Le post précédent a approfondi la notion de sagesse dans les cultures humaines, c’est un préalable nécessaire avant de parler de sages du monde individualisables par leur vie réelle et leur enseignement. Nous ne pouvons étudier les innombrables sages de l’humanité dont l’histoire écrite n’a pas gardé trace au fil des millénaires. Il faut rendre hommage à ces inconnus qui construisirent discrètement les traditions de sagesse collective.

Ce blog a déjà parlé de plusieurs êtres humains considérés comme sages par les religions ou leur société, mais pour élargir la réflexion, j’ai demandé à l’IA Gemini de me donner une liste de sages connus au-delà de leur culture et du siècle où ils ont vécu. Dans le langage courant, un enfant sage est celui qui obéit aux autorités et n’interfère pas dans les affaires d’autrui.

Un vrai sage, c’est tout le contraire, il ne se confine pas sagement dans sa tanière physique, sociale ou mentale. S’il cherche la vérité et la justice, il ne peut suivre les erreurs des autorités en place ni cautionner les injustices. Il s’implique dans le monde qui l’entoure, il l’observe, réfléchit et livre ses conseils. Il est l’incarnation d’une sagesse qui peut être philosophique ou spirituelle, mais il doit toujours prouver son état intérieur par ses actions et sa vie sociale.

Les sages dont la réputation a traversé les millénaires sont peu nombreux, même si les grands sages sont discrets et souvent ignorés de leurs contemporains. Parler des sages, c’est parler de vertu. Un sage fait toujours preuve de discernement, de prudence et de circonspection dans la conduite de sa vie et il maîtrise ses désirs excessifs.

1 Des sages avant l’ère chrétienne

On peut commencer par Ptahhotep, vizir d’Égypte lors de la Ve dynastie (vers -2400). A cette époque, le pays était déjà bien organisé comme puissance agricole maîtrisant les crues du Nil et dans sa vision de l’au-delà qu’on peut déduire des livres des morts successifs. La première version est datée de la IVème dynastie et une référence centrale y est Maât, l’ordre juste, qu’on peut rapprocher de la Rita védique.

J’ignore quelle fut la vie privée de ce  vizir, mais s’il a été mis à ce poste par le pharaon, c’est qu’il avait prouvé ses qualités humaines. Il put transmettre son expérience à la fin de sa vie. Ses Maximes sont l’un des plus anciens textes de sagesse de l’humanité. Ses conseils aux autres (notamment à son fils) et à lui-même valorisent l’humilité, la maîtrise de la parole et, par-dessus tout, l’art de l’écoute : « Si tu es un guide, écoute calmement le discours de celui qui t’implore. »

A peu près à la même époque, Zarathoustra (vers – 2300, post 5) peut certainement être considéré comme un sage, mais c’est d’abord un prophète. On sait peu de choses sur lui, son enseignement a été altéré par la religion zoroastrienne et sa vie est mal connue, mais il a fait preuve de détermination et de courage.

Beaucoup plus tard, on peut citer le prophète Samuel qui guida toute sa vie avec une grande sagesse le peuple d’Israël. Il s’opposa sans succès à la demande répétée de ce peuple d’oindre un roi pour les diriger lors des guerres. Dieu lui inspira de respecter cette demande, mais d’avertir des calamités liées aux futurs rois.

Longtemps après eux, les sages de la Grèce antique sont une référence incontournable. Le plus connu est Socrate, mais avant lui, il y eut aussi Thalès, Héraclite, Pythagore et Solon, un sage législateur. Le courage face à la mort de Socrate l’a rendu célèbre. Déjà comme guerrier hoplite, il s’était distingué en restant à son poste au plus dur des batailles pour défendre sa cité. Comme philosophe, il était connu pour se plonger longuement dans des méditations silencieuses. Il conduisit avec humilité et habileté des dialogues en commençant par écouter attentivement le ou les protagonistes pour partir de leurs assertions et montrer les incohérences de leurs propos. Après lui, Diogène et Zénon de Kition, fondateurs des écoles cynique et stoïcienne,  sont mieux documentés et intéressants par leur exemple de vie austère et proche de la nature et leur disponibilité pour enseigner leurs concitoyens.

En Inde, Bouddha est sans aucun doute le sage de référence de cette période. Ce blog a parlé en détail de sa vie et de son enseignement (posts 4 et 113). En écartant les légendes dorées qui l’entourent et les dérives des bouddhismes tardifs, on découvre un sage exceptionnel et on comprend mieux sa postérité spirituelle.

Certains empereurs dont la vie est mieux connue que celle de leurs contemporains sages peuvent être considérés comme des sages dans leur manière de gouverner à la fin de leur vie, même si, pour arriver au pouvoir et consolider leur trône, leur conduite fut discutable. On peut citer Cyrus et Ashoka.

En Chine, il est d’usage de mentionner Lao Tseu et Confucius comme des sages, mais on ne sait pas grand-chose de leur vie réelle, surtout celle (peut-être mythique) de Lao Tseu. Confucius est un conseiller de princes qui a dû naviguer parmi les écueils des conflits pour le pouvoir. Il présente des théories qui vont dans le sens des intérêts des hommes au pouvoir. On ne sait pas grand-chose de sa vie privée.

