L’indien Bouddha (post 4) et après lui le juif Jésus fils de Marie (post 2), sont sans conteste deux hommes qui ont marqué l’histoire de l’humanité par leur vie et leur enseignement qui ont traversé les millénaires et les continents.

Marc Ballanfat, agrégé de philosophie, est un des rares indianistes français avec Michel Hulin qui fait autorité dans le domaine du Vedanta. Il a honoré mon modeste blog de sa contribution aux posts 95, deux dialogues dédiés à l’héritage spirituel et philosophique de la culture indienne. Je lui avais posé le sujet de Bouddha comme philosophe. Il ne l’incluait pas dans cette catégorie parce qu’il n’a pas fondé d’école de philosophie comme Socrate et les penseurs de l’Inde, de la Perse ou de la Chine.

Votre bloggeur s’est passionné pour la philosophie dans sa jeunesse, en autodidacte déterminé à mieux comprendre les grands philosophes qui l’intéressaient. D’abord les grecs que je m’escrimais à lire dans le texte dès le lycée sans avoir la maturité pour vraiment comprendre leurs pensées. Puis à partir de l’X, ce furent les grands philosophes allemands dans leur propre langue, difficile à bien traduire en français. Ensuite, en raison de mon intérêt croissant pour les textes sacrés, les grands philosophes de l’Inde et de l’islam dans des traductions françaises ou anglaises.

Mon choix de penseurs était libre et sélectif. Je n’avais pas besoin d’afficher cette panoplie encyclopédique de citations qu’aime le monde académique, ni de prouver la profondeur de ma compréhension en rédigeant des articles, ou en préparant des conférences, voire des mémoires ou une thèse. Mes débats contradictoires de jeunesse furent avec mon frère Vincent (X67), comme moi un autodidacte de la philosophie. Sa Weltanschauung était plutôt kantienne, la mienne hégélienne, nous étions en phase sur Husserl, Simmel ou René Girard, mais pas sur Nietzche et a fortiori sur Bouddha.

N’ayant pas participé à des débats avec des connaisseurs, je suis conscient de mes limites et apprécie toute interaction avec des spécialistes d’un domaine de la philosophie. J’ai pu récemment échanger avec deux philosophes de qualité, Pascal Bruckner et Michel Olivier, docteurs en philosophie, enseignants et auteurs. Or depuis que j’échange avec des philosophes français diplômés, j’ai constaté (à ma grande surprise) que les philosophies asiatiques ou liées au Coran sont quasi-absentes des programmes universitaires français, focalisés sur les philosophes occidentaux.

C’est ce que soulignait déjà Roger-Pol Droit dans son livre « l’oubli de l’Inde » paru en 1989 : les philosophes français furent à la pointe de l’étude des écrits sacrés de l’Inde au XIXème siècle, mais ils ont disparu de leur radar au siècle suivant. Au point que la plupart des philosophes occidentaux ne considèrent pas leurs homologues indiens comme dignes d’être intégrés aux études académiques. Ce fut la position du grand Hegel, mais il en a changé à la fin de sa vie après s’être mieux informé.

Je propose dans ce post de réfléchir de manière non académique au sujet des philosophes et de la philosophie en partant de l’exemple du Bouddha historique (-563 à -483 ?) avant d‘élargir la réflexion.

1 Siddhartha Gautama, un itinéraire de vie hors normes

Pour débuter la réflexion sur Gautama comme philosophe, je pars d’un texte banal de Wikipédia : au sens antique, le philosophe est une personne qui cherche la vérité et cultive la sagesse ; au sens moderne, le philosophe est un intellectuel qui contribue dans une ou plusieurs branches de la philosophie, telles que l’éthique, la logique, la métaphysique, l’herméneutique, la théorie sociale ou encore la philosophie politique.

Les frontières historiques de la philosophie étant floues, les caractéristiques du philosophe le sont aussi.

Nous examinerons d’abord certains choix marquants fait par Siddhartha Gautama dans l’ordre chronologique de sa vie. Une biographie assez récente comme celle de Schuman, expurgée des légendes dorées, est une bonne base factuelle.

Il y a des génies précoces dans de nombreux domaines, artistiques, mathématiques, sciences, jeux d’échecs…. On peut aussi discerner dès le plus jeune âge des signes d’une vocation spirituelle. Hildegarde de Bingen eut ses premières expériences mystiques dès l’âge de 4 ans. Le jeune brahmane mystique Ramakrishna déroutait son entourage et les fidèles de son temple par ses extases subites. Les proches de certains guides spirituels de l’Inde comme Ma Ananda Moyi ont vite décelé que cet enfant était totalement différente, elle est devenue la sainte de référence de l’Inde moderne. Ramana Maharishi, un autre guide spirituel qui fait l’unanimité (post 11), entama dès l’âge de 16 ans une quête spirituelle autonome dont l’intensité ne faiblira jamais.

Je ne connais pas de telle précocité en philosophie qui nécessite une maturation de la pensée en la confrontant à celles des autres et aux épreuves de la vie. Les grands philosophes ont tous une personnalité qui se distingue tôt dans leur vie et s’affirme ensuite progressivement par une détermination inébranlable dans la recherche d’une vérité et la formulation d’une pensée autonome.

Dans le cas de Bouddha, son contexte familial lui assurait une jeunesse dorée et une vie d’adulte comblée de biens matériels et affectifs, des perspectives anesthésiantes. Mais elles n’ont jamais pu satisfaire cet homme en quête d’absolu. Il fut éduqué en prince de caste guerrière, avec une formation intellectuelle basique. On le maria jeune et il eut un enfant dix ans après. Il connut les joies de la famille et du couple.

