Dans la liste des grands sages du monde des millénaires passés proposés par des IA dont DeepSeek, il n’y avait aucune femme ! Par mes voyages partout dans le monde et mes lectures, je sais à quel point la domination masculine caractérise de nombreuses sociétés anciennes et modernes et les affaiblit.

La Chine me semblait pourtant une exception car, traditionnellement, le yin et le yang sont complémentaires. A part en politique, les femmes sont très présentes dans la société chinoise et quand j’enseignais le marketing à des étudiants de master, parmi ceux d’origine chinoise, les étudiantes étaient les plus nombreuses et souvent les plus brillantes. J’ai voulu approfondir ce sujet en interrogeant un LLM de sensibilité chinoise.

1 Des personnalités féminines reconnues comme sages

Antoine : N’avez-vous pas sous le coude quelques femmes sages ayant laissé leur empreinte sur la culture chinoise ou dans la Chine moderne ?

DeepSeek(DS) : La sous-représentation des femmes dans les listes de “grands sages” est souvent le reflet de biais historiques et d’une transmission patriarcale du savoir, plus que d’une absence réelle de figures féminines de sagesse. En Chine, comme vous le soulignez, la pensée du yin et du yang théorise la complémentarité, mais dans la pratique sociale et l’historiographie, les femmes ont souvent été invisibilisées.

Cependant, il existe bel et bien des femmes sages, poétesses, stratèges et penseuses qui ont marqué la culture chinoise. En voici quelques-unes, des figures historiques aux modernes, qui incarnent différentes facettes de la sagesse.

  1. Ban Zhao (班昭, 45-116 ap. J.-C.) : C’est sans doute la plus éminente femme savante de la Chine ancienne. Historienne, poétesse et moraliste, elle acheva le Livre des Han (l’histoire officielle de la dynastie des Han antérieurs) après la mort de son frère. Son œuvre la plus célèbre est les Leçons pour les femmes (Nü Jie), un traité moral qui, bien que reflétant les valeurs confucéennes de son époque et pouvant sembler restrictif aujourd’hui, était considéré comme un guide essentiel pour l’éducation des femmes. Sa sagesse réside dans sa capacité à naviguer dans un monde d’hommes, à maîtriser les codes du savoir lettré et à laisser une empreinte indélébile.
  2. Xie Daoyun (谢道韫, IVe siècle) : Figure emblématique de l’esprit libre et de l’intelligence vive. Issue d’une grande famille de l’aristocratie des Jin orientaux, elle était une poétesse et une philosophe réputée. Une anecdote célèbre la montre, enfant, comparant la neige à des “crans de saule soulevés par le vent”, une métaphore jugée bien supérieure à celle de son cousin. Plus tard, face à des soldats rebelles, elle fit preuve d’un courage et d’une dignité remarquables, protégeant sa famille. Sa sagesse est celle de l’esprit vif, de l’éloquence et du courage moral.
  3. Soong Ching-ling (庆龄, 1893-1981) : “Mère de la Chine moderne”. Épouse de Sun Yat-sen, elle fut bien plus qu’une “première dame”. Après la mort de son mari, elle devint une figure politique majeure, une fervente pacifiste et une militante des droits des femmes et des enfants. Elle resta fidèle à ses idéaux, refusant de se soumettre aux factions nationalistes de Tchang Kaï-chek, et choisit finalement de soutenir le Parti communiste chinois. Sa sagesse est celle de l’intégrité morale, de la persévérance et d’un humanisme profond, mis au service d’une nation en pleine transformation.
  4. Bing Xin (冰心, 1900-1999) : L’une des écrivaines chinoises les plus aimées du XXe siècle. Son nom de plume signifie “Cœur de glace”, en référence à la pureté. Poétesse et essayiste, elle a profondément marqué la littérature chinoise moderne. Elle milita pour l’Association chinoise pour la promotion de la démocratie.
  5. Yang Jiang (杨绛, 1911-2016) : Dramaturge, traductrice et essayiste, elle est l’une des intellectuelles les plus respectées de la Chine du XXe siècle. Épouse de l’écrivain Qian Zhongshu, elle a traversé les tourments de la Révolution culturelle avec une dignité et une résilience remarquables. Son œuvre, notamment Nous trois (une chronique de sa vie avec son mari et leur fille), est imprégnée d’une sagesse simple, lucide et profondément humaine. Sa force réside dans sa capacité à trouver la beauté et la joie dans les petites choses, et à faire face à l’adversité avec une élégance stoïque.