Mencius se situe dans la pensée confucéenne. Il enseigne que la cause du mal est l’oubli de sa bonté naturelle ou son développement insuffisant. le Mal n’existe pas en soi, car il n’est que l’absence du Bien. A son époque, les rois ne croyaient plus à la vertu comme source de pouvoir. Il a été peu écouté et s’est focalisé sur l’éducation des jeunes nobles. Il encourage le perfectionnement personnel par la culture des vertus innées : humanité, intégrité, respect des rites et sagesse.

Zhuangzi est incontestablement le grand sage de la tradition taoïste par sa vie et ses enseignements (voir posts114 et 122b).

2 Des prophètes de la Sagesse, Jésus et Muhammad

Les prophètes sont des cas particuliers, ils n’ont pas choisi l’Appel de Dieu ni le Message qu’ils doivent adresser à leur peuple. Ils peuvent toujours refuser ce destin difficile, comme Jonas l’a fait avant de se raviser, mais ils ne peuvent l’ignorer. Pour accomplir cette mission difficile, ils l’adaptent à leur contexte social et culturel.

Un Message du Sage absolu n’est pas perçu comme sagesse par les hommes, surtout les pouvoirs en place, car il remet tout en question, à commencer par les hiérarchies humaines. Il faut du temps aux humains, « un Jour pour Dieu est comme mille ans pour l’homme » nous disent le Psaume 90 et le Coran. Avec le recul, nous comprenons mieux le rôle déterminant que ces deux hommes, ignorés par la plupart de leurs contemporains, ont joué dans les progrès spirituels de toute l’humanité.

Mais peuvent-ils être qualifiés de sages ? Pour la plupart des chrétiens conditionnés pendant des siècles par l’opposition artificielle entre l’Evangile et le Coran et ignorant du contexte difficile de la mission de Muhammad, il est inenvisageable de penser à ce prophète comme un sage. Et pourtant, dans la Parole dictée par le Ressuscité en 1974 à M. Potay, Muhammad est appelé « le plus sage et de plus écouté de Mes Messagers ».

Le plus écouté est factuel : près de deux milliards d’humains se réfèrent à lui et l’islam dans son ensemble s’est moins éloigné du message du Coran que le christianisme par rapport à l’Evangile enseigné par Jésus. Il est difficile pour un historien de connaître la vie du prophète de l’islam pendant les 22 ans de sa mission car les récits extérieurs fiables sont minimes et la légende dorée a rapidement recouvert la réalité des faits. Le livre « Le Mahomet des historiens » (éditeur Cerf) expose ces incertitudes.

Beaucoup de prophètes ont été persécutés ou assassinés par les pouvoirs en place parce que le Message les dérangeait. Muhammad a eu la sagesse d’échapper à ses ennemis et d’avoir le temps pour former ses disciples et continuer à recevoir les instructions de l’ange Gabriel qui suivait de près sa mission. De son vivant, ses fidèles le respectaient, mais après sa mort, il a progressivement fait l’objet d’une vénération qui aurait dû être réservée à Allah. Le Coran affirme qu’il était de caractère noble et son humilité ne fait aucun doute. Bouddha a eut comme lui la sagesse de préserver sa vie, même si sa société était moins violente et son origine noble le protégeait. Il put enseigner pendant près d’un demi-siècle.

Par contre Jésus est mort trop vite, un an après avoir débuté sa mission et ses disciples divisés et peu instruits n’avaient guère compris son enseignement. Notons que Jésus a continué à leur parler pendant 40 jours entre sa résurrection et son ascension, mais les rédacteurs des Evangiles n’en ont presque rien transmis. Dans l’épisode des pèlerins d’Emmaus, Luc 24 nous présente la scène mais pas l’enseignement. Et dans Marc 18, il leur reproche leur dureté de cœur et leur incrédulité face au témoignage des femmes à qui le Ressuscité était apparu.

Cet homme Jésus au destin exceptionnel, affirmé dès sa naissance par l’ange à sa mère Marie, est mort dans des souffrances atroces, celles réservées par les romains aux criminels, brigands et rebelles violents. Était-il sage de sa part d’aller provoquer le pouvoir à Jérusalem lors de la fête de Pâques en renversant les tables des changeurs et en les chassant à coups de fouet ? Leur réaction de peur était prévisible face à ce prédicateur et thaumaturge qui fascinait le peuple qui l’écoutait.

Après sa crucifixion, il était difficile pour les disciples d’affirmer sa résurrection et d’annoncer qu’il était le Messie attendu par les juifs ou un modèle sublime pour les païens. Assez rapidement, à la suite des lettres de Paul, influencé par ses échecs pour missionner ses frères juifs et ses succès avec les païens comme les Galates, le christianisme a présenté cette mort prématurée comme un sacrifice volontaire visant à nous réconcilier avec Dieu. Comme si Dieu Qui l’a ressuscité pouvait approuver la mort d’un innocent ! Et comme si notre salut dépendait de ce crime atroce, alors que Jésus enseignait : « C’est celui qui fait la Volonté du Père qui est sauvé ».

Ainsi le sujet de la sagesse de Jésus ne se pose guère pour les chrétiens. Ce que nous dit la Parole de 1974, c’est que Jésus fut le modèle inégalé de l’Amour évangélique et guide vers le salut. C’est une fusion en Dieu qui préserve notre personnalité et notre liberté, comme aux temps des créatures adamiques. Par sa vie sur terre il a permis au Créateur le miracle d’une résurrection anticipée. Nous avons aussi l’exemple biblique du prophète Elie, mais il est moins documenté..