Bouddha raconta à ses moines (Aṅguttara Nikāya): « Au milieu de cette vie heureuse, je réfléchis. Le naïf passant de ce monde sujet à la vieillesse, à la maladie et à la mort, est dégoûté lorsqu’il rencontre un vieillard, un malade ou un mort. A cette pensée, l’ivresse de la jeunesse, de la santé et de la vie m’a quitté ». A 29 ans, il renonça à tout ce confort, sans événement déclencheur particulier et au désespoir de ses proches pour répondre à cette question lancinante de la souffrance. La recherche du bonheur ou de la non-souffrance est bien un thème classique de la philosophie.

Dans le contexte de l’Inde, le passage à une autre phase de la vie, celle d’une recherche spirituelle en itinérance de renoncement était respectée, mais tard dans la vie, vers 50 ou 60 ans. Il a fait très tôt ce choix et a persévéré. Il commença par être à l’écoute de maîtres spirituels qui lui enseignèrent les bases de la méditation et du contrôle du souffle. Cette implication du corps, de l’esprit et de l’âme est caractéristique de la spiritualité indienne qui ne peut se contenter de mobiliser l’intellect.

Alors que son premier maître, impressionné par la stature de ce jeune disciple, lui avait proposé de guider ses nombreux disciples pourtant plus anciens que lui, Bouddha déclina l’offre pour poursuivre sa propre recherche. Car il avait déjà identifié les limites de sa pratique et de son enseignement. Il se mit ensuite à l’écoute d’un autre maître réputé qu’il quitta pour la même raison avant de suivre sa propre voie. C’est bien la caractéristique d’un grand philosophe qui tient à l’autonomie de sa pensée et ne peut se contenter d’être le membre éminent d’une école philosophique reconnue.

Siddhartha poursuivit seul, jusqu’aux extrêmes de l’ascétisme, sa quête. Il comprit que la voie des saddhus était une impasse, accepta un bol de nourriture offert par une jeune paysanne et décida de s’asseoir sous un ficus et d’y rester jusqu’à ce qu’il obtienne la réponse à sa quête. Il médita toute la nuit, puis reçut une illumination soudaine, celle du Dharma.

Il affirme que cette voie a toujours existé et est accessible à tout humain qui fait l’effort nécessaire pour la trouver. D’autres éveillés avant lui l’exprimèrent différemment en fonction de leur contexte et de leur langue. Gautama affirme également, contrairement aux prophètes, que cette lumière ne lui est pas venue par des voies surnaturelles, mais à la suite d’une autodiscipline de vie et de pensée. A ce stade de sa vie, il avait 35 ans, nous pouvons parler de Siddhartha comme d’un éveillé, mais pas encore comme d’un philosophe enseignant.

Selon la tradition, il hésita entre vivre en simple éveillé ou partager avec d’autres ses lumières. Il était resté en contacts occasionnels avec quelques autres renonçants qui aspiraient comme lui à la libération (moksha), cette quête indéfinissable qui caractérise la spiritualité hindoue. Ils s’étaient mutuellement engagés à s’informer de leurs découvertes. Il respecta cet engagement, alla les rechercher dans leurs lieux de méditation, et prononça pour eux, à proximité de Bénarès, dans le parc aux gazelles, son premier sermon.

L’originalité et la clarté de sa présentation logique de la voie du Dharma convainquirent ces ascètes qui devinrent ses premiers disciples, ce qui inaugura son statut de guide spirituel. Le socle initial de son enseignement est le juste milieu et la pratique de l’octuple sentier comme moyen de vaincre la souffrance (juste compréhension, juste pensée, juste parole, juste action, juste moyen d’existence, juste effort, juste méditation, juste contemplation). C’est une philosophie pratique de la vie.

2 Guide spirituel, puis philosophe par nécessité

L’enseignement du Dharma est une autre phase de sa vie qui dura 45 ans, jusqu’à sa mort vers l’âge de 80 ans. Il s’y engagea par compassion pour ceux qui restaient dans l’ignorance. Le contexte de celui qu’on appellera ensuite le Bouddha était celui des débats védiques, pratiqués par les brahmanes en sanscrit, dont ils gardaient pour eux la maîtrise pour tenir à l’écart les autres castes. Mais ils parlaient aussi les langues locales courantes (dites prakrit).

Or il est toujours de tradition en Inde quand on croise la route d’un renonçant qui frappe par la noblesse de son attitude et son rayonnement indicible (parfois par un simple regard), de s’asseoir pour l’écouter respectueusement (c’est le satsang). Certains décidèrent de le suivre pour l’écouter davantage.

Bouddha répondait généreusement et sans discrimination à tous les questionneurs, même ceux de basse caste, une attitude inhabituelle dans le monde indien, celle que Gandhi aura longtemps après lui. Il faut aussi noter que Bouddha n’a jamais sollicité de pouvoirs magiques ou spirituels (les siddhis) pour étonner et convaincre son audience, contrairement à d’autres maîtres spirituels indiens. Il ne convainquait que par la parole et le raisonnement, la caractéristique d’un philosophe.

L’intelligence intellectuelle de Gautama était certainement hors normes, mais couplée avec une intelligence spirituelle rare, elle fit de lui rapidement un maître de sagesse réputé. Il l’emportait dans tous les débats contradictoires que les brahmanes engageaient avec lui pour prouver la supériorité des idées issues de leur tradition. Nombreux furent ceux de caste brahmane qui devinrent ses disciples.