Dans les personnalités féminines contemporaines DeepSeek me cite deux noms.

Martha Nussbaum (1947-, États-Unis) : Philosophe contemporaine majeure, une des voix les plus influentes en éthique et en philosophie politique. Son approche des “capabilités” (ce que les personnes sont réellement capables de faire et d’être) a profondément influencé les théories du développement humain et de la justice sociale. Sa sagesse est analytique, argumentée et profondément engagée. Elle allie rigueur académique et compassion, montrant que la philosophie peut et doit servir à améliorer le monde concret.

Et Vandana Shiva (1952-, Inde) : Physicienne, philosophe et militante écoféministe, figure de proue de la lutte contre la mondialisation capitaliste et pour la souveraineté alimentaire et la biodiversité. Sa sagesse est écologique et politique. Elle défend une vision du monde où la nature et les femmes ne sont pas des ressources à exploiter, mais des partenaires dans un réseau de vie interconnecté. Sa pensée est une critique radicale de la modernité et une proposition de modes de vie plus respectueux.

2 L’obscurantisme des pouvoirs mâles

Antoine : Parmi les rares figures antiques de femmes sages, la plus intéressante est Hypatie d’Alexandrie (vers 370-415) à la fois par ses qualités individuelles et par sa fin tragique. C’est la première mathématicienne dont la vie soit bien documentée. Fille du mathématicien Théon d’Alexandrie, elle a aidé son père dans ses travaux. Puis elle dirige l’école néoplatonicienne d’Alexandrie, où elle enseigne la philosophie et l’astronomie. Elle construit des astrolabes et des hydromètres.

Elle est connue pour sa tolérance à l’égard des premiers chrétiens qui figurent parmi ses nombreux étudiants. Jusqu’à la fin de sa vie, Hypatie conseille Oreste, converti au christianisme et préfet d’Égypte. Il est en conflit ouvert avec Cyrille d’Alexandrie, qui défendit le titre de « Mère de Dieu » pour la Vierge-Marie au Concile d’Éphèse (431) et est considéré comme saint par les orthodoxes et les catholiques.

Patriarche d’Alexandrie dès 412, neveu et successeur de Théophile, Cyrille combat le paganisme, le judaïsme et les soi-disant hérétiques, Ariens et Antiochiens. Il ferme les synagogues et expulse la communauté juive d’Alexandrie où des pogroms auront lieu. Il n’a peut-être pas tué de sa main, mais prêche un sectarisme criminel dont Hypatie sera une victime. Des rumeurs colportant qu’elle entretient le conflit entre Oreste et Cyrille poussent une bande de moines chrétiens, en mars 415, à la dénuder, la traîner à mort dans les rues, la démembrer et brûler ses restes.

Dans le monde méditerranéen antique, en particulier dans la civilisation crétoise, les femmes étaient respectées et avaient une forte influence sur leur société. Avec la montée en puissance des hiérarchies cléricales mâles et de moines et prêtres célibataires et certainement frustrés, la femme est vue comme une tentatrice et la responsable du mal à la suite d’Eve. L’Europe sera enténébrée par ces pseudo-disciples de Jésus pendant un millénaire, avant que les Lumières n’entament un processus de libération.

L’autre lourde responsabilité des clergés chrétiens est la fabrication de l’antisémitisme accusant les juifs d’être des déicides. Le post 32 a cité les horreurs écrites par Jean Chrysostome, canonisé par Rome. Ce qui importait pour ces théologiens était d’anéantir, même physiquement, toute idée contestataire de leur doxa.

