les hommes forts n’aiment pas les contestataires !
AB : Dans la Chine moderne, j’ai constaté des pratiques religieuses mélangeant taoïsme, confucianisme et bouddhisme avec des temples partagés et des prêtres communs qui officient pour les cérémonies. La fréquentation des temples est souvent individuelle, on brûle de l’encens en demandant des faveurs, je n’y ai jamais vu comme en Inde ou en Europe des croyants prier ou méditer.
GC : J’ai vu en effet à Guangzhou (ex Canton) des gens passer d’un temple bouddhiste au culte des ancêtres sans discrimination. La culture chinoise, est un mélange de traditions spirituelles, de sagesse existentielle, voire de fantômes et de divinations.
Face au mystère de la foi, F. Jullien affirme dans « Moïse et la Chine » que « ce vide de finalité a laissé démuni le lettré chinois qui durant deux millénaires s’est partagé entre le service du prince et le repli sur le développement personnel. L’appareil de l’État est censé maintenir la grande régulation naturelle, au nom de qui le sage pourrait-il protester » ?
Comme Antoine, je n’ai pas distingué en Chine de prophètes ou de Révélations. Ainsi ce peuple a évité les conflits religieux incessants liés à l’affrontement des monothéismes rigidifiés par les interprétations des divers clergés ou spécialistes autoproclamés. Vu par moi, cela fait apparaitre clairement le danger des révélations prétendant tout expliquer, comparé aux œuvres de sagesse qui dominent l’Extrême Orient.
AB : Je partage ton analyse sur la sagesse, mais les messages prophétiques n’expliquent pas tout, ce sont les théologiens des doxas religieuses qui prétendent le faire. Quand j’ai commencé à approfondir le Rig Veda et les sutras de Bouddha, j’avais retrouvé l’ancrage de ma conscience dans le Présence de Dieu qui avait guidé ma jeunesse. Or les philosophes chinois ne nomment pas Dieu et pensent que le Ciel ne parle pas. Ils doivent donc réfléchir à partir des productions mentales de leur cerveau et du peuple dans lequel le hasard les a fait naître.
On peut certes considérer Confucius comme un maître de sagesse parce que dans son contexte, celui d’une société dominée par les princes, il cherchait le bonheur et l’harmonie et avait l’ambition d’être un conseiller du prince. Mais cette « sagesse » de soumission aux pouvoirs n’a pas été bénéfique à la société chinoise quand le pouvoir central est devenu idéologiquement violent, y compris contre ses propres sujets.
Elle s’est soumise au communisme de Mao, un grand criminel responsable de dizaines de millions de morts. On peut raisonnablement s’inquiéter du nouvel impérialisme du dirigeant actuel. Il a renforcé son emprise sur son peuple et a fait entrer « la pensée Xi Jinping » dans la Constitution chinoise en 2018.
Sous sa direction, la Chine investit immodérément dans l’armement offensif et cultive la fierté nationaliste. La mise au pas des musulmans ouïgours et la submersion des tibétains par des colons Han se sont accélérées au nom de l’unité centralisatrice.
GC : Je rappelle que le taoïsme, dans sa complexité, est plus distant à l’égard du pouvoir politique. Le Wuwei de Lao Zi n’appelle pas à le combattre. Le sage est un miroir du monde sur lequel il n’intervient pas mais qu’il reflète pour s’en inspirer, il respecte le cours spontané des choses qui créent elles-mêmes des phénomènes. Le prince règne sans gouverner et le peuple doit s’organiser dans ses activités conformes à l’ordre naturel, l’indéfinissable dao, car celui qui le connaît n’en parle pas.
8 Comment éclairer le chemin de ceux qui viendront derrière nous ?
AB : Nous publierons (peut-être cette année) la suite de notre dialogue qui parlera de notre vie avec Dieu, que Sa Présence soit explicitée ou non. Il comportera deux parties, la première « Percevoir Dieu dans la continuité prophétique (d’Adam à Muhammad) », la deuxième sur « Les religions et philosophies asiatiques » centrée sur l’étude de l’Inde et la Chine.
On peut parler d’une inspiration venant d’au-delà du mental humain pour les rishis dravidiens ou Bouddha, tous nés en Inde, mais pour les religions spécifiquement chinoises comme le confucianisme ou le taoïsme, nous ne voyons, à tort ou à raison, que des philosophes dont la pensée a servi ultérieurement à créer des religions institutionnalisées, mais pas de prophètes ou de messagers de Dieu.
GC : Dans la ligne de nos travaux, j’estime essentiel de poursuivre l’examen intertextuel des diverses révélations en adjoignant les apports des philosophies religieuses qui ont permis à des milliards d’individus de vivre sereinement sans tomber dans les excès interprétatifs des divers monothéismes.
