Le virus de l’antijudaïsme en Europe mutera en antisémitisme puis s’habillera d’antisionisme. Il est d’abord dû à l’agressivité des clergés du début du christianisme, relayé ensuite par la méfiance populaire envers ces juifs vus comme des étrangers et la jalousie pour leur réussite intellectuelle et économique. Nos frères juifs subissent une culture européenne qui va du préjugé d’ignorance à la hargne meurtrière.

J’ai côtoyé des juifs dans ma jeunesse sans savoir qu’ils l’étaient, lors de mes études et de ma vie professionnelle. J’ai découvert tardivement que les crimes nazis n’étaient pas qu’un accident de l’histoire dû à la folie d’un Hitler. Des préjugés à leur encontre persistent. Les contacts avec mes frères juifs ont toujours été agréables et enrichissants, intellectuellement et spirituellement : leurs connaissances permettent de mieux comprendre les prophètes de la Bible. Ils sont nos frères aînés dans la descendance spirituelle d’Abraham, ils nous ont transmis mieux que d’autres la Parole donnée aux prophètes de leur peuple, hommage à eux !

Les travaux de Shlomo Sand ont montré que les idées traditionnelles d’un peuple juif descendant biologique de Jacob (devenu Israël) avec un territoire qui leur est attribué et peut être reconquis au détriment de ses habitants sont largement mythiques. Elles ont conduit à l’idéologie sioniste et à l’établissement d’un pouvoir étatique juif en Palestine, cause de nombreux drames et iniquités. L’Europe chrétienne et ses colonisations sont aussi responsables de cette impasse où s’enlisent les espérances de paix entre musulmans et juifs, mais la Parole, si nous l’écoutons, nous aidera à établir la Paix du Saint dans l’univers qu’Il a créé, la Paix de YHWH, la Paix d’Allah. Plusieurs générations repentantes seront nécessaires pour y parvenir.

1 Le juif Jésus et la secte des « nazoréens » rejetée par le sanhédrin

Pour le pouvoir impérial romain, les juifs sont une minorité rebelle provenant d’une terre située aux confins de l’empire, incontournable pour contrôler la Méditerranée et ses routes commerciales. Des juifs se trouvent dans toutes les grandes villes après leur déportation par Nabuchodonosor et par conversion de païens au fil des siècles, actée par leur circoncision. Ils sont utiles à l’empire par leurs bonnes connaissances du commerce et de la finance. Certains privilégiés ont pu s’acheter une citoyenneté romaine, mais ils restent irritants par leurs sectes religieuses compliquées qui leur interdisent d’honorer les dieux du panthéon romain.

Les plus visibles sont les saducéens, prêtres sacrificateurs à Jérusalem (qui ne croyaient pas à la résurrection). Ils partagent le pouvoir religieux, le Sanhédrin, avec les pharisiens, scribes et théologiens qui ajoutèrent à la Torah, déjà encombrée de livres d’hommes par les scribes, leurs lois orales. Elles ont continué à se complexifier, et l’éminent rabbin Maïmonide lista 613 règles de vie obligatoires pour être un bon observant de la Torah. Les autres sectes notoires sont les esséniens, repliés sur leurs communautés fermées, rigoristes et récusant la légitimité des prêtres, et les zélotes, déterminés à chasser par la force les soldats romains.

Les juifs, considérés par les romains comme un peuple spécifique, se différencient des autres par leur attachement à la circoncision, au Temple de Jérusalem, aux règles alimentaires et au monothéisme, qui contraste avec le polythéisme des romains, hérité des grecs, ou avec celui des arabes. Le zoroastrisme, religion officielle de l’empire perse, était devenu un monothéisme dilué. Les juifs se caractérisent aussi par leur eschatologie, l’attente d’un Messie libérateur annoncé par leurs prophètes.

Jésus (post 2), comme ses apôtres était de famille juive, fut présenté au Temple et circoncis. Il débattit avec les docteurs du Temple et fit sa Pâques. Dans la petite ville de Nazareth en Galilée, il exerçait comme son défunt père un métier de charpentier. Il ne fut jamais accusé d’idolâtrie ou de ces pratiques licencieuses ou barbares qui l’auraient éloigné du monde juif ou fait de lui un apostat.
On ne sait dans quelles circonstances il fut appelé à sa mission prophétique par Celui qu’il appelait « Abba », Père. D’après les récits évangéliques, dès le début de sa mission, il commença à relativiser les pratiques rituelles figées du judaïsme comme le respect du sabbat ou les règles des pharisiens en plaçant au sommet de tout l’amour pour Dieu et le prochain. Il mobilise des foules en Galilée par ses miracles et son charisme de prédicateur et le Temple de Jérusalem, pour sonder ses intentions, envoie des espions dans ce territoire périphérique qu’ils traitent avec mépris.