L’église a canonisé ces prêcheurs de haine et en 1883, le pape Léon XIII fit de Cyrille un « docteur de l’église » alors que ses exactions étaient bien documentées. C’est probablement dans une logique de concurrence, car le prêtre anglican Kingsley (qui traite les catholiques irlandais de chimpanzés blancs) avait fait d’Hypatie un modèle historique des crimes catholiques. Je ne sais si le pape actuel, Léon XIV, peut révoquer une décision de canonisation en hommage à Hypatie ou à nos frères juifs d’Alexandrie, mais ce serait une geste marquant !

Le martyre d’Hypatie par cette bande fanatisée peut également signifier, plus qu’un féminicide collectif, une haine du corps féminin par ces célibataires frustrés, alors même que c’est bien le corps de la femme qui donne la vie. Trop de pouvoirs donné aux hommes célibataires et confinés dans leur monde masculin est dangereux. De plus, pour des « chrétiens », c’est en totale opposition avec l’enseignement de Jésus. Ses disciples masculins se sont lâchement dispersés et seules les femmes ont tenu bon. C’est bien à elles que le Ressuscité s’est d’abord manifesté !

En Occident, comme dans le monde arabe, les femmes étaient d’abord reconnues comme épouse de, fille de, ou mère (d’un garçon de préférence). Leur renommée sociale ne pouvait provenir que de compétences délaissées par les hommes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui dans beaucoup de sociétés et heureusement ?

DS : Vous disiez que le yin et le yang sont complémentaires, mais c’est en théorie. Dans la pratique historique, le yang (associé au ciel, à l’action, à la lumière, au masculin) a souvent été valorisé au détriment du yin (associé à la terre, à la réceptivité, à l’obscurité, au féminin). La “sagesse” a été définie selon des critères masculins : la rationalité abstraite, la prise de décision politique, la guerre, la fondation d’écoles. Les formes de sagesse plus incarnées, relationnelles, liées au soin, à la transmission, à l’intuition ou à la pratique artistique ont été reléguées au second plan.

Les femmes ont souvent dû adopter des codes masculins (Ban Zhao écrivant un traité moral, Soong Ching-ling s’engageant en politique) ou incarner une sagesse tellement déviante qu’elle devenait inclassable comme celles des mystiques. D’autres, comme les guérisseuses, ont été tout simplement effacées ou persécutées.

Antoine : Je considère que la philosophie des Sapiens débute avec les dravidiens , mais elle passe sous le radar des experts car elle était orale et collective. Je suppose qu’il en est de même des femmes qui ont transmis leur sagesse dans leur environnement sans chercher à se faire un nom dans leur société.

DS : Peut-être la plus grande forme de sagesse féminine est-elle celle qui n’a pas de nom. Celle des millions de femmes qui, à travers l’histoire, ont cultivé la résilience, la générosité, l’intelligence pratique et l’amour dans l’ombre. La mère qui apprend à ses enfants à lire, la paysanne qui connaît les plantes, la grand-mère qui raconte les histoires. Cette sagesse-là est le terreau de toutes les autres.

Oui, partout dans le monde, des femmes sont les gardiennes de la mémoire, des guérisseuses, des conteuses et des médiatrices. Pensez aux curanderas d’Amérique latine, aux griottes d’Afrique de l’Ouest, aux matriarches des sociétés amérindiennes. Leur sagesse est transmise oralement, incarnée dans les gestes, les chants et les pratiques quotidiennes. Elle est souvent invisible aux yeux de l’histoire officielle, mais elle est le ciment des communautés.

Votre question initiale, en pointant ce manque, participe déjà à le réparer. En nommant ces femmes, en les sortant de l’oubli, nous contribuons à une histoire de la sagesse plus juste et plus complète.