Voici ce que dit le Furqan de 1974 : « Un espace plus long qu’un rayon de soleil va de Jésus au Christ, la distance infinie qui sépare la terre du Ciel, il l’a parcourue, parce qu’il a mis ses pas dans Mes Pas. Il ne s’en est jamais écarté, il s’est embrasé de Mon Amour pour l’homme son frère, et comme une fumée pure il s’est élevé vers Moi. Il a accompli en un an, le temps d’un battement d’ailes, ce que le monde pour son salut accomplit dans les siècles des siècles. Je l’ai fondu en Moi, J’en ai fait un Dieu, il est devenu Moi. Quelle intelligence d’homme, faible lumignon, peut comprendre cela? ».

Pour mieux comprendre et s’enrichir de la vie et de l’enseignement de ces grands prophètes historiques, il faut étudier le contexte de leur vie et leur enseignement dans la langue d’origine. Mais indépendamment de leur sagesse personnelle, il est difficile de nier à quel point l’Evangile et le Coran ont inspiré une sagesse intemporelle.

3 Quelques sages du premier millénaire

Quand on recherche des sages reconnus dans leurs sociétés, le premier millénaire fournit peu d’exemples. Mais les grands personnages de l’histoire, les philosophes ou les religieux ont laissé assez de traces de leurs vies pour se faire une opinion.

Epictète, disciple de Zénon et de l’école stoïcienne, est abondamment cité dans le post 120. C’est certainement un grand sage, un homme exemplaire qui a tracé son chemin à partir du plus bas de l’échelle sociale romaine, celui d’esclave, avant de fonder son école philosophique et d’inspirer beaucoup de grands philosophes.

Un des  stoïciens les plus connus est l’empereur Marc Aurèle (121 – 180). Son œuvre, les Pensées pour moi-même, est un journal intime de direction spirituelle écrit le soir, sous la tente militaire. Il s’y admoneste, se rappelle à l’humilité, lutte contre sa propre colère et le dégoût des hommes. C’est le sage qui n’a pas choisi sa condition (gouverner un Empire en crise, gérer les épidémies et les guerres) mais qui s’efforce d’agir avec justice, sans se laisser corrompre par l’orgueil du pouvoir.

Il est très difficile d’être au pouvoir et de rester sage, les métiers de soignants sont un contexte plus favorable. Sextus Empiricus (160 – 210) était médecin et philosophe sceptique (pyrrhonien). Pour lui, la philosophie ne sert pas à dogmatiser, mais à guérir l’esprit de l’angoisse des certitudes. En suspendant son jugement (épochè), on atteint l’indifférence face aux dogmes (ataraxie), source de paix intérieure. Il vit au jour le jour, c’est la sagesse du pragmatisme et de la modestie intellectuelle.

Le philosophe égyptien néoplatonicien Plotin (205 – 270) fut très influent, y compris dans le monde chrétien. Il vivait à Rome, refusait qu’on peigne son portrait (estimant que le corps n’est qu’une image de l’image), et menait une vie d’une grande rigueur morale. Il avait recueilli chez lui de nombreux orphelins dont il gérait l’éducation et la fortune avec une grande bienveillance. On venait de toute la noblesse romaine pour lui demander des arbitrages ou des conseils de vie. Il pratiquait le « sculptage » de sa propre âme pour faire émerger sa beauté intérieure, cherchant l’unification avec le principe premier (l’Un) par la méditation et l’introspection.

Boèce (v. 477 – 524) est un exemple de sagesse face à l’injustice et à la mort. Chrétien de noble famille, né à Rome, intellectuel et ministre du roi ostrogoth Théodoric le Grand, il est victime d’une cabale politique. Jeté en prison, condamné à mort, il attend son exécution. C’est dans ce dénuement total qu’il écrit la Consolation de la Philosophie dans laquelle la poursuite de la sagesse et l’amour de Dieu sont décrits comme les véritables sources du bonheur. La Fortune est changeante par nature et les vrais biens (la vertu, la clarté de l’esprit) ne peuvent être retirés par aucun tyran. C’est la sagesse de la résilience face à l’injustice et à la finitude. Après sa mort, il sera considéré comme un saint et un martyr.

En Inde, il y a eu certainement de nombreux sages, en particulier chez les dravidiens, à l’époque où le Coran fait une entrée discrète dans le sous-continent. Certains philosophes comme Shankara (vers 700-800) sont  très connus, mais sa vie est encombrée de légendes. C’était un brahmane attaché aux prérogatives de sa caste. Il a joué un rôle positif pour transformer les sacrifices sanglants en ritualisme symbolique et fondé des écoles où on enseignait ses idées sur la non-dualité. Mais la principale mission qu’il s’était donnée fut d’unir les écoles de l’hindouisme pour refouler le bouddhisme hors de l’Inde. Je ne vois pas en ce renonçant un sage.

En Chine Zhuangzi continua à inspirer via le courant du Xuanxue ou « Néo-taoïsme ». Au troisième siècle, ce modèle inspire les Sept Sages de la Forêt de Bambous (comme le poète Xi Kang). Ces intellectuels refusent la corruption de la cour de la dynastie Sima. Ils se retirent dans les bois pour boire du vin, écrire de la poésie, pratiquer la musique (le guqin) et se moquer ouvertement des fonctionnaires confucéens. La philosophie y est vécue comme une insoumission esthétique et existentielle.