A l’époque, les dominateurs de cette société étaient encore les seigneurs et rois de la caste des guerriers, celle du Bouddha. C’est après plusieurs siècles d’habiles manœuvres que les brahmanes, maîtres de la magie et des sacrifices, purent convaincre le peuple que leur caste était supérieure. Les rois disposaient de la force et de l’argent, et quand ils convoquaient à leur cour des intellectuels pour écouter des débats contradictoires, ils s’empressaient de s’y rendre. Les succès de Bouddha dans ces débats ont accéléré sa réputation et le nombre de ses disciples. Certains maîtres réputés ont vu une bonne partie de leurs disciples les quitter pour suivre les pas du Bouddha. Ainsi la pratique du débat philosophique est devenue un levier essentiel pour répandre le Dharma, l’objectif initial de Bouddha comme guide spirituel.

Comme nous l’explique Marc Ballanfat dans le post 95, « en Europe, l’existence des écoles philosophiques dépend d’un fondateur et d’un texte fondateur ; Platon fonde l’Académie en écrivant ses dialogues, Aristote établit le Lycée sur ses cours et les textes qui les résument et, plus généralement, un philosophe pose les bases de l’école qui le représente. C’est le contraire en Inde : des courants philosophiques existent pendant plusieurs siècles (à partir du IVe siècle av. J. C.) avant l’établissement des écoles correspondantes ».

Cette datation pourrait s’expliquer par le bouleversement dans la pensée brahmane que les idées du Bouddha ont constitué, en particulier parce qu’il déconstruisit à la fois la rétribution karmique par le biais des réincarnations et la pertinence des pratiques sacrificielles et magiques qui donnaient aux brahmanes leur richesse et leur statut social.

Revenons au sage Bouddha. Le nombre de disciples augmentant rapidement, il a dû organiser cette communauté nomade financée par des dons de nourriture ou d’argent. Bouddha institua alors deux statuts, l’un de disciple laïc qui continuait sa vie mondaine dans sa famille et son travail et un autre de moine renonçant à toute possession personnelle sauf le strict nécessaire. Dans cette communauté de moines (sangha), il a fallu édicter des règles de vie, ce qui ressemble à un début de religion. Mais Bouddha enseignait : « il est dix liens qui attachent les êtres à la roue de l’existence : l’illusion du moi ; le doute ; l’attachement aux rites et aux cérémonies ; le désir sensuel ; le mauvais vouloir ; le désir du monde des formes ; le désir du monde sans formes ; l’orgueil ; l’agitation ; l’ignorance ».

La religion brahmanique ne pouvait s’y reconnaître ! La pratique dans le sangha était une discipline de renoncement aux satisfactions sensuelles et émotionnelles afin de concentrer son énergie sur l’écoute de l’enseignement, la concentration de l’esprit et la méditation personnelle, avec comme objectif ultime la contemplation. Ces disciples à l’écoute du maître pourraient être comparés aux écoles philosophiques des grecs de la même époque qui impliquaient parfois une communauté de vie. On peut dire au terme de cette analyse que le Bouddha historique a fait montre des qualités humaines qu’on attend généralement d’un grand philosophe.

Par contre, on peut aussi argumenter que Bouddha a toujours refusé d’entrer dans des spéculations intellectuelles « ne tendant pas à édification ». Il dit dans le Sandhinirmocanasutra : « le domaine du clair discernement est inexprimable et totalement libre des désignations conventionnelles. La réalité absolue n’apparaîtra jamais au terme d’un débat : c’est là une caractéristique transcendant toute argutie». C’est l’instruction que ses disciples devaient suivre, répondre au mieux aux questions sincères, mais garder le noble silence face aux débatteurs. Bouddha développait sa juste pensée seulement pour déconstruire les édifices mentaux, traditions et préjugés qui bloquaient ses interlocuteurs dans leur acceptation du Dharma.

Gilles Deleuze définit le philosophe comme celui qui crée des concepts. Il travaille des idées de manière rigoureuse pour engager une pensée conceptuelle et critique. Il peut prendre librement appui sur des concepts légués par les autres philosophes et systèmes de pensée. Dans ce sens, Bouddha n’est pas au départ un créateur de concepts, mais un intellectuel qui affine une terminologie précise pour faire comprendre son appel à un chemin de vie et d’autodiscipline, l’octuple sentier. A la différence du philosophe qui stimule sa réflexion intellectuelle et structure ses arguments dans des directions qu’il définit librement en confrontant ses idées avec d’autres philosophes.

3 Bouddhismes tardifs et écoles philosophiques

Bouddha enseignait en prakrit, une famille de langues populaires dérivées du sanskrit. Prenons deux citations : « Le Bouddha comprend ceux qui soutiennent la théorie selon laquelle on atteint la délivrance dans l’état visible, mais il ne s’attache pas à cette compréhension. Il a compris réellement l’émergence et la disparition des sensations et le moyen d’y échapper, le Bouddha est libre sans reste de substrats. Ses propos sont profonds, difficiles à voir, difficiles à comprendre, sereins, supérieurs, inaccessibles au raisonnement, subtils, compréhensibles par les sages eux-mêmes. Il les fait connaître au monde après les avoir appris par ses propres connaissances spécifiques. » (Brahmajalasutra).

Sur la non-dualité qui agitait les débats védiques, il dit dans le Lankavatara sutra 27 : « Comme l’ombre et la lumière, le long et le court, le noir et le blanc, toutes choses n’existent pas réellement en tant qu’elles ne sont que contraires interdépendants. De même que toutes choses, le samsara et le nirvana sont non-duels. Il convient d’étudier la vacuité, le sans-naissance, la non-dualité et l’absence de nature propre. » Ce sont bien des propos de philosophe !