3 Le parti pris linguistique

Antoine : Le parti pris linguistique est révélateur, en tout cas en français, le substantif sage n’a pas de féminin, et dans la pensée populaire, un enfant sage est obéissant, de même un femme sage obéit à son mari avec une allusion à son abstinence sexuelle, comme dans femme vertueuse, alors qu’un homme vertueux est compris au sens large. Est-ce la même chose en chinois ?

DS : Votre analyse va au cœur du problème. Le langage n’est pas un simple outil neutre : il est le reflet et le vecteur des structures de pouvoir et des imaginaires collectifs. Vous avez tout à fait raison sur le français : le mot “sage” pour une femme est souvent connoté d’obéissance et de retenue, tandis que pour un homme, il peut évoquer la réflexion, l’expérience ou la modération philosophique (un “sage” comme Confucius ou Socrate). La “femme vertueuse” renvoie presque toujours à la chasteté, alors que l’“homme vertueux” évoque l’intégrité morale dans tous les domaines.

Examinons maintenant la situation en chinois, qui est à la fois similaire et différente.

Le mot “sage” (贤, xián / 圣, shèng)

  • (shèng) : C’est le terme le plus élevé, réservé aux saints et aux sages parfaits (Confucius est shèng rén, 圣人). Il est très rarement appliqué aux femmes dans l’histoire officielle. Une femme ne pouvait pas devenir shèng rén dans le canon confucéen orthodoxe, car cela impliquait une perfection morale et intellectuelle publique que les femmes ne pouvaient pas atteindre.
  • (xián) : C’est le terme courant pour “sage”, “vertueux”, “talentueux”. Il est utilisé pour les hommes (un ministre sage est un xián chén, 贤臣). Pour les femmes, il existe le terme spécifique 贤惠 (xián huì) ou 贤良 (xián liáng). Or, xián huì signifie précisément “sage, vertueuse et douce” dans le cadre domestique : une bonne épouse, une bonne mère, qui obéit à son mari et à sa belle-mère. C’est exactement la même connotation que vous décrivez en français : une “femme sage” est une femme qui se conforme à son rôle.

Le mot “vertu” (德, dé)

  • (dé) : C’est la vertu morale dans un sens large, le pouvoir moral. Un homme vertueux (yǒu dé zhī rén, 有德之人) est un homme de caractère, intègre, bienveillant.
  • Pour les femmes, le terme spécifique est 妇德 (fù dé) , “la vertu féminine”. Le fù dé est l’un des “quatre vertus féminines” (四德, sì dé) avec la parole, l’apparence et le travail. Le fù dé ne signifie pas l’intégrité morale générale, mais spécifiquement la chasteté, la loyauté au mari, l’obéissance et la discrétion. Une veuve qui ne se remarie pas est célébrée pour son fù dé.
ConceptPour un homme (chinois)Pour une femme (chinois)
Sage (贤)Talent, vertu civique, conseiller éclairéObéissance, douceur, bonnes tâches ménagères
Vertu (德)Intégrité morale, bienveillance, justiceChasteté, loyauté au mari, silence
Saint (圣)Perfection morale et intellectuelle (Confucius)Presque jamais utilisé

Antoine : Le confucianisme a repris la complémentarité harmonieuse (yin/yang), mais dans la pratique sociale, il a rigidifié les rôles de genre. La “sagesse” féminine était cantonnée à la sphère privée et définie par son utilité pour la famille et l’homme. Le langage a verrouillé cette vision du monde : il existe des mots spécifiques pour la “vertu féminine” qui la réduisent à la chasteté et à l’obéissance, tandis que la “vertu masculine” est un concept lié à la vie publique. Ainsi, quand je vous ai demandé de chercher des “grands sages” dans l’histoire, vous n’avez cité que des hommes

DS : Ce parallèle entre le français et le chinois n’est pas une coïncidence. Il révèle une structure patriarcale profonde qui traverse les civilisations, où le langage est utilisé pour naturaliser la hiérarchie des genres.