Confronté aux pièges qu’ils lui tendent pour dissuader le peuple de l’écouter, Jésus condamne sévèrement l’hypocrisie des autorités religieuses, saducéens et pharisiens. Il déjoue leur question piège sur l’impôt avec « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » et cite Jean le Baptiste quand ils lui demandent : « Qui te donne l’autorité ? ». En 1974, il confirmera que la distanciation à l’égard du système religieux juif était au cœur de son enseignement : « J’ai envoyé Pierre et mes disciples prêcher les juifs pour les délier en mon nom de leurs serments envers le Temple et ses prêtres, envers les synagogues et les lier à mes assemblées nouvelles » (16/12).

Jésus décide de provoquer le pouvoir religieux dans le Temple le jour de la Pâques, lieu et moment très importants pour tous les juifs. C’en était trop pour les saducéens et pharisiens qui s’emparèrent de lui, le jugèrent, le condamnèrent à mort et demandèrent à l’autorité romaine de l’exécuter, pensant se débarrasser définitivement de cette menace à leur pouvoir religieux. L’imprévu se produisit : sa Résurrection sauva son message de la disparition et dynamisa le zèle de ses apôtres.

Sur les quelques 800 000 juifs vivant en Palestine, très peu le suivirent, même si des foules vinrent l’écouter et réclamer des miracles : Luc n’évoque que 120 disciples qui se réunissent autour des apôtres après son ascension. Mais peu après, le jour de la Pentecôte, Luc parle de 3000 nouveaux convertis qui se regroupent en pieuses communautés partageant la prière, le pain et même leurs biens (nos frères juifs ont toujours été solidaires de leurs pauvres). Avec l’augmentation rapide du nombre de disciples, des tensions apparaissent entre les juifs judéens hébraïsants (généralement moins éduqués et plus conservateurs) et les hellénisants (plus ouverts sur le reste du monde, car le grec est la langue véhiculaire de la région).

Ses disciples appelés « nazoréens », choisissent sept personnes sous la direction d’Etienne pour s’occuper de l’intendance. Les succès de la mission rendent inévitable la reprise des persécutions par les autorités juives : Pierre et Jean, arrêtés, sont sauvés de la mort par l’intervention du sage rabbi Gamaliel, mais Etienne fut lapidé dès 34 et Jacques le majeur décapité en 42 dans l’indifférence populaire. Ces crimes ne faisaient pas l’unanimité : quand le grand prêtre Anan fit lapider en 62 Jacques le frère de Jésus, il fut dénoncé au procurateur Albinus et révoqué. Les premiers païens se convertiront dès 48, ce qui troubla les juifs chrétiens.

Les pouvoirs romains ne se mêlaient pas des divisions religieuses juives mais s’en prenaient occasionnellement à des juifs. En 64 les disciples de Jésus furent désignés comme cible spécifique distinguée des juifs traditionnels par Néron qui cherchait un bouc émissaire sans s’en prendre à l’ensemble des juifs.

2 L’apparition du mot chrétien, les persécutions par les romains

La révolte contre Rome en 66 marquera la différence entre les disciples de Jésus qui ne s’en mêlèrent pas et la majorité des juifs traditionnels qui participa à cette guerre écrasée par les soldats romains. Le bain de sang aboutit à la destruction du Temple en 70 et au suicide collectif des irréductibles à Massada en 73. Ce drame déstabilisa le monde juif, les nazoréens comme les autres, en les privant de leur référence identitaire, le Temple de Jérusalem, des prêtres sacrificateurs ainsi que du pèlerinage pascal. Les nazoréens devaient mieux se définir, se choisir une appellation, d’autant plus que le nombre de convertis venant du paganisme grossissait rapidement : ils n’étaient plus une secte juive parmi d’autres. C’est à Antioche, à la fin du premier siècle qu’apparut le mot chrétien. On ne sait si ce fut leur choix ou celui de leurs adversaires.