Huineng (638 – 713) est le sixième patriarche du bouddhisme Chan. Cet analphabète pauvre entre dans un monastère et est relégué aux cuisines pour piler le riz. Face au moine en chef, un intellectuel érudit, il affirme que la sagesse ne s’atteint pas par l’accumulation de connaissances, de rituels et de concepts. Notre nature de Bouddha est déjà là, entière, la sagesse est une intuition directe, une clarté de l’âme qui se libère des mots. Il a dû fuir le monastère de nuit pour échapper à la jalousie des moines lettrés et a vécu caché parmi des chasseurs pendant quinze ans avant de pouvoir enseigner.

Wang Wei (699 – 759) est un poète et peintre. Haut fonctionnaire, il est capturé lors de la terrible rébellion d’An Lushan et contraint de servir les rebelles. À la fin de la guerre, il est sauvé de l’exécution mais profondément brisé. Face au traumatisme de la guerre et à la perte de sa femme, il achète une propriété à la campagne et partage sa vie en deux : le jour, ses obligations à la cour ; le soir et les week-ends, la méditation Chan. Sa poésie n’est pas de la littérature, c’est une pratique spirituelle. Il y décrit le silence, la disparition du « moi » égoïste, l’acceptation de l’impermanence. Vivre dans un monde imparfait en maintenant un sanctuaire de paix au fond de l’âme.

 Li Ao (772 – 841) illustre le combat intérieur pour la vertu. Grand lettré et fonctionnaire impérial, il vit à une époque où le confucianisme est devenu une coquille vide, purement administrative. Son Fuxing shu (Livre du retour à la nature originelle) utilise la rigueur psychologique du bouddhisme Chan pour revitaliser la morale confucéenne. Sa sagesse est thérapeutique. Notre nature profonde (Xing) est pure, mais obscurcie par la boue de nos émotions et de nos ambitions (Qing). Le sage ne fuit pas le monde, comme certains taoïstes le conseillent, mais entreprend un nettoyage intérieur par une méditation assise et lucide pour redevenir « sincère » au milieu des affaires de l’État.

3 Des sages du deuxième millénaire

Au deuxième millénaire, le monde se complexifie et les sages du monde font face à de nouveaux enjeux liés aux bouleversements géopolitiques. Ils continuent à lutter contre l’ignorance et leurs passions, mais aussi contre le scepticisme, le scientisme, les injustices économiques, ou l’éclatement des structures traditionnelles.

En Inde, Ramanuja (vers 1077-1157), est un grand philosophe de l’Inde qui a durablement marqué la sagesse populaire par ses écrits où il insiste sur la dévotion (bhakti) au détriment du ritualisme et des spéculations abstraites. Après avoir été marié très jeune, il est devenu un renonçant pour sa quête spirituelle avant d’enseignemer. Sa vie réelle est mal connue.

Kabir (1440 – 1518) est un artisan pauvre et illettré vivant à Bénarès. Il saura toucher par son exemple de vie simple les musulmans comme les hindous. En tissant son coton, il chantait l’union de l’âme avec la Réalité ultime qui ne nécessite ni temple, ni érudition, mais une sincérité totale.

Ramakrishna (1836 – 1886) est un mystique universel. Prêtre d’un petit temple près de Calcutta, cet homme d’une humilité déconcertante a passé sa vie à tester, de l’intérieur, toutes les voies spirituelles disponibles (les différentes branches de l’hindouisme, l’islam, le christianisme). Sa conclusion est que toutes les religions peuvent mener au même sommet à partir de l’expérience vécue.

Le monde musulman s’étend très rapidement. Peu après la mort de son sage prophète, les califes musulmans domineront l’Andalousie entre 715 à 1492. Sur une courte période de temps, l’Andalousie produit des intellectuels marquants dont beaucoup sont médecins et s’engagent dans de vigoureux débats intellectuels.

Avicenne (980 – 1037) est un précurseur. Médecin, vizir nomade fuyant les sultans tyranniques, il écrit une partie de son œuvre en prison ou à dos de cheval. Pour lui, la vérité de l’être ne dépend ni du corps, ni du dogme religieux, mais de la pure clarté de la conscience. Sa popularité fut immense, car il exerca la médecine aussi bien dans les cours princières qu’auprès des pauvres les plus démunis.

Ibn Tufayl (v. 1105 – 1185), philosophe de sensibilité soufie et médecin de cour est surtout connu par son roman allégorique Hayy ibn Yaqdhan (Le Vivant, fils du Vigilant). Il y met en scène un enfant élevé par une gazelle sur une île déserte, sans langage ni religion. En observant la nature, autopsiant des animaux et méditant, cet homme parvient seul à la plus haute sagesse philosophique. Lorsqu’il rencontre enfin la société humaine et ses religions rituelles, il comprend que les dogmes ne sont que des images grossières pour la masse. Le vrai sage, conseille-t-il, doit vivre en harmonie avec les hommes mais préserver son sanctuaire intérieur de pure rationalité.

Averroès (1126-1198) fut d’abord le protégé d’Ibn Tufayl qui l’encourage à commenter Aristote. Intellectuel brillant, il est nommé grand cadi (juriste) et médecin du sultan mais s’intéresse surtout à la philosophie dans une approche rationaliste. Il a eu une influence considérable sur la philosophie, mais sa vie privée est méconnue.