Du vivant du maître, grâce à sa sagesse, son autorité naturelle n’a jamais été (à ma connaissance), sérieusement contestée et ses sutras ont été soigneusement mémorisés par ses disciples de haute volée intellectuelle comme Sariputta et Mogallana qui comprenaient bien ses discours les plus sophistiqués. Bouddha disait : « Après ma mort, le Dharma et la discipline que je vous ai enseignées seront votre maître ». La discipline de vie des moines était respectée, mais leur compréhension des enseignements les plus subtils était hétérogène.

Ce fut la cause initiale de la séparation entre les deux traditions dites Hinayana et Mahayana. Un premier concile eut lieu dès -483 (?)avec 500 moines, arbitré par Mahakassapa pour les règles de l’ordre et Ananda pour les discours de Bouddha. Un second concile eut lieu en -383 (?) pour trancher sur dix innovations mineures sur la discipline et 700 moines conservateurs rejetèrent les innovations et se nommèrent Theravadin, « adeptes de la doctrine des anciens ». Les innovateurs, majoritaires se nommèrent Mahasanghika, « membres de la grande communauté » qui devint plus tard le Mahayana.

Les conservateurs voulaient prouver l’omniscience de Bouddha acquise lors dès son illumination. Ils retirèrent du canon original toutes référence à des découvertes ultérieures de Siddhartha et firent quelques additions grossières pour prouver que le maître savait tout à l’avance. Cette division initiale du bouddhisme ne résultait pas d’une divergence philosophique, mais de rivalités personnelles et de sujets d’organisation de la communauté. On peut effectivement affirmer que Bouddha n’a pas fondé lui-même d’école philosophique.

Un troisième concile eut lieu en -253 à l’initiative de l’empereur Ashoka. Le bouddhisme était au sommet de son influence en Inde et l’empereur voulait diffuser le Dharma partout ailleurs. Il envoya des émissaires à la cour de l’empereur chinois. Les premières écritures de textes (concentrés sur ses premiers discours) ne se firent que 4 ou 5 siècles après la mort de Gautama.

On ne peut vraiment parler d’une école philosophique bouddhiste qu’à partir de Nagarjuna, vers le deuxième siècle après J.C., qui enseignait et écrivait en sanskrit. L’école Madhyamaka fut développée par ses grands commentateurs Bhāvaviveka et Candrakīrti, et surtout par de nombreux maîtres tibétains, notamment Tsongkhapa (1357-1419). Une école rivale, Cittamātra se développa au quatrième siècle. Elles donnent des interprétations différentes de la doctrine de la coproduction conditionnée, un enseignement initial du Bouddha.

Vasubandhu né au Gandhara, près de Peshawar, est avec son demi-frère (?) Asanga un des fondateurs d’une autre école philosophique, yogācāra. Il se forme d’abord dans l’école Sarvastivada, puis dans l’école Sautrāntika. Il enseignait vers le IVème siècle et le bouddhisme Zen le considère comme un patriarche. Les écoles philosophiques ont donc commencé des siècles après la mort de Gautama.

Cette dérive vers les débats philosophiques contradictoires eut un effet non prévu par ces intellectuels. Les nombreux brahmanes indiens surent convaincre les rois et le peuple que le bouddhisme était trop compliqué, et il disparut quasiment de l’Inde au fil des siècles. En particulier grâce aux inlassables efforts d’un autre brillant renonçant et ardent défenseur de sa supériorité de caste, Adi Sankara (vers 750 après J. C.) qui reprit sans y faire référence l’enseignement du Bouddha sur la non dualité et en donna sa propre version. Elle devint prédominante dans l’hindouisme où plusieurs écoles concurrentes s’étaient développées. La non-dualité (advaita) est largement majoritaire dans la pensée philosophique moderne de l’Inde, mais c’est dans la lignée d’un autre grand renonçant, Ramanuja (vers 1100), qu’elle s’inscrit par la prééminence donnée à la dévotion (bhakti).

La pensée bouddhiste s’affaiblit de sa dispersion loin du foyer initial de la vallée du Gange et de son adaptation à des cultures très différentes. L’Asie du Sud-Est, le Tibet, la Corée et le Vietnam sont des pôles géographiques éloignés d’où sont partis beaucoup plus tard des « maîtres » qui ont exporté des bouddhismes culturels tardifs se réclamant de la pensée originale de Bouddha. Leur exotisme et leur créativité artistique séduit des chercheurs de Vérité occidentaux qui n’avaient pas trouvé de réponses dans le christianisme, l’agnosticisme ou le matérialisme.

On constate donc un grand écart entre des bouddhismes et l’enseignement du Bouddha historique, c’est la même situation pour les christianismes et l’enseignement de Jésus ou les islams et l’enseignement de Muhammad.

Le moine tibétain Matthieu Ricard et un neurologue ont coécrit « Méditation et cerveau », publié en 2017. Ils « rapprochent la philosophie bouddhiste, comme résultat des pratiques des moines tibétains et les observations des neurosciences issues d’expérimentations en laboratoire ». Pour développer une véritable  » science de l’esprit « , ce rapprochement leur semble indispensable.

Je ne connais pas l’ampleur des recherches de ce moine, traducteur du Dalaï Lama, mais à la lecture de ce livre grand public, j’y vois une réduction de la richesse de l’enseignement du Bouddha. Car la vie spirituelle ne se réduit pas au contrôle du mental, un travail concentré sur le sixième chakra, localisable entre les yeux (voir post 101). Ce travail de méditation n’est qu’un préalable à la contemplation qui recoupe sous un autre vocable la pratique des grands mystiques qui parlent d’extase.