Les juifs de Judée furent décimés. La majorité des quatre millions de juifs se disperse dans la diaspora, à Antioche, Alexandrie et Rome, en Asie mineure, Italie du Sud et au Maghreb (par conversion de berbères), ils se regroupent sur les axes commerciaux. La conversion au judaïsme de païens se fait par attirance pour le monothéisme et les vertus des juifs, parfois par la conversion des dirigeants (Yémen, Khazar…), rarement par la contrainte (sauf avec la dynastie judéenne des hasmonéens), mais le prosélytisme cessera à partir du troisième siècle. Pour perdurer face à des empires parfois hostiles et à l’expansion du christianisme puis de l’islam, le monde juif traditionnel se referme sur ses assemblées et ses rabbins et sa population connaît un déclin démographique relatif, contrastant avec l’essor de la population chrétienne et musulmane.

Certains juifs traditionnels pouvaient pester contre ces assemblées de chrétiens trop missionnaires, éloignés des traditions auxquelles ils s’accrochaient, et qui avaient remplacé la circoncision par un baptême, ils n’avaient plus d’autre pouvoir que celui de les expulser des synagogues. Vers l’an 95, le rabbi Gamaliel II prononce ainsi une malédiction solennelle contre les apostats (les minims) et les disciples de Jésus (les nozrims). Le zèle apostolique des chrétiens se focalise sur les synagogues où ils témoignent de Jésus et de sa Résurrection. Mais le christianisme se développe aussi chez les païens et conduit à la reprise d’autres persécutions, celle du pouvoir romain pour se débarrasser de cette secte juive.

Les assemblées se réfugient dans les catacombes et attisent la ferveur des convertis prosélytes, attirés par l’exemplarité des premiers chrétiens et leur courage face au martyre. Les succès missionnaires de Paul de Tarse avaient déplacé le centre de gravité des chrétiens au détriment de la Judée : les grandes métropoles de l’empire et surtout Rome prennent de l’importance et les convertis d’origine non juive deviennent largement majoritaires. Dans ce contexte, un antijudaïsme chrétien émerge. Frustrés de la difficulté à convertir les juifs traditionnels, dès le deuxième siècle, les chrétiens développent un argumentaire contre les juifs, dans l’épitre de Barnabé, l’épitre à Diognète et surtout l’adversus judaeos du polémiste Tertullien. Marcion voulait éliminer les prophètes juifs des écritures qu’il limitait aux enseignements de Jésus et à quelques lettres de Paul.

Les théologiens débattent sur la « christologie » et la compatibilité entre l’unicité de Dieu et la divinité de Jésus. Celse, un néoplatonicien, argumente contre les chrétiens sur le sujet de l’unité ou la dualité de Dieu. Tertullien préfigure la doctrine trinitaire et met en avant le Saint Esprit, la colombe du baptême de Jésus. Au lieu d’ignorer ces débats stériles et de maintenir des communautés diversifiées, le monde chrétien va chercher une réponse chrétienne homogène : les évêques locaux se positionnent et des synodes tranchent les désaccords en excluant les insoumis. C’est le début d’une église hiérarchique et doctrinaire qui prépare la domination du clergé romain et sa chasse aux hérétiques. Elle prêche un transfert d’alliance, où les prophètes juifs de « l’Ancien Testament » sont considérés comme obsolètes après la venue de Jésus et ne sont cités que s’ils annoncent le Messie. Progressivement, les relations avec les juifs passent d’une rivalité de théologiens à l’ignorance mutuelle, puis à la condescendance des chrétiens devenus majoritaires.

Du côté du pouvoir romain, le développement des chrétiens par conversion de païens changeait la donne, car ils ne pouvaient plus bénéficier des privilèges que l’empire accordait aux juifs comme un peuple distinct dont il était plus simple de respecter les coutumes : le refus des sacrifices, le sabbat et la circoncision en particulier. Les chrétiens d’origine non juive sortaient de ce compromis et devenaient un risque pour l’ordre impérial. C’est pourquoi des hauts fonctionnaires romains en parlent avec inquiétude dès la fin du premier siècle, Tacite comme d’une « superstition exécrable » et Suétone comme d’une « superstition nouvelle et dangereuse ». La persécution ciblée contre les chrétiens va se préciser avec les édits de l’empereur Dèce en 249, suivi par ceux de Valérien et Gallien en 257 qui obligent les habitants de l’empire à participer aux sacrifices aux dieux. Elle se prolongera avec la grande persécution de 303-313 à laquelle Constantin mettra fin.