Ibn Arabi (1165 – 1240) est un sage de l’Amour Universel. En 1179, son père organise une rencontre avec Averroès qui reconnaît la réalisation spirituelle du jeune homme. Il choisit Dieu de préférence à la carrière militaire voulue par son père et se retire pour plus d’un an dans une grotte. Également assoiffé de connaissance, il lit beaucoup et suit les enseignements d’une philosophe soufie. Il se marie avec Maryam bint ‘Abdun, « l’idéal de la vie spirituelle ». En 1190, une maladie grave le contraint à renoncer à son poste de haut fonctionnaire pour se consacrer aux études métaphysiques.

En 1196, il dit avoir reçu les « Gemmes de la sagesse » d’un trait, après avoir été réveillé une nuit par le prophète. En 1200, il quitte définitivement l’Andalousie et entame un périple oriental, qui durera jusqu’en 1223, date à laquelle il s’installe à Damas. En 1202, il arrive à La Mecque puis écrit la première version des Illuminations mecquoises. Il a entraîné son âme à voir le divin partout : « Mon cœur est devenu capable de recevoir toutes les formes… Je professe la religion de l’Amour, et quelle que soit la direction que prend sa monture, cette religion est ma religion et ma foi. »

Mulla Sadra (1571 – 1640) est un philosophe persan qui a vécu en ermite pendant quinze ans après avoir été rejeté par les théologiens de la cour d’Ispahan. Sa leçon est celle de la métamorphose continue : pour lui, l’âme n’est pas une substance fixe, elle se crée et se spiritualise à travers chacun de ses choix rationnels et moraux.

En Chine, Wang Yangming (1472 – 1529) est un général, ministre et philosophe, exilé dans les régions du Sud après avoir défendu des fonctionnaires injustement emprisonnés. C’est dans ce dénuement, menacé par la maladie, qu’il connaît l’illumination. Pour lui, savoir ce qui est juste et ne pas agir, c’est ne pas savoir. Sa sagesse repose sur la confiance absolue en la « connaissance intuitive » (Liangzhi) que chaque être possède dans son cœur-esprit.

En Europe, le monde chrétien bouleverse la planète par ses techniques guerrières de plus en plus meurtrières, mises au service des rivalités entre nations et empires puis de l’impérialisme économique. Il y eut comme partout de nombreux sages, mais ils n’ont guère été entendus, sauf quand ils étaient cautionnés par les pouvoirs religieux pour en faire des saints, ou reconnus comme philosophes nous parlant d’éthique et de vertu.

Spinoza (1632 – 1677) est un exemple illustre alliant une intelligence exceptionnelle et un comportement admirable. Exclu de la synagogue pour ses idées non conformes à la tradition, il survécut à une tentative d’assassinat par un juif fanatisé. Spinoza a refusé les chaires universitaires pour préserver sa liberté de penser et vécut discrètement et pauvrement en polissant des lentilles optiques. Son éthique est celle de la joie rationnelle : se libérer de la peur et de la superstition par la compréhension des lois de la nature, pour atteindre une paix de l’âme inébranlable.

Pascal (1623-1662) est également une vie à méditer. Génie scientifique précoce, il souffrira toute sa vie des graves symptômes d’une maladie génétique, mais poursuivit ses recherches scientifiques et spirituelles en approfondissant sa foi chrétienne. Il mènera alors une vie austère et généreuse et instaurera le premier transport collectif parisien au service des pauvres, un carrosse au tarif de 5 sols par passager.

4 Des sages modernes

Xu Yun (1864-1959), est un bel exemple d’alliance entre méditation et action. Sa vocation débute à 13 ans, son père a peur qu’il devienne moine. A 17 ans, il fait une fugue mais est rattrapé et contraint de se marier. À 19 ans, il s’enfuit de nouveau et se rend au monastère du mont Gu, ordonné moine du bouddhisme Chan, et mène une vie ascétique en ermite.

À 46 ans, il parcourt à pied Tibet, Bhoutan, et Inde en traversant l’Himalaya. Il s’embarque ensuite pour le Sri Lanka puis rejoint la Birmanie avant de revenir en Chine. Alors que la guerre sino-japonaise fait rage, il restaure, avec l’aide de villageois le temple de l’école Yunmen. Des communistes chinois font intrusion et battent les moines pour qu’ils révèlent une soi-disant cachette d’armes et d’or. Les gardes rouges, troublés par son calme, finissent par partir. Quand on lui demande pourquoi il n’avait pas résisté, il répond : « Pourquoi aurais-je résisté ? Ils ne peuvent pas brûler ce qui est dans mon cœur ».

Au Japon, Nishida Kitarō (1870 – 1945), fondateur de l’École de Kyoto, a utilisé les outils des philosophes occidentaux (Kant, Hegel, Bergson) en restant ancré dans l’expérience du Bouddhisme Zen. Sa vie personnelle fut jalonnée de tragédies intimes (la perte de plusieurs de ses enfants, la maladie de sa femme) et de tensions politiques majeures quand le militarisme japonais tentait de récupérer sa pensée. Il a pratiqué la méditation zen toute sa vie. Pour lui, le sage ne doit pas se construire un ego rigide, mais devenir un espace vide et accueillant, capable de concilier les contradictions du monde moderne.