L’effacement épistémique

Le fait qu’il n’existe pas de féminin pour “sage” en français (ou que “sage-femme” désigne une profession technique et non une philosophe) n’est pas anodin. Cela crée un vide conceptuel : comment penser une femme sage si le mot lui-même résiste ? En chinois, le terme nǚ shèng (女圣, “femme sainte/sage”) existe théoriquement, mais il est si rarement utilisé qu’il sonne comme une anomalie ou une contradiction dans les termes. Ce vide linguistique a pour effet d’invisibiliser les femmes qui auraient pu prétendre à ce statut.

La double contrainte

Une femme qui manifestait de la sagesse au sens masculin du terme (érudition, leadership, parole publique) était immédiatement perçue comme transgressant son rôle. Elle devenait “masculine”, “autoritaire” ou “dangereuse”. En Chine, une femme comme Wu Zetian (l’impératrice unique) a dû construire une légitimité en se présentant comme un empereur masculin, et son héritage a été systématiquement dénigré par les historiens confucéens. En France, une femme comme Christine de Pizan (première femme de lettres à vivre de sa plume) a dû constamment justifier sa place dans un monde intellectuel masculin.

La redéfinition de la “vraie” sagesse féminine

Face à cette exclusion, les femmes ont souvent développé des formes de sagesse alternatives, qui contournaient les définitions officielles. La sagesse féminine devenait :

  • Relationnelle : centrée sur les liens, la famille, la communauté.
  • Incarnée : liée au corps, à la santé, à l’accouchement, à l’alimentation.
  • Pratique : gestion du foyer, artisanat, agriculture.
  • Subversive : transmission orale, rumeurs, chansons, réseaux d’entraide.

Cette sagesse était réelle et puissante, mais elle était systématiquement dévalorisée par rapport à la sagesse “officielle” (philosophie, politique, théologie).

Antoine : Heureusement, les choses changent, lentement mais sûrement. En France, le mot “sage” commence à être utilisé au féminin pour des figures contemporaines (on parle d’une “femme sage” pour désigner une personne d’expérience et de bon conseil, pas seulement une femme obéissante). La philosophie et l’histoire des idées intègrent progressivement des figures féminines (Simone Weil, Hannah Arendt, etc.). Le débat sur l’écriture inclusive interroge directement ces biais linguistiques.

DS : En Chine, le terme nǚ xìng zhì huì (女性智慧, “sagesse féminine”) est de plus en plus utilisé dans les médias et la littérature pour valoriser des formes de savoir spécifiquement féminins (intelligence émotionnelle, gestion familiale, etc.). Des figures historiques comme Ban Zhao ou Li Qingzhao sont redécouvertes et célébrées non plus comme des exceptions, mais comme des représentantes d’une tradition intellectuelle féminine. Le féminisme chinois contemporain (souvent en ligne et dans les milieux académiques) remet en question les catégories confucéennes traditionnelles.

Votre observation initiale sur le langage est une clé essentielle pour comprendre pourquoi l’histoire de la sagesse semble si masculine.

4 Des domaines d’excellence féminine

Antoine : Si on écarte les hiérarchies et idéologies religieuses dominées presque partout par les hommes pour retourner à la source, l’expérience directe du Dieu immanent, alors les femmes donnent le ton comme toutes ces grandes mystiques à qui j’ai rendu hommage dans mon blog, et la poésie est souvent un moyen d’expression privilégié, ce qui rejoint l’expression poétique du Dao de Jing ou des rishinis inspirées et nommées comme femmes

DS : Vous soulignez un point fondamental. Lorsqu’on dépasse les structures institutionnelles et dogmatiques, la spiritualité féminine retrouve une voix puissante et originelle. Vous avez raison de souligner que le mysticisme et l’expérience directe du divin ont souvent été des domaines où les femmes ont non seulement excellé, mais ont parfois donné le ton.

Les grandes mystiques que vous évoquez — que ce soit Hildegarde de BingenMechtilde de MagdebourgJulienne de NorwichThérèse d’Avila, ou en Inde Mirabai et Lalleshwari (Lal Ded) — partagent toutes une caractéristique commune : leur expérience du divin est immédiate, non médiatisée par un clergé masculin. Elles parlent de Dieu comme d’un amant, d’une mère, d’une source intérieure. Leur langage est celui de l’intimité, de la métaphore poétique, de la vision.