3 Le christianisme au pouvoir : le mépris du frère ainé

La fracture entre les juifs et les chrétiens se limite à une non-ingérence dans la vie des autres, donc sans cet acharnement pour convertir qui caractérisera les futures églises chrétiennes. L’arrivée des chrétiens au pouvoir dans l’empire va changer la donne. Le prince Constantin vainc par les armes ses rivaux, sa mère est chrétienne, c’est un empereur habile à garder son pouvoir. Il ne se fera baptiser que sur son lit de mort, mais il restitue aux chrétiens les biens confisqués par Licinius, et interdit les actes rituels du paganisme : sacrifice d’animaux, consécration de statues et consultation d’oracles. Il favorise le christianisme au dépend du paganisme mais pas du judaïsme dont il connait l’importance économique et financière, à quelques exceptions près comme l’interdiction pour les juifs d’avoir des esclaves chrétiens.

Après lui, des luttes de préséance entre évêques et empereurs surviendront : Ambroise de Milan contraint l’empereur Théodose à faire pénitence publique pour pouvoir entrer dans son église. Par opportunisme, certains empereurs prendront des mesures discriminatoires contre les juifs.
Mais c’est l’accusation absurde contre tous les juifs d’être responsable de la mort de Jésus qui va polluer la chrétienté. Certains voient la destruction du Temple comme un punition méritée et l’accusation de déicide se trouve dès le quatrième siècle sous la plume de Jean Chrysostome, père de l’église canonisé. Dans sa série de huit homélies Adversus Iudaeos, Jean Chrysostome dit en 398 : « lupanar et théâtre, la synagogue est aussi caverne de brigands et repaire de bêtes fauves…vivant pour leur ventre, la bouche toujours béante, les juifs ne se conduisent pas mieux que les porcs et les boucs, dans leur lubrique grossièreté et l’excès de leur gloutonnerie ».

Les chrétiens ont dû entendre de nombreux sermons ecclésiastiques aussi orduriers que mensongers par des évêques pestant contre les juifs refusant leur christianisme. Ils ont initié ce que certains appellent « l’éternelle haine du juif » pour lesquelles le monde chrétien s’est malheureusement distingué. Dans l’empire romain, on pouvait être juif et sénateur romain, César et Auguste protégeaient les juifs. En Chine, en Inde, ou dans l’Afrique préislamique, il n’y pas de traces d’antisémitisme. Mais le judaïsme est la seule religion tolérée dans l’empire devenu chrétien, et les juifs deviendront des boucs émissaires dans les périodes difficiles. Dans les siècles suivants le pouvoir chrétien va détourner son attention des juifs et se préoccuper de deux sujets. Les délires de théologiens sur la nature de Jésus-Christ qui vont déjudaïser Jésus et aboutiront au schisme avec Constantinople ; et les invasions barbares (sac de Rome par Alaric en 410). Elles affaiblissent le pouvoir impérial mais renforcent le pouvoir papal grâce à la christianisation progressive des conquérants.

Les dignitaires chrétiens deviennent puissants, ils profitent de la situation locale pour opprimer les juifs traditionnels de diverses manières, mais l’antijudaïsme marque une pause au sommet du pouvoir religieux chrétien. C’est localement que des persécutions se manifestent : au sixième siècle des chrétiens brûlent la synagogue de Clermont-Ferrand, ce que cautionne l’évêque en leur disant : « baptisez-vous ou partez ! », la communauté se réfugiera à Marseille. L’évêque d’Arles, lui, impose des baptêmes forcés, ce que le pape désavouera tardivement. Les préjugés populaires liées à la jalousie du frère juif brillant et riche prendront le relais. L’interdiction de l’usure par les clergés chrétiens, à une époque où les rois empruntaient pour financer leurs guerres avec des taux d’intérêt de 60%, va enrichir les communautés juives, à qui beaucoup de professions avaient été interdites, et susciter la jalousie du peuple comme des bourgeois cherchant à les concurrencer.