Alors le septième chakra, au sommet du crâne, peut s’ouvrir aux mondes spirituels. A ce stade de son évolution, l’individu peut irradier de la lumière de son âme. Comme l’ont décrit les témoins de Moïse de retour du Mont Sinaï, ou de Jésus lors de la transfiguration.

4 Synthèse sur le Bouddha comme philosophe

Dans une encyclopédie philosophique en ligne, le professeur de philosophie Paul Bernier a publié un article approfondi sur le bouddhisme. Sa réflexion semble s’appuyer surtout sur la tradition Hinayana et Zen, mais je n’y ai pas trouvé de référence au crucial enseignement apophatique de la métaphysique du Bouddha sur l’existence d’un Non né, Non Devenu, Non Créé, Non Composé. Son analyse est cependant très intéressante et je reprends longuement le contenu de son article.

L’auteur attire notre attention sur le Sangārava-sutta (M, II, 211), dans lequel le Bouddha distingue trois conceptions différentes des sources de la connaissance menant au bien ultime. Celle des traditionnalistes qui acceptent l’autorité des Védas ;  celle des rationalistes qui s’en remettent à la spéculation métaphysique basée sur le raisonnement ;  et celle des expérimentalistes qui acceptent les données de l’expérience comprise au sens large.

Le Bouddha affirme qu’il se place dans la classe des expérimentalistes qui testent par eux-mêmes les vérités de sagesse pour vérifier si elles mènent effectivement au « fruit de la vie sainte », c’est-à-dire sagesse et perfection morale. L’expérience acquise par la pratique de la culture mentale n’est pas conçue comme une expérience mystique qui mettrait le sujet en contact avec un domaine qui transcende le monde naturel.

Ce sont des défauts émotionnels, surtout le désir avide et l’attachement à certaines conceptions du monde comme la croyance à l’existence d’un soi substantiel, qui empêchent la réalisation d’une connaissance expérientielle. La métaphysique du bouddhisme des origines est une métaphysique des processus anti-substantialiste. Le processus concret y est plus fondamental que le notion d’objet, concret ou abstrait. Elle s’oppose donc à une métaphysique substantialiste qui a dominé la métaphysique occidentale, et aux philosophies qui accordent plus d’importance à l’Être et aux objets qu’au Devenir et aux processus ou aux événements.

Elle s’oppose donc au monisme ontologique radical de Parménide, à l’atomisme de Démocrite, au substantialisme d’Aristote et rappelle celle d’Héraclite d’Éphèse selon laquelle le Devenir jouit d’une priorité métaphysique sur l’Être. Elle repose sur l’observation que le contenu de notre expérience consciente est dans un flux continuel, donc impermanent.

Un platonicien dirait qu’il existe bien des objets abstraits, qui ne changent pas : des universaux; et alors que dire du concept même d’impermanence ? Le bouddhisme des origines ne se prononce pas sur la question générale du statut des universaux, mais la plupart des écoles bouddhistes ultérieures ont adopté une forme ou une autre d’antiréalisme, soit le nominalisme, le conceptualisme ou l’idéalisme.

L’impermanence et la production conditionnée ne sont pas des objets abstraits mais des réalités concrètes dont nous pouvons faire l’expérience de façon directe. C’est une métaphysique des processus(Whitehead 1978, Rescher 1996 et 2000), selon laquelle le réel n’est pas fondamentalement constitué d’objets préservant leur identité à travers le temps, mais plutôt un assemblage de processus physiques et mentaux qui s’agrègent et se désagrègent, qui sont causalement conditionnés par d’autres processus physiques et mentaux et qui en conditionnent d’autres.

Si la notion de substance a occupé une place dominante dans la métaphysique occidentale ainsi que la notion d’objet, c’est probablement en raison de la structure du langage, particulièrement dans les langues où prévalent la structure sujet/prédicat ainsi que le génitif, et probablement aussi en raison de dispositions neurocognitives à percevoir le monde comme étant constitués d’objets stables et permanents

Le principal argument en faveur de cette approche est qu’elle s’harmonise avec nos connaissances scientifiques, particulièrement celles de domaines comme la mécanique quantique et la théorie de l’évolution. Dans le contexte de la philosophie bouddhiste, il serait sans doute exagéré de dire que la métaphysique des processus est une théorie philosophique, mais c’est plutôt une certaine façon de voir les choses qui se développe par la pratique de l’octuple sentier.

Ainsi le bouddhisme d’origine est avant tout une philosophie comme mode de vie dont le statut normatif est manifeste. Le concept de vacuité (śūnyatā) prendra plus tard un rôle central dans l’émergence de la littérature de la Prajnaparamita et des écoles philosophiques du Madhyamaka et du Yogācāra. Ce concept ne doit pas être hypostasié. La vacuité n’est pas une chose transcendante ou ineffable, c’est la caractéristique du réel, dénué de permanence, de substance, de soi et produit par des causes et des conditions.

La philosophie bouddhiste est-elle une forme d’idéalisme niant l’existence d’un monde objectif indépendant de nos conceptualisations ? Certaines des écoles philosophiques du bouddhisme sont réalistes, alors que le Madhyamaka s’oppose à l’idéalisme bien qu’il soit une forme d’antiréalisme, et le Yogācāra peut être interprété comme une phénoménologie.

En tant que philosophie comme mode de vie, l’expérience vécue du point de vue de la première personne y occupe cependant une place centrale, car c’est là que se trouve dukkha et sa cessation. Le bouddhisme part d’un diagnostic de l’expérience humaine et cherche à trouver les causes réelles de la souffrance et celles de sa cessation.