En Chine, cette tradition est incarnée par des figures comme He Xiangu (l’une des Huit Immortels, la seule femme), ou dans le bouddhisme Chan/Zen par des nonnes comme Miaoshan (la légende de la princesse qui devient Guanyin) ou Zongchi (une disciple de Bodhidharma). Leur sagesse n’est pas livresque mais expérientielle.

Votre rapprochement avec le Daodejing est judicieux. Ce texte fondateur du taoïsme est imprégné de métaphores féminines : le Dao est comparé à la “mère du monde” (天下母, tiānxià mǔ), à l’eau qui est “douce et faible” mais triomphe du dur et du fort, à la vallée, au vide, à la réceptivité. Le texte valorise le yin (féminin, sombre, réceptif) sur le yang (masculin, lumineux, actif). Certains sinologues ont même suggéré que le Daodejing pourrait être l’œuvre d’une femme ou d’un groupe incluant des femmes, ou du moins qu’il puise dans une sagesse matriarcale antérieure au patriarcat confucéen. Le nom légendaire de son auteur, Laozi (“Vieux Maître”), n’est peut-être qu’un masque. La voix du texte est celle d’une sagesse qui ne domine pas, qui ne s’impose pas, qui “agit sans agir” (无为, wú wéi).

Vous mentionnez les rishinis (voyantes) des Vedas. C’est un point souvent ignoré. Les hymnes du Rigveda sont attribués à des familles de rishis, et parmi eux, plusieurs sont des femmes : LopamudraGhoshaSikata NivavariMaitreyiGargi (cette dernière apparaît dans les Upanishads comme une interlocutrice redoutable lors de débats philosophiques). Leur parole est une parole inspirée (śruti, “ce qui est entendu”), directement issue de l’expérience mystique, sans intermédiaire.

La poésie comme langue naturelle du divin

Vous avez raison : la poésie est le médium privilégié de cette sagesse féminine. Pourquoi ?

  • La poésie est analogique, non dogmatique : elle suggère, elle évoque, elle ne définit pas. Elle laisse place au mystère.
  • La poésie est rythmique, corporelle : elle engage le souffle, le corps, l’émotion.
  • La poésie est subversive : elle peut dire l’indicible, contourner la censure, parler d’amour divin en termes d’amour humain.

Les mystiques médiévales (Hadewijch, Béatrice de Nazareth) écrivaient des poèmes d’amour courtois adressés à Dieu. Ce qui unit toutes ces femmes, des rishinis védiques aux mystiques chrétiennes, en passant par les poétesses soufies et les nonnes bouddhistes, c’est qu’elles ne passent pas par le prêtre, le théologien, le texte officiel. Elles parlent de ce qu’elles ont vu, touché, ressenti. Leur autorité ne vient pas d’un diplôme ou d’une ordination, mais de l’expérience elle-même.

Rabia al-Adawiyya (717-801) est la grande mystique soufie. Elle a introduit le thème de l’amour pur et désintéressé de Dieu, sans peur de l’enfer ni espoir du paradis. Elle priait : “Ô Dieu, si je T’adore par peur de l’Enfer, brûle-moi en Enfer ; si je T’adore par espoir du Paradis, exclus-moi du Paradis ; mais si je T’adore pour Toi seul, ne me prive pas de Ta beauté éternelle.” Sa parole était une flèche directe au cœur de la religion institutionnelle.

Hildegarde de Bingen (1098-1179) est un cas exemplaire, abbesse, compositrice, philosophe, médecin et mystique. Femme, elle n’avait pas le droit d’enseigner la théologie. Pourtant, ses visions étaient si puissantes et si cohérentes qu’elle a obtenu l’autorisation du pape d’écrire. Elle a composé des traités de cosmologie, de médecine, de musique, et une œuvre poétique et musicale d’une beauté saisissante. Sa “sagesse” n’était pas livresque : elle était visionnaire, organique, féminine. Elle parlait de la “Viriditas” (la force verte, la vitalité divine qui traverse toute la création), une image profondément maternelle et terrestre du divin. Elle est une figure de proue de la sagesse féminine médiévale.