En dehors de l’empire romain, la présence de chrétiens avant l’arrivée de l’islam est limitée : lors de la pentecôte qui occasionnera de nombreuses conversions, Luc parle de parthes, de mèdes, d’élamites et d’arabes qui comprennent les apôtres. On évoque un voyage de l’apôtre Thomas en Inde et il y a un « évêque de Perse et des arabes » listé dans le concile de Nicée, mais la seule certitude historique est l’arrivée de réfugiés chrétiens dans l’empire perse (de religion mazdéenne) lors des persécutions romaines. Ces chrétiens issus de l’empire concurrent seront occasionnellement accusés d’être des espions et persécutés. Leur foi a la diversité des églises orientales proches de Constantinople et loin de Rome.

4 L’irruption de l’islam et la redistribution des pouvoirs religieux et politiques

L’évolution de la minorité juive est surtout liée au contexte de l’empire perse, plus tolérant que l’empire romain, puis de leurs relations en Orient avec leurs voisins arabes. Dans la première génération des musulmans, les tribus juives sont puissantes à Médine. Le pacte passé entre le prophète et les tribus arabes et juives de Médine ne tiendra pas. Deux tribus juives seront expulsées, une seule, les Banou Qorayza était encore présente lors de la bataille du fossé et leur trahison pouvait conduire à l’extermination de la communauté musulmane. Ils eurent des velléités de trahir le pacte et le prophète fut averti. Quand les coalisés mecquois renoncèrent, le non-respect du pacte fut débattu entre médinois et un arbitre fut choisi pour décider du sort de la tribu juive. Après avoir entendu les parties, il décida que ses hommes seraient décapités et les femmes et enfants renvoyés chez les autres tribus juives. Cet épisode douloureux évoqué par le Coran a marqué les débuts de l’islam, même si les traditions rabbiniques ultérieures n’en parleront pas. Mais elles évoquent à peine Muhammad (post 1).

Dans les générations suivantes, les juifs seront rarement persécutés dans le monde musulman, à l’exception notable du sanglant empire almohade. A cette époque, Maïmonide conseillera à ses frères juifs le « marranisme », une conversion de façade préservant la pratique privée de la religion juive. Pour fuir la persécution espagnole, c’est au Maghreb que beaucoup de juifs trouveront refuge. Ils y seront occasionnellement victimes de persécutions locales, par jalousie ou parce qu’ils se trouvaient piégés par des rivalités de pouvoir entre musulmans, mais ces persécutions n’atteindront jamais l’ampleur de celles des églises chrétiennes.

Le monde chrétien des premiers siècles dépend du contexte de l’empire romain où les pouvoirs religieux, après avoir éradiqué le paganisme, vont se crisper sur l’identité chrétienne au détriment de leurs frères juifs. Ils mettront du temps à prendre conscience que le monde musulman allait devenir une puissance religieuse et temporelle durable. Les conquêtes fulgurantes des cavaliers arabes ne leur échappent pas, mais ils pensent à tort que d’autres conquérants prendront le relais.
En Europe, les croisades sanglantes (voir post 35) révéleront l’ampleur de la rumination chrétienne contre les juifs, pourtant devenus une minorité quasi invisible. L’antijudaïsme sera officialisé dans le droit canonique de Grégoire IX en 1234 qui liste les discriminations prévues contre les juifs et les sarrazins vivant en terre chrétienne. Ce sont surtout les juifs qui sont visés, ces faux-frères, des déicides, alors que le sarrazin, c’est l’étranger qu’on supporte, mais qui ferait mieux d’aller habiter dans les pays musulmans.

Les juifs deviennent la cible des souverains (obligation de porter un signe distinctif, interdiction d’être armé, obligation de vivre dans des ghettos …). Ils sont sous la menace permanente d’une expulsion comme en Angleterre (1290) ou en France (1394), ou d’une confiscation de leurs biens. Périodiquement rançonnés pour renflouer les caisses des puissants, quand les choses vont mal, ils sont désignés comme boucs émissaires, livrés à la vindicte populaire, parfois forcés de se convertir, envoyés au bûcher ou massacrés. Ce fut le cas lors des épidémies de peste qui ravagent l’Europe. L’hostilité atteint des sommets avec l’expulsion en 1492 des juifs d’Espagne et l’inquisition qui se déchaîne contre eux après avoir ciblé les hérétiques chrétiens.