Le post 41 a été consacré à Gandhi (1869-1948), une référence de sagesse moderne. Il nous dit : « Je sais trouver dans l’humanité ce qu’il y a de plus noble. C’est ce qui me permet de garder foi en Dieu et en la nature humaine ». Le Coran dit : « le plus noble d’entre vous est le plus pieux ». Sa piété assidue est indissociable de son action politique à laquelle il a mûrement réfléchi. Confronté au racisme des colons anglais en Afrique du Sud, il prit conseil du sage Tolstoï et élabora ses actions de résistance non violente avant de les déployer à grande échelle en Inde. Il finira assassiné par un hindouiste fanatisé par le mouvement du RSS et ne pourra empêcher à son grand regret la partition de l’Inde. Sa sagesse marquera l’histoire.

Mā Ānandamoyī (1896 – 1982) étudiée au post 9, incarne une sagesse non conceptuelle et universellement accessible. Elle est considérée dans son pays et ailleurs comme la sainte de référence. D’innombrables personnes dont Indira Gandhi sont venues bénéficier de son rayonnement et de ses conseils dans sa petite maison. Elle est l’incarnation de la joie au quotidien. À ceux qui lui demandaient qui elle était, elle répondait : « Je suis ce que vous pensez que je suis » ou « Cet instrument est là pour vous servir ». Sa discipline intérieure n’était pas une lutte contre le monde, mais une adéquation constante avec l’élan spontané du divin ou de la nature.

Albert Schweitzer (1875 – 1965) est devenu célèbre. À 30 ans, c’était un philosophe de renom et un organiste de concert. Il décide alors de tout plaquer, fait des études de médecine et part fonder un hôpital à Lambaréné, au Gabon, où il passera le reste de sa longue vie à soigner les plus démunis. Pour lui, le sage moderne doit élargir l’éthique à tout ce qui vit. Sa vie est une critique vivante de l’intellectualisme stérile de l’Occident.

Dag Hammarskjöld (1905 – 1961) fut un sage de l’action publique. Secrétaire général de l’ONU, diplomate gérant les crises de la guerre froide, il meurt dans un crash d’avion en Afrique. Après sa mort, son journal intime, Jalons, révèle un mystique chrétien nourri de philosophie stoïcienne et taoïste. Il prouve qu’une vie intérieure riche, faite d’effacement de soi et de dialogue avec le divin, peut s’incarner au cœur même de l’action géopolitique la plus concrète.

Thich Nhat Hanh (1926 – 2022), moine bouddhiste vietnamien, a traversé la guerre du Vietnam avant de vivre un exil de près de quarante ans en France. Proche de M. L. King, il refusa de choisir un camp pendant la guerre civile, préférant fonder le « bouddhisme engagé » pour reconstruire les villages détruits et aider les réfugiés (les boat-people). Il constata que l’activisme des manifestations ou des conférences de presse est inefficace parce que les militants pour la paix sont eux-mêmes en guerre : « il y avait beaucoup de colère dans le mouvement pour la paix ». Face à la guerre, il conseille une lutte maintenant la paix intérieure par la conscience du moment présent (la pleine conscience). Sa vie centenaire est une démonstration que l’on peut unifier l’action politique universelle et la sérénité de l’âme.

5 Vertu et vertus

La mosaïque de vies évoquées aux chapitres précédents présente une quarantaine de noms glanés dans l’histoire comme sages reconnus, c’est peu. Cette sélection n’est pas un jugement de ma part ou une hiérarchisation des grands ou petits sages, mais favorise la diversité de contextes et d’itinéraires de vie pour permettre à chaque lecteur de découvrir ou d’approfondir certains sages en fonction de leur sensibilité.

J’ai privilégié la sagesse qui se construit lors d’une vie longue et de redoutables épreuves comme la mort des proches ou les persécutions politiques. A ma grande surprise, la liste de sages du monde proposée par Gemini ne comprenait aucune femme le prochain post éclaircira cette injustice historique. J’ai déjà rendu hommage au post 30 à de grandes spirituelles féminines dont la vie est inspirante pour aider des gens ordinaires comme moi à développer sagesse et vertu au quotidien. Mais ce sont des personnalités très particulières et des vies intenses et souvent courtes à l’exemple de Thérèse de Lisieux ou Simone Veil.

Pour moi, la vertu est n’est pas décomposable en qualités comme le pensent les religions. Elle est une lutte permanente du sage en construction intérieure et agissant dans le monde, tiraillé entre la lumière et les ténèbres qui coexisteront toujours dans l’homme et dans l’humanité. Il doit refouler le mal dans la non-existence d’une simple potentialité. L’étude des sages historiques est intéressante, car ils sont une incarnation de complexité intérieure soumise à des turbulences extérieures.

Le sage sait que le mal (l’orgueil, la colère, l’égoïsme, la lâcheté…) persiste potentiellement en lui. La vertu, c’est l’effort constant d’apporter de la lumière pour que ces possibles ne deviennent jamais réels. La vertu est une dynamique car elle peut se renforcer tout au long de la vie et transcender les faiblesses provisoires. Seule la mort individuelle siffle la fin de cette lutte. La vertu est interactive car elle ne peut s’exercer à distance des autres humains. Mais il faut avoir la sagesse de connaître ses limites et de s’entourer aussi de personnes calmes, positives et bienveillantes.