Compte tenu de la vitalité du bouddhisme, l’antique conception de la philosophie comme sagesse nous enjoignant de nous connaître nous-même n’est peut-être pas vouée à demeurer une curiosité qui n’intéresse que les seuls historiens de la pensée.

Antoine : Après ces extraits, je ne peux que constater que le bouddhisme en tant que philosophie est pris au sérieux par quelques universitaires. Notons aussi l’importance des langues de pensée et de communication. En linguistique, dans la grande famille des langues indo-européennes, le grec, les langues latines et les langues anglo-saxonnes constituent des sous-familles différentes. Les langues dravidiennes constituent aussi une entité bien distincte des langues dérivées du sanskrit ancien.

Marc, que pensez-vous des analyses qui précèdent ?

Marc Ballanfat : Ce qui est dit du bouddhisme est juste dans l’ensemble, me semble-t-il. Philosophe ou sage, le Bouddha a marqué la culture indienne de son temps, à condition de se rappeler que les sutras qu’on lui attribue ont été composés, comme ce post le souligne, bien plus tard, ce qui laisse penser qu’ils ne sont pas vraiment de la bouche du Bouddha. Ont-ils été mémorisés et transmis ? Ou s’agit-il d’une interprétation tardive pour répondre à l’évolution de la sangha ?

Antoine : Les passages les plus importants pour moi ne concernent pas l’organisation des moines dont Bouddha devait aussi s’occuper, mais les versets relatant ses inspirations, souvent de manière apophatique comme dans ce passage sur « l’existence d’un Non né, Non Devenu, Non Créé, Non Composé », prononcé dans le même contexte selon des textes des deux traditions. Il y avait certainement de grands esprits parmi les brahmanes avant Bouddha, des analyses fines et des débats védiques pointus, mais la pensée qui se dégage des sutras les plus profonds me semble vraiment unique, cohérente, et au-dessus de celle des hommes de son temps. On peut aussi noter que les premiers disciples veillaient à être fidèles à la ligne d’enseignement de leur guide spirituel qui a parlé à tous pendant presque un demi-siècle. C’est beaucoup plus tard que les spéculations hasardeuses apparaissent et créent des divisions d’écoles.

5 La matrice philosophique de l’Inde

Antoine : J’ai posé la question de la philosophie bouddhiste à Ingrid Auriol, une agrégée de philosophie qui enseigne dans les classes préparatoires et a publié une excellente traduction du traité de l’âme d’Aristote qu’elle a eu l’amabilité de m’offrir. Elle m’a répondu « Je considère l’usage du terme de philosophie,  s’agissant de la pensée orientale comme inapproprié. La pensée occidentale qui a souci de l’être est philosophie en procédant de l’impulsion grecque ».

J’ai découvert dans le monde universitaire une fragmentation des recherches philosophiques en fonction des langues et origines géographiques des philosophes d’autrefois. Contrairement à la recherche scientifique, l’Occident philosophe n’est guère ouvert aux mondes musulmans, indiens et chinois.

Marc, fin connaisseur de la philosophie du Vedanta, a publié chez Vrin un excellent livre, mais comme le bouddhisme est considéré comme hétérodoxe par l’hindouisme, ces deux traditions se sont éloignées alors même qu’on ne saurait les détacher de leurs racines dravidiennes, des monothéistes selon moi (post 6 et 13). 

Marc : J’aurais d’abord une question. Quelles sont les preuves que les dravidiens étaient monothéistes ? A quelle époque ?

Antoine : Commençons par l’époque. La génétique fait des progrès fulgurants et permet maintenant avec l’aide de la linguistique et de la paléo archéologie, de remonter très loin dans la préhistoire. Les indiens du Sud ont des gènes des Homo denisova, avec qui, comme les Neandertal, les Sapiens pouvaient s’hybrider (voir post 112). Ces Homo se sont éteints il y a environ 30 000 ans, leurs ancêtres étaient donc déjà présents en Inde, ce que confirme la linguistique. La famille dravidienne comporte une trentaine de langues, ce qui prouve son ancienneté et elle est limitée au sous-continent, surtout au Sud et à Ceylan. Les ancêtres des dravidiens étaient un grande civilisation orale dans une région très fertile à l’abri des luttes incessantes de pouvoir qu’ont connu les peuples de la Mésopotamie. Ils ont fondé dans la vallée de l’Indus des villes comme Harappa assez tardivement, où on a retrouvé une écriture qui n’a pas encore été déchiffrée.

C’était avant l’invasion des guerriers nomades indo-aryens venus du Nord vers la Perse puis l’Inde pour lesquels nous avons des informations historiques plus précises. Ils arrivent il y a moins de 5000 ans avec leurs religions sacrificielles, leurs prêtres et leur hiérarchie sociale où les guerriers étaient au sommet.

Sur le monothéisme des dravidiens, nous trouvons dans le Rig Veda plusieurs passages clairement monothéistes dont je ne vois pas comment ils pourraient être attribués à la vision du monde des indo-aryens.