Au XVIIème siècle apparaît une nouvelle crise messianique liée à Sabbataï Tsevi (1626-1676). Cet homme, né à Smyrne, probablement un psychotique bipolaire, déclare qu’il est le messie libérateur attendu, convainc certains rabbins et attise une ferveur populaire autour de lui. Il annonce en 1666 qu’il allait s’emparer de la couronne du sultan ottoman en commençant par le convaincre de se mettre à son service pour engager une guerre qui anéantirait la chrétienté. Il s’embarque pour Constantinople, est d’abord emprisonné, mais continue de sa cellule à dynamiser ses fidèles, et finit par comparaitre devant le sultan qui lui laisse le choix entre l’exécution et la conversion à l’islam. Il apostasie mais mène une double vie de musulman et de juif caché exhortant ses fidèles. Le vizir l’arrête à nouveau en 1672 et l’exile en Albanie où il mourut. L’agitation sabbatianiste continua pendant plus d’un siècle et le mythe du messie libérateur sera relancé par d’autres prétendants.

L’Europe devient une puissance coloniale. Ses christianismes s’exportent avec leurs divisions (post 29). Les chrétiens ne persécutent plus la petite minorité juive. Le siècle des Lumières affaiblira les clergés chrétiens et l’abbé Grégoire écrit en 1788 : « les juifs sont membres de cette famille universelle qui doit établir la fraternité universelle, embrassons-nous en concitoyen et ami ». La Révolution française de 1789 va enfin donner aux juifs un statut d’égalité sous réserve d’une acceptation des droits et devoirs du citoyen sous un Etat de droit affichant sa neutralité religieuse.

5 De l’antijudaïsme à l’antisémitisme et à l’antisionisme chrétien

Le mot antisémitisme apparut à Berlin vers 1879 sous la plume de Wilhelm Marr et connait un succès immédiat à travers toute l’Europe. L’article de l’Encyclopaedia Britannica de 1910 affirme à juste titre que « l’antisémitisme » est « exclusivement politique », détachée des « anciens conflits médiévaux » et que le renouveau des persécutions anti-juives découle de l’émancipation civile des juifs et de l’éblouissant succès social, économique et culturel des juifs éduqués, laborieux, prévoyants et solidaires. L’idée du juif comme « sémite » n’était plus entachée de religion, mais constituait une « nouvelle réalité sociale ».

La jalousie pour la réussite des juifs alimente une colère froide incluant analyse sociologique et pseudo-scientisme raciste. L’antisémitisme rassemble des catégories opposées (Allemands/Français, bourgeois/ travailleurs, croyants/athées) et offre une réponse à la « question sociale », reformulée en une « question juive ». Le français Édouard Drumont écrivit son best-seller antisémite « La France juive » en 1886, mais des textes similaires vont apparaître à Budapest, Berlin, Vienne, Cracovie avec Vogelsang, Lagarde, Stoecker, Lueger, Boeckel, Dühring, Henrici, Schönerer… Le mot « juif » désigne, selon le lieu, les « libres-penseurs », les « riches », les « libéraux », les « francs-maçons » ou encore les « radicaux ». Les juifs les plus visibles s’étaient émancipés de la voie « traditionnelle » et étaient devenus ouvertement athées, socialistes, sceptiques ou capitalistes. Le « Protocole des sages de Sion » (diffusé dès 1903 en Russie, publié en 1920 en Allemagne et au Caire en 1925) part d’une traduction pervertie d’un accord de compensation financière entre quelques banquiers juifs et invente un complot de domination mondiale ourdi par les juifs et les francs-maçons. Il influencera Hitler, Henri Ford et Nasser. Il est cité dans la charte du Hamas et il nourrit encore des idéologies complotistes.

Parallèlement, dans le monde russe, les homélies judéophobes de Jean Chrysostome (un des trois saints hiérarques de l’orthodoxie) continuèrent à répandre leur venin. Des pogroms antisémites surviendront en Russie dès 1821 suite à des rumeurs malveillantes et reprendront plus largement après l’assassinat du tsar par des anarchistes en 1881 : certains popes excitent leurs fidèles contre les « tueurs du Christ » et des marchands locaux ruminent contre la concurrence des commerçants juifs. Les pogroms reprennent en 1903-1907, puis en 1918-1922 qui feront plus de 150 000 morts. En 1914, la Russie comptait encore cinq millions de juifs, la moitié de leur population mondiale, malgré l’émigration de deux millions de juifs, principalement vers les USA et un peu vers la Judée où la communauté juive compte déjà 85 000 personnes sur un total de 700 000.