En réfléchissant à la vie des sages, on peut s’inspirer de Gandhi qui était, de son propre aveu, un homme naturellement colérique et jaloux dans sa jeunesse. Sa non-violence n’était pas l’absence de violence en lui, mais le choix conscient de contraindre cette violence intérieure à rester une pure potentialité. Sa vertu était une digue maintenue face à la violence de l’Empire et aux déchirements intercommunautaires de l’Inde.

Contre les ténèbres de l’orgueil et du pouvoir, on peut s’inspirer de Marc Aurèle qui avait le pouvoir absolu de vie et de mort sur ses sujets. La ténèbre, pour lui, c’était la tyrannie, la lassitude et le mépris des hommes. Ses Pensées témoignent d’un combat nocturne acharné contre ses propres démons : « Prends garde de te césariser », s’écrit-il. Sa vertu est le refus permanent de laisser la folie des grandeurs, cette potentialité si forte chez un empereur, de s’emparer de lui.

Ou de Wang Yangming face à l’injustice : trahi par la cour, il aurait pu sombrer dans l’amertume ou la vengeance. Sa lutte interne a consisté à unifier sa raison et son cœur pour que l’injustice subie ne se transforme pas en poison intérieur, mais en une force d’action juste pour pacifier les régions révoltées dont il reçut la charge.

L’orgueil est un poison intérieur subtil. L’humilité n’est pas une dépréciation de soi, mais une juste appréciation de sa place dans le tout que Mā Ānandamayī ou Huineng illustrent. En refusant le statut de maîtres spirituels, en restant de purs « instruments » ils annulaient l’orgueil avant même qu’il ne puisse germer et donner prise aux flatteries du monde extérieur comme aux ambitions de l’ego.

La tempérance est l’art de la mesure, le refus de se laisser emporter par les vagues du désir ou de la colère. C’est le cœur de la pratique de Wang Wei ou de Sextus Empiricus. La tempérance permet de sentir les remous du monde et les impulsions du corps sans leur céder les commandes de l’esprit. Elle maintient l’équilibre intérieur, transformant les désirs et passions en une énergie canalisée et sereine.

La détermination est la force de continuité du sage. Face à l’ampleur de la tâche ou à la tragédie de l’Histoire, le découragement est une tentation permanente. Xu Yun ou Boèce ont prouvé que la détermination ne dépend pas des circonstances extérieures. Que l’on soit en prison ou au milieu d’une guerre civile, la détermination est ce qui fait dire à l’âme : « Ce qui doit être fait sera fait, peu importent les obstacles. » C’est l’antidote au nihilisme et à la résignation.

La lucidité s’oppose à l’illusion naïve et au mensonge à soi-même. Jankélévitch en est une incarnation moderne : sa philosophie est une traque impitoyable de la mauvaise foi et des faux-semblants. La lucidité, c’est l’œil de l’âme qui voit les choses telles qu’elles sont, sans fard. Elle sent la moindre tentative de compromission ou de justification hypocrite dans nos actes quotidiens et décèle les mensonges et faux-semblants qui nous assaillent. Il qualifie l’humilité de « vertu du commencement » et sa vie illustre la tempérance et la détermination.

En n’oubliant jamais ces préalables incontournables de la vertu comme lucidité, humilité, tempérance et détermination nous choisissons la lumière pour disperser les ténèbres. Lorsque ces piliers de la conscience sont solidement ancrés, les poisons (mensonge, orgueil, passions, découragement…) ne peuvent se déployer.

La sagesse et la vertu des dravidiens est un exemple préhistorique et toujours actuel pour l’humanité. Elle a toujours été collective, est restée longtemps orale et ne nomme pas de sages individualisés. La sagesse collective filtre et distille. Un texte peut contenir des erreurs, des contradictions, des biais d’auteur. Une tradition orale vivante, portée par une communauté sur des générations, a subi une forme de sélection naturelle des idées : ce qui ne tenait pas a été abandonné, ce qui résistait à l’épreuve du temps a été conservé. La sagesse collective anonyme n’appartient à personne, elle appartient à tous. Elle est moins exposée au culte de la personnalité et aux biais d’un seul esprit.

Conclusion : Le Sage et les relativement sages

Les religions nous présentent des saints et des sages, mais tout ceci est très relatif. La tradition juive attribue une grande sagesse au roi Salomon, mais sa vie réelle est entourée de légendes. La Bible nous dit qu’il eut 700 femmes, ce que la Bible lui reproche, car certaines étaient étrangères et réactivèrent le polythéisme dans son royaume. Ce n’est pas une sagesse exemplaire. Le Siracide est présenté comme livre de sagesse, mais ce sont des maximes d’un homme, Ben Sira.

La religion chrétienne glorifie des saints, mais le prophète Samuel nous dit « Il n’est point de Saint pareil au Seigneur », ce que rappelle Jésus dans sa prière rappelée en 1974 : « Dieu Seul est Saint ». Dans ce Furqan, le mot Sagesse est très présent, contrastant la Sagesse de Dieu et la sagesse relative des hommes.

Cette Parole dicte au témoin : « Tu trembles aujourd’hui; hier tu siégeais en Mon Nom, sûr de toi; tu parlais en Mon Nom, sûr de paroles savamment établies sur les siècles par les prêtres, discourant sur les Livres de Mes Messagers et de ceux qui passent pour mes messagers, te croyant en paix avec Moi, abrité derrière la fausse sagesse à laquelle les siècles donnent majesté, que la science de ses discuteurs impose en respect au peuple ».