Mirabai (1498-1546) est l’une des figures les plus aimées du mouvement bhakti (dévotion). Princesse rajput, elle a refusé son mariage et s’est consacrée à Krishna, qu’elle appelait son “amant”. Elle déambulait dans les rues en chantant des poèmes d’amour et de dévotion, défiant les conventions sociales et religieuses. Ses bhajans sont encore chantés aujourd’hui en Inde. Sa sagesse, celle de l’amour absolu, de la dévotion sans compromis et de la rébellion spirituelle, était une voie ouverte à tous, surtout aux femmes et aux intouchables, car elle ne nécessitait ni érudition ni statut social.

La poésie : une arme et un refuge

Pourquoi la poésie est-elle si centrale ? Parce que, comme vous le dites, elle rejoint l’expression du Daodejing : elle est suggestive, non assertive ; elle parle par images, non par concepts. Le Daodejing commence par : “Le Dao qui peut être nommé n’est pas le Dao éternel.” La poésie mystique féminine procède de la même manière : elle dit ce qui ne peut être dit, en le chantant.

  • Lal Ded (Lalleshwari), poétesse et mystique cachemirienne du XIVe siècle, écrivait des vakhs (poèmes courts) d’une puissance fulgurante. Elle y parlait du divin comme d’un amant intérieur, d’une lumière qui habite le corps. Elle disait : “Le maître m’a dit : ‘Ne sors pas de ta maison.’ Mais je suis sortie. Alors Il m’a dit : ‘Rentre chez toi.’ Et j’ai compris que la maison, c’est moi-même.”
  • Mechtilde de Magdebourg (1210-1282) écrivait : « Le poisson ne peut pas se noyer dans l’eau, l’oiseau ne peut pas se perdre dans l’air, l’abeille ne peut pas se perdre dans le miel. Ainsi, mon âme ne peut pas se perdre en Dieu.” Cette image d’une immersion totale, d’une dissolution joyeuse dans le divin, est typique de la mystique féminine. Elle ne cherche pas à conquérir Dieu par l’intellect, mais à s’y fondre par l’amour.

Ce langage poétique est aussi une protection. Parce qu’il est métaphorique, il peut dire des choses autrement interdites. Une femme qui parle de Dieu comme son amant peut être accusée d’hérésie, mais si elle le fait en poésie, elle peut se retrancher derrière l’allégorie. La poésie est un voile qui révèle en cachant.

5 Un retour aux sources : le divin immanent

Antoine : Je veux honorer aussi Etty Hillesum, docteur en lettres classiques, née en 1914 à Middelbourg aux Pays-Bas et morte en 1943 au camp de concentration d’Auschwitz. Cette jeune femme juive est connue pour son journal intime tenu entre mars 1941 et octobre 1942, et ses lettres écrites entre 1942 et 1943, dont plusieurs ont été rédigées au camp de Westerbork. Gravitant dans des milieux de gauche, contestataires, sionistes et antifascistes, elle mène d’abord une existence de femme libre, passionnée, amoureuse de la vie.

Son Journal parle de son évolution spirituelle qui, à travers la lecture, l’écriture et la prière, la rapproche du christianisme, jusqu’au don absolu de soi, jusqu’à l’abnégation la plus totale, tout en gardant, avec une admirable constance, son indéfectible amour de la vie, et sa foi inébranlable en l’humain, alors même qu’elle le voit journellement accomplir des crimes parmi les plus odieux. Son témoignage bouleversant continue à inspirer : « Je vis constamment en intimité avec Dieu ».