Les persécutions en Russie furent un catalyseur du mouvement sioniste incarnée par Herzl qui fut marqué par les foules haineuses françaises lors du procès Dreyfus en 1897. Il inspirera la déclaration de l’anglais Balfour en 1917 : donner une terre de sécurité pour les juifs. Les discriminations fiscales en Pologne et les restrictions américaines à l’immigration en 1924 conduiront à d’importantes migrations vers la Palestine où les juifs seront 160 000 en 1929 et 400 000 en 1939, accentuant la pression sur les populations locales. L’hydre de la haine du juif ne cessera de produire de nouvelles têtes en Europe. Avec les Lumières, la Révolution française et la logique de citoyenneté d’un Etat neutre face aux religions, les juifs pourront retrouver une vie sociale à peu près normale, mais l’hydre refera surface dans les années 1875-1915 et deviendra un monstre avec le nazisme dont l’écroulement contraindra enfin les européens à ouvrir les yeux.

L’idéologie d’Hitler était païenne et nationaliste, la suprématie de la race aryenne pure conduisant à l’extermination des résistants, des homosexuels, des juifs, des gitans et des slaves. Les soldats allemands qui massacreront des slaves avaient sur leur ceinturon « Gott mit uns », Dieu avec nous (sous prétexte de lutter contre le communisme athée), leur folie meurtrière n’était plus alimentée par les pouvoirs religieux chrétiens, mais très peu de pasteurs et prêtres se sont insurgés contre ses horreurs et réprimandé leurs fidèles. C’est même un nazi, Ludwig Muller qui fut élu à la tête de l’église protestante unifiée.

L’antisionisme se développe quand les massacres nazis décideront la société des nations en 1948 à accomplir le rêve de Herzl sous forme d’une immigration en Palestine possible pour les rescapés de la Shoah avec un projet d’Etat qui mettra le feu aux poudres en Palestine car il ne prenait absolument pas en compte la situation des habitants arabes. Or ils n’étaient en rien responsable des persécutions contre les juifs qui furent surtout le fait des nations européennes soi-disant chrétiennes. Cette décision arbitraire sans préparation ni négociation sur le terrain est le déni de justice fondateur du drame interminable en Palestine qui deviendra la « cause palestinienne ».

La « cause palestinienne » et les guerres entre juifs et arabes deviennent un problème mondial (post 78). Il déborde la question religieuse et le contexte européen dont le pouvoir colonial est en fin de vie. Les relations entre arabes et musulmans s’enveniment : entre 1948 et 1998, le monde musulman du Maghreb, Machrek et Irak se vide de ses habitants juifs qui passent de 784K dont 500K au Maghreb a à peine 10K . Actuellement, c’est le monde des chrétiens d’Orient qui s’étiole sous la pression des islamistes locaux et de l’irruption de Daesh qui a déstabilisé toute la région.

Des traces d’antijudaïsme perdurent chez les chrétiens : c’est en 1959 que les mentions de « juifs perfides » et de « peuple déicide » sont supprimées des prières du Vendredi saint ! En 1965, l’encyclique Nostra Aetate déclare enfin que le peuple juif n’est pas responsable de la mort de Jésus et les papes suivants déclareront que l’antisémitisme est un péché. Les préjugés restent : la « haine des juifs simplement parce qu’ils sont juifs » alimente des justifications évasives pour rationaliser les sentiments anti-juifs des personnes sondées en 1965.

6 L’Appel à la Paix du Saint en 1977

L’histoire des persécutions contre les juifs est lourde. L’antijudaïsme, avait été forgé pour servir les intérêts des pouvoirs chrétiens, d’abord religieux, puis guerriers, puis politiques. Avec l’irruption de l’islam, les préjugés populaires hérités de leur endoctrinement par les clergés chrétiens prendront le relais de la persécution de leurs frères juifs en Europe et pour les rois et papes. La logique de guerre idéologique contre l’Islam remplace maintenant celle de guerre contre le judaïsme.

La situation sur cette terre considérée comme sainte par les juifs, chrétiens et musulmans aurait pu être plus grave. En 1977, la Voix de Dieu avertit le témoin d’Arès qu’une menace venant d’Egypte planait sur Jérusalem qui ne pouvait indéfiniment résister à la pression arabe (Parole de 1977, XXV/6 : « envoie l’aile blanche au paro »). Le témoin comprend qu’il doit adresser aux deux protagonistes un Message de Paix, ce qu’il fait le 25 octobre. Le président Sadate en accuse réception via l’ambassade d’Egypte à Paris, s’envole en Israël le 11 décembre et signera une paix déterminante qui sera respectée. Dieu aura été entendu, Sadate était un homme pieux et sage (qui sera assassiné comme son interlocuteur Begin). Les arrière-pensées des politiciens ne permettent toujours pas d’établir la Paix du Saint et la haine mutuelle qui y grandit se répand sur la planète.