Et ajoute : « Ma Sagesse Se suffit à Elle-même; Mon Souffle rafraîchit les intelligences ». « Ta voix parviendra jusqu’à ceux qui ont égaré Mon Peuple pour les exhorter au repentir. Tu Me dis: «Tu peux tout; en un instant Tu peux les réduire à rien; pourquoi m’envoies-Tu les exhorter?». Parce que Ma Sagesse est dépourvue de science, elle est démesure pour l’homme, Ma Sagesse Que tu ne peux pas comprendre. Dis seulement: «Je T’ai entendu et je T’ai vu, cela me suffit, je ne pécherai pas.»

La Sagesse envoie des messagers aux hommes et à leurs chefs pour les exhorter à la vertu, mais elle ne les contraint pas. Elle récuse la fausse sagesse des traditions et des pouvoirs. « Homme Michel, si tu ne les aimes pas déjà, non pour leur faire l’aumône ou panser leurs plaies, comme font les princes et leurs prêtres en se gardant de les convier à leurs conseils de peur de perdre leurs trônes, mais en les aimant comme Je les aime, ton amour sera sagesse de prince, non le Vent Fou levé de Nazareth, la Trombe Qui traverse la terre éperdument ».

Elle dénonce leur hypocrisie : « Sous le bras étendu des princes, les pillards furent absous, établis satrapes pour leur dévouement, pour prêter leur violence aux princes sur qui ne devait jamais retomber le sang des crimes commis pour le salut du peuple, car immense fut l’habileté des princes à gouverner. Aujourd’hui encore ils miment la sagesse patiente, dépêchent leurs envoyés par des voies détournées pour les attarder, pour que leur pardon parvienne au bourreau après qu’il a décapité le faible, pour que leur condamnation parvienne à la cour du fort après qu’il a commis son crime. Pour leur hypocrisie, pour leur rapacité, leurs spectres ont mérité d’errer par les lieux les plus terrifiants ».

Le mot vertu ne saurait qualifier Dieu, il apparaît en 1974 au singulier : « Heureux sont-ils à cause de leur vertu parce qu’ils connaîtront Dieu ». Ce verset s’adresse à ceux qui rejettent Dieu à cause des scandales des religions qui s’en réclament, mais luttent pour établir l’Amour et la Justice. La vertu n’est pas liée aux croyances, mais à la pratique, et elle conduira tous les humains à la connaissance de Dieu au Jour de la Résurrection.

Dans le Coran, le verset 2/177 nous dit : « « La vertu ne consiste pas à tourner vos visages du côté du levant ou du couchant; vertueux sont ceux qui croient en Dieu et au jour dernier, aux anges et au livre, et au prophète, qui donnent pour l’amour de Dieu des secours à leurs proches et aux orphelins, aux pauvres, aux voyageurs, et à ceux qui demandent, qui rachètent les captifs, qui observent la prière, qui font l’aumône, remplissent les engagements qu’ils contractent, se montrent patients dans l’adversité, dans les temps durs et dans les temps de violence. Ceux-là sont justes et craignent le Seigneur ». Là aussi, la vertu doit se traduire en action.

Pour approfondir le lien dans la modernité entre les réflexions philosophiques des posts précédents et les sujets de la sagesse et de la vertu, Vladimir Jankélévitch s’impose naturellement. Il est connu comme professeur de philosophie morale pendant près de 30 ans à la Sorbonne, mais moins comme sage. Or il est le philosophe de l’exigence morale face aux horreurs du millénaire passé. Ses parents juifs durent fuir les pogroms russes de 1917. Il fut mobilisé en 1939 contre l’armée allemande et blessé. Destitué de sa fonction de professeur à cause des lois juives du régime de Pétain, il milita au risque de sa vie contre la persécution des juifs et continua à enseigner dans la clandestinité.

Dans son traité des vertus, il dit : « la vertu est une, alors que ses épithètes sont disjointes ». « La vertu a beau s’apprendre, la métamorphose du vice en vertu naît tout d’un coup ». Il dit aussi que « l’amour accomplit l’éthique de l’intention » ;  « la charité moyenne n’est pas une charité du tout », « l’amour aime sans réserve ni partage, il a pour seule mesure la démesure, il ne concerne pas une partie de l’âme, mais l’âme toute entière »

Ainsi, l’ascension vers la vertu est facilitée par la Puissance de l’amour, qu’il soit celui de notre Créateur Immanent ou celui de tous nos frères humains. Sans elle, l’effort vers la vertu serait une ascèse froide, un stoïcisme de marbre. C’est une expérience accessible à tous mais bien difficile à communiquer par des mots, c’est pourquoi les sages rayonnent d’abord par ce qu’ils sont devenus par leur propre travail intérieur. Ils incarnent un message visible et tangible. On peut écrire des traités de logique ou des codes de lois, mais on ne peut pas rédiger un manuel pour « faire ressentir » l’amour universel. Comme le disait Jankélévitch, il y a des réalités que l’on ne peut saisir que par le vécu.

C’est le propre de notre condition de Sapiens : nous sommes des êtres de relation. La vertu n’est pas un monument que l’on construit pour s’y mirer seul ; c’est un flux d’énergie qui nous relie au reste du vivant. Le sage est simplement celui qui a nettoyé ses canaux intérieurs pour laisser cette puissance de l’amour circuler sans obstacle, éclairant ainsi le chemin pour tous ses frères humains.