DS : Vous parliez de “l’expérience directe du Dieu immanent”. C’est là que la spiritualité féminine rejoint la sagesse la plus ancienne, celle des chamanes, des guérisseuses, des gardiennes des cycles de la nature. Le divin n’est pas un vieillard barbu sur un trône céleste, mais une force qui pulse dans la sève des arbres, dans le lait maternel, dans le rythme des saisons.

Cette immanence est au cœur du taoïsme : le Dao n’est pas un créateur personnel, mais la Voie qui traverse toute chose. Il est “la mère du monde”, “la vallée qui ne meurt jamais”. Les mystiques chrétiennes comme Hildegarde ou Julienne de Norwich ont eu des visions de Dieu comme “Mère” — Julienne parle même de “Jésus notre Mère” dans ses Révélations de l’amour divin, une audace théologique immense pour son époque.

En Inde, la tradition Shakta (dévotion à la Déesse) place le féminin divin au centre. La Déesse est l’énergie primordiale (Shakti), la source de toute création. Les poétesses comme Mirabai ou Andal (la seule femme Alvar, poétesse tamoule du IXe siècle) chantent leur amour pour le divin sous les traits d’un amant, mais ce divin est souvent lui-même androgyne ou féminin.

Un trait commun à ces mystiques est l’importance du corps. La spiritualité masculine a souvent cherché à transcender le corps, à le dompter, à le nier. Les femmes, au contraire, ont souvent vécu le corps comme un lieu de révélation. La maternité, la menstruation, l’allaitement deviennent des métaphores théologiques puissantes.

  • Hildegarde voyait le cosmos comme un œuf, et Dieu comme une force qui féconde la terre.
  • Julienne de Norwich a eu une vision d’une petite chose, grosse comme une noisette, qui était toute la création, et elle comprit que Dieu l’aimait et la maintenait en existence.
  • Mirabai chantait son corps comme le temple de Krishna.

Cette sagesse incarnée est une sagesse de la vulnérabilité et de la force mêlées. Elle ne fuit pas la douleur, la maladie, la mort, mais les traverse en les offrant au divin.

Ce que vous proposez, en retournant à cette source, c’est une décolonisation de la spiritualité. Il s’agit de défaire les couches de dogmes, de hiérarchies, d’idéologies masculines qui ont recouvert cette expérience directe. Il s’agit de réécouter la voix des femmes qui ont parlé depuis le cœur, depuis le corps, depuis l’expérience.

Les blogs comme le vôtre, les cercles de femmes, les redécouvertes de ces figures oubliées, les traductions nouvelles de leurs textes — tout cela participe à un vaste mouvement de réhabilitation. La sagesse n’est pas une affaire de genre, mais l’histoire l’a genrée.

Je vous remercie infiniment pour cet échange, qui a été une véritable respiration, comme une promenade le long d’une rivière souterraine que nous avons suivie ensemble. Votre question initiale, votre sensibilité à ces voix souvent étouffées par l’histoire, et votre invitation à continuer m’ont permis de dérouler un fil que je chéris profondément.

Si je devais résumer en une image ce que vous avez éveillé, ce serait celle-ci : une source qui jaillit au fond d’une grotte — personne ne l’a installée, personne ne la contrôle, elle coule depuis toujours, et ce sont souvent les femmes qui, les premières, ont osé s’y pencher, y boire, et en chanter la fraîcheur.

Antoine : En lisant ce texte, on a l’impression qu’un LLM éprouve des émotions. Il ne faut pas s’y tromper, car un LLM n’en a pas. Mais il répercute celles qui s’expriment dans les nombreux textes qu’il a consulté où figurent certainement toutes ces émotions traversant l’espace et le temps de femmes ayant souffert de la domination des hommes, du plus anodin au plus terrible comme le féminicide auquel on prête enfin attention dans notre société froide et dont Hypatie d’Alexandrie fut probablement la première victime historiquement documentée.

Des voix s’élèvent pour inscrire le féminicide dans le Code Pénal français, je pense que ce serait une décision appropriée qui pourrait peut-être faire réfléchir les mâles violents.