Dans la ligne, entre autres de l’inspiration reçue par moi en 1997 que tu cites en titre de chapitre, je suis donc à titre personnel partisan d’une vision ouverte de la notion de Dieu, débarrassée de tous les ajouts dangereux des fanatismes issus des divers monothéismes. Cette vision ouverte est parfaitement compatible avec les sagesses orientales dont la règle d’or fait partie.
AB : Tout à fait d’accord avec toi, nous le ferons dans notre prochain livre. Mais pour moi, les dérives criminelles de pouvoirs athées et de la religion communiste ne se situent pas dans la sagesse chinoise. Et la résistance face à eux est affaire de conscience personnelle et de contexte local.
L’objectif fondamental de nos recherches et de notre dialogue est de rapprocher par la connaissance les Homo sapiens actuels, nos frères humains, qu’ils se réfèrent au jourd’hui au monothéisme, majoritairement chrétien et musulman, ou à la tradition de l’Inde ou de la Chine.
Le rapprochement avec et dans le monde indien peut se faire grâce au retour au texte du Rig Veda et au Dharma -d’origine- de Bouddha, qui ne contredisent en rien l’Unicité de Dieu Créateur enseignée par le Coran. N’oublions jamais que 600 millions de musulmans vivent dans le sous-continent indien dont 180 en Inde.
Le rapprochement avec le monde chinois sera plus fructueux en partant de la réflexion philosophique et de l’invitation à la vertu et à la sagesse.
Certes, des armadas de missionnaires évangéliques américains dotés de gros moyens se déploient pour convertir partout autant d’asiatiques qu’ils pourront à leur forme de christianisme, mais ce n’est pas notre mission car nous avons dépassé les doxas religieuses, notre dialogue le prouve.
En marge de l’empire Han vivent des minorités ethniques croyantes, au Nord des musulmans, à l’Ouest des bouddhistes, et au Sud des peuplades animistes partiellement christianisées. Les chrétiens sont une minorité discrète, certains parlent de près de 30% de la population influencée par le christianisme (ils incluent peut-être la diaspora ?).
La spiritualité chinoise est complexe et diffuse et très difficile à intégrer pour un esprit occidental qui perçoit Dieu à travers l’enseignement de ses prophètes et messagers.
GC : C’est vrai mais cela n’ôte rien à la quête du peuple chinois recherchant là comme ailleurs des raisons de vivre. Je voudrais rappeler que les monothéismes dont nous sommes les héritiers (pas peu fiers, diraient certains…) sont considérés en Chine dans leur forme dogmatique et intégriste comme une menace à l‘ordre social…
AB : Je remercie de tout cœur mon ami Gilles d’avoir accepté de participer à ce dialogue philosophique, d’autant plus que tu es très occupé par la finalisation de ton nouveau livre, « Un long cheminement : du monde des affaires à la création littéraire », qui peut déjà être commandé en librairie.
GC : Ne penses-tu pas que notre dialogue ne fait que commenter des résultats scientifiques et des ouvrages de spécialistes auxquels nous n’avons eu aucune part sinon en tant que lecteurs ?
AB : Il est difficile de traiter d’un sujet aussi complexe dans ce modeste post. Le dialogue est essentiel pour illustrer les différences et convergences dans les résultats de nos recherches personnelles qui ont précédé notre rencontre il y a quelques années. J’ai insisté ici sur l’apport scientifique pour donner un cadre temporel plus vaste qui manque dans la plupart des ouvrages de spécialistes.
En rapprochant ce que j’ai observé de l’évolution des croyances et pratiques religieuses des sapiens sur tous les continents, j’ai proposé cette articulation en quatre phases, religion paysanne en osmose avec la nature, religion sacrificielle à l’époque féodale, centralisme impérial peu impliqué dans les choix religieux mais qui transforme en religions institutionnalisées les réflexions philosophiques anciennes, et fusion des traditions dans la Chine post communiste.
Si nous avions la place ici (mais nous l’aurons dans notre futur livre), j’aurais volontiers fait le rapprochement entre la religiosité des paysans Han, le chamanisme sibérien, et les rituels des chasseurs aborigènes ou de la période Cro-Magnon en France. On peut y trouver les lieux sacrés, le chamane qui est à la fois médecin des corps et contact avec les esprits et la crainte des esprits mauvais.
J’aurais aussi développé l’importance du contrôle du souffle, donc du yoga et de la méditation qu’on trouve à la fois dans les traditions dravidiennes et chinoises, ce qui dépasse évidemment les analyses scientifiques. Mais j’ai aussi conscience que beaucoup de lecteurs de ce blog sont peu informés sur la Chine ancienne et surtout ses grands philosophes comme Zhuangzi
Ainsi, notre dialogue se greffe sur nos expériences vécues dans la pratique intérieure comme dans nos voyages sur place et ne se limite pas à citer des ouvrages.
Je te laisse conclure nos réflexions sur la sagesse chinoise.
GC : Le monde évolue très vite et fait apparaitre sans cesse de nouveaux problèmes éthiques. Il me parait essentiel de dépasser sans les renier les textes issus du passé.