Par exemple : Il n’y avait pas l’être, il n’y avait pas le non-être en ce temps Il n’y avait ni l’espace, ni le firmament au-delà. Quel était le contenu ? Où était-ce ? Sous la garde de Qui ? Qu’était l’eau profonde, l’eau sans fond ? Ni la mort, ni la non-mort n’étaient en ce temps, Point de signe distinguant la nuit du jour. L’Un respirait sans souffle mû de soi-même : Rien d’autre n’existait par ailleurs. A l’origine des ténèbres couvraient des ténèbres, tout ce qu’on voit n’était qu’onde indistincte. Enfermé dans le Vide, le Devenant, l’Un prit alors naissance par le pouvoir de la chaleur. D’abord se développa le Désir, qui fut le premier germe de la pensée. Cherchant avec réflexion dans leurs âmes, les sages trouvèrent dans le non-être le lien de l’être. Leur cordeau était tendu en diagonale : Quel était le dessus, quel était le dessous ? Il y eut des porteurs de semence, il y eut des vertus ; en bas était l’instinct, en haut le Don. Qui sait en Vérité, qui pourrait l’annoncer ici : d’où est issue, d’où vient cette Création ? Les dieux sont en-deçà de cet acte créateur : qui sait d’où il émane ? Cette création, d’où elle émane, si elle a été fabriquée ou si elle ne l’a pas été ? Celui qui veille au plus haut du ciel le sait sans doute ; ou bien ne le sait-il pas ? (10/129). Cette forme interrogative est poétique.

Voici d’autres extraits du Rig Veda dans la traduction de Jean Varenne (7.89) : « Si par hasard en la bassesse de mon intelligence je suis allé à contre-courant, ô Saint, aie pitié, Seigneur et pardonne…si par inconscience nous avons ruiné tes lois, ne nous fait pas de mal pour ce grief ô Dieu ». (10.71) : « Quand fut prononcée à l’origine la première Parole et qu’on donna des noms aux choses, ce qu’il y avait en celles-ci de meilleur, de pur, et qui était caché, se révéla avec amour. Quand les sages eurent formé la Parole en leur âme…la beauté s’imprima sur leur langage. Ils suivaient les traces de la Parole, ils la trouvèrent qui était entrée dans les poètes. La ramenant ils la partagèrent de multiples façons ; les sept sages l’ont fait retentir ». (10.81) : « Ses yeux tournés partout, lorsque Dieu unique, Il crée le ciel et la terre, Il les soude ensemble ».

10.82 : « L’œil du Père qui est sage dans sa pensée a créé ces deux mondes, le ciel et la terre prirent leur déploiement. Au nombril du non Né, l’Un est fixé, Lui sur lequel s’appuient toutes les créatures. Vous ne connaîtrez pas celui qui a créé ces mondes, quelque chose d’autre vous fait écran. Les récitateurs d’hymnes, ravisseurs de vie, marchent enveloppés de nuées et de bavardage ».

Certes les traductions du sanscrit ancien sont difficiles, mais l’affirmation du Créateur unique me semble sans ambiguïté et totalement décalée par rapport au panthéon de dieux invoqués par les prêtres brahmanes.

Antoine : En conclusion de cette longue analyse sur Bouddha, j’en déduis que Bouddha est bien en grand philosophe et qu’il ne peut être isolé de la matrice culturelle védique, même s’il ne cite pas les Vedas qu’il ne connaissait qu’indirectement par ses nombreux débats contradictoires avec les brahmanes.

6 Jésus, un philosophe ?

Certes, le mot philosophie est d’origine grecque. On pourrait débattre de la différence entre sophia et sapientia, mais le sujet de la sagesse est universel et intemporel, c’est donc ce thème de la sagesse que je retiens comme central dans ma réflexion philosophique.

Le sociologue et auteur à succès de livres sur la spiritualité Frédéric Lenoir a publié : « le Christ philosophe » en 2007 et « Socrate, Jésus, Bouddha, trois maîtres de vie » en 2009. Il y a certes des points communs entre eux comme la maîtrise de soi et la capacité à écouter l’autre, mais également des différences majeures liées à leurs objectifs, leur contexte historique et à leurs parcours de vie. Seul Socrate est universellement reconnu comme un philosophe au sens le plus large du terme, nous venons de parler de Bouddha, mais qu’en est-il de Jésus ?

L’auteur voit Jésus comme un philosophe en se référant d’abord à Erasme, un chanoine catholique du XVème siècle, fils d’un prêtre. Puis à Montaigne comme une des précurseurs de la philosophie chrétienne et de sa sensibilité humaniste.

F. Lenoir part de la dimension éthique de l’Evangile et invoque le rôle clef du christianisme dans l’avènement de la modernité occidentale et le renforcement des droits de l’homme. La culture chrétienne, issue du judaïsme et du sermon sur la montagne, prône indéniablement le partage, la non-violence, la liberté de choix et la fraternité humaine. La philosophie, c’est quand même bien plus que cela !

Depuis les présocratiques et surtout à partir de Socrate, toute une tradition a défendu la conception de la philosophie comme un mode de vie. Le stoïcisme en particulier est une philosophie de l’éthique personnelle influencée par son système logique et ses vues sur le monde naturel. Il prône l’acceptation sereine du destin et la maîtrise de soi et des émotions perturbatrices, et une vie en accord avec la nature. Le stoïcisme originel peut être relié aux théories (mal connues) d’Héraclite d’Ephèse.

La philosophie peut se concevoir comme une activité de création, de méditation, de définition et d’analyse de concepts tels que le bien, le mal, la beauté, la justice. Dans ce sens, Jésus ne peut être qualifié de philosophe. Mais elle peut aussi être envisagée comme une quête de vérité, de liberté, de sens, de conscience ou simplement de bonheur.

Lors de sa courte vie publique, abrégée par sa condamnation à mort par le Sanhédrin et exécutée par les romains, Jésus a surtout été un prédicateur de l’Evangile ayant une autorité naturelle sur les foules qui l’écoutaient. On ne le voit pas débattre intellectuellement avec des contradicteurs. Ses opposants, au service du pouvoir religieux juif, cherchaient à le piéger en invoquant leurs Ecritures et la tradition. Il a su les réfuter soit en citant les textes, soit par des paroles de sagesse.