Le contexte social est explosif : Israël est devenu un état juif où les arabes sont des citoyens de seconde zone. Les tribunaux rabbiniques, souverains pour les questions de mariages, font tout pour empêcher les couples mixtes. Sept cent mille arabes de Palestine se sont enfuis par peur ou sous la contrainte, plus d’un million de juifs ont fait leur aliyah (retour) depuis 1948 et l’Etat d’Israël limite maintenant l’immigration dans cette région devenue surpeuplée. L’évolution démographique favorise nettement les arabes, plus jeunes et au fort taux de fécondité. Sur le territoire historique de la Palestine, il y a maintenant environ 6,8 millions de juifs et presque autant d’arabes, dont près de 2 sont citoyens israéliens auxquels s’ajoutent plus de deux millions en Cisjordanie et autant à Gaza.

Il y aurait environ 6 millions de descendants de palestiniens dans les autres pays, mais il est très difficile d’estimer le nombre de juifs vivant en dehors d’Israël qui varie de 15 à 24 millions suivant le sens donné à ce mot, dont 6 à 10 millions aux USA. Les USA sont l’acteur déterminant pour rétablir la paix en Palestine : ils disposent d’une supériorité militaire écrasante et ont aidé Israël à construire une armée puissante, Tsahal, écartant le risque d’être rayé de la carte.

Plus de deux ans après l’écriture de ce post, une guerre terriblement meurtrière a repris (post 78). La seule solution est spirituelle, comme l’expose le post 79. Les européens sont maintenant marginalisés sur l’échiquier régional. Bien tardivement, Rome a enfin compris (voir annexe) qu’il faut changer d’attitude. Le pape appelle à la paix, mais qui l’écoute ? Et les clergés romains ne peuvent inclure le Coran dans leur patrimoine spirituel en écartant les délires de leurs théologiens.

Le Créateur nous donne une feuille de route en 1974, veillée 35 : construire des assemblées nouvelles libres de tous pouvoirs religieux et travailler à une alliance fraternelle avec les assemblées des synagogues et celles de soumis de Dieu. Elles disposeront dans leur lieu de prière les Livres de la Parole comme ils la proclament, sans tenir compte des livres des théologiens comme Paul, At Tabari ou les rabbins, et respecteront les pratiques rituelles des autres assemblées.

La Parole ne nous appelle pas à des discussions de théologiens. Elle est une, compréhensible par tous. Celle de 1977 fait le pont entre le Coran (en clarifiant ses difficultés d’interprétation) et la Bible (sans ses livres d’hommes). Elle récuse les pouvoirs religieux et politiques et leurs négociations alourdies d’arrière-pensées. Elle nous appelle à un travail de rapprochement des cœurs pour construire sur le terrain des solutions pacifiques établissant l’équité. Pour que les nations s’embrassent et que le monde devienne un nuage d’or (XIX/22). Nous en sommes encore très loin, mais il ne faut jamais désespérer de l’humanité et de Son Créateur.

Annexe : extrait de l’Encyclique nostre aetate, 1962 : « Du fait d’un si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux Juifs, le saint Concile veut encourager et recommander la connaissance et l’estime mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’un dialogue fraternel. Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivants alors, ni aux Juifs de notre temps (…). L’Église, qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes, quels qu’ils soient, ne pouvant oublier le patrimoine qu’elle a en commun avec les Juifs, et poussée, non pas par des motifs politiques, mais par la charité religieuse de l’Évangile, déplore les haines, les persécutions et les manifestations d’antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les Juifs ».

Bibliographie :

  • Armogathe / Hilaire (sous leur direction) : Histoire générale du christianisme (puf)
  • Shlomo Sand : Comment le peuple juif fut inventé (+ la terre d’Israël)
  • Elie Botbol : Quel avenir pour le judaïsme ?
  • Abitbol, le passé d’une discorde, juifs et arabes
  • Jacqueline Chabbi) / Thomas Romer : Dieu de la Bible, Dieu du Coran