Il affirmait que l’Evangile lui avait été transmis par Celui qui l’avait envoyé, le Créateur qu’il appelait « Abba », Père. Il lui avait été communiqué d’une manière qu’il ne précise pas. Le récit évangélique de la transfiguration évoque cependant un dialogue avec les prophètes Moïse et Elie à propos de sa mission et une voix venant du Ciel destinée aux trois apôtres qui l’accompagnaient, leur intimant de l’écouter.

Cette mission est confirmée dans le texte du Coran : Jésus doit répandre Ingel de même que Muhammad doit répandre le Coran et Moïse la Torah. C’est un travail de messager qui transmet une Vérité reçue de manière surnaturelle et indépendante de ses idées personnelles. Ce qu’il doit définir, ce n’est pas le contenu du message, mais les modalités pour l’enseigner. C’est une mission de prophète, de guide d’un peuple, pas un rôle de philosophe déployant ses arguments.

Ceci me conduit à définir Jésus comme un messager de l’Evangile et prophète, comme l’ont été avant lui Zarathoustra pour les Gathas, Moïse pour la Torah, et après lui Muhammad pour le Coran. Ces prophètes ont dû constamment lutter contre les pratiques religieuses de leur époque, les sacrifices et les idoles, ils n’avaient guère de temps pour philosopher, à supposer que leur esprit ait cette appétence pour les raisonnements abstraits.

Un autre aspect à souligner est la linguistique : la famille sémitique dont font partie les langues cananéennes, l’hébreu et l’arabe, sont des langues élaborées par des hommes menant une vie simple, d’éleveurs nomades et d’agriculteurs. Les cités n’y avaient pas le même rôle dominant que dans d’autres peuples de langues indo-européennes. Leur vocabulaire est surtout concret et leur grammaire relativement peu sophistiquée.

Ces langues ne se prêtent guère aux développements philosophiques. Mais avec la modernité et la croissance exponentielle de personnes de haut niveau d’éducation et polyglottes, la question des philosophes sémites se pose différemment, nous en parlerons dans le prochain chapitre.

Jésus et ses apôtres étaient indéniablement des juifs pieux respectant la halakha et priant dans les synagogues. Le mot chrétien n’est apparu qu’à Antioche, bien après sa crucifixion, pour désigner ses disciples, très minoritaires dans un monde juif déjà  dispersé géographiquement. Après avoir réfléchi à sa vie de prédicateur et sage, on peut se poser la question de la spécificité de la philosophie juive après lui. Il y a sans aucun doute de grands philosophes juifs, mais y a-t-il une philosophie spécifiquement juive ?

Je parlerais plutôt de culture juive, liée aux réflexions collectives sur la Torah écrite et les commentaires de rabbins. Dans cette tradition, la chronologie est déterminante, les commentaires les plus anciens font autorité. Ceci permet une riche accumulation de savoirs. Rachi (1040-1105) est un exemple illustre de commentateur français. C’est un rabbin et savant modeste, mais il n’est pas classé dans les philosophes.

7 Y a-t-il une philosophie liée à la culture juive ?

Il semblerait que tout commence à Alexandrie, fortement imprégnée de l’hellénisme ambiant, introduit en Judée depuis la conquête de la Perse par Alexandre le Grand (-356 à -323), élève d’Aristote. La tradition orale judéenne témoigne de respect et de méfiance entre Juifs et Grecs. Car la culture grecque choque la tradition juive, avec ses jeux sportifs dénudés et l’homosexualité érigée en art, des abominations à leurs yeux.

Je ne l’ai pas lu, mais un des plus anciens philosophes connus d’origine juive est Philon d’Alexandrie (-20 + 45). Juif hellénisé, Philon ne parle probablement pas l’hébreu, et bien que connaisseur de nombreuses traditions juives, il les comprend différemment des rabbins.

Très longtemps après lui, le philosophe juif le plus notable est Maïmonide (1138-1204), un rabbin et jurisconsulte. Il a profondément marqué le judaïsme dans sa pensée et ses rites. Ses treize principes de la foi sont bien connus et j’en partage la majorité. Je récuse ses principes 8 et 9 que « toute la Torah que nous possédons actuellement fut donnée à Moïse notre maître », ce que les découvertes scientifiques et les analyses herméneutiques récentes réfutent. Et je ne suis pas son principe 12 que le Messie n’est pas Jésus fils de Marie et doit être attendu comme un libérateur du peuple juif. Certes, la notion de messianisme est très complexe.

Maïmonide a vécu peu après Ramanuja, un sommet de la philosophie indienne et Al Ghazali (1058-1111), le grand mystique et philosophe perse et il est contemporain d’Averroès, mieux connu en Occident.

La référence incontournable est évidemment Spinoza (1632-1677), un penseur de génie qui maîtrisait parfaitement le latin et l’hébreu. Il avait les moyens intellectuels de contester toutes les interprétations rabbiniques de la Torah dont il connaissait parfaitement la lettre et le contenu. Son indépendance d’esprit lui a valu d’être exclu de la synagogue, ce qui correspondait à l’époque à une quasi mort sociale.

Son grand projet était de se focaliser sur la raison pour trouver des solutions aux questions philosophiques. Il a construit dans son Ethique un monument de la pensée logique. Dans son livre « le miracle Spinoza », F. Lenoir nous fait aussi découvrir l’homme et sa vie, en complétant ses écrits par ses lettres. Il nous montre la sagesse de cet homme confronté à de nombreuses épreuves et la joie qui a traversé sa vie en se consacrant à la réflexion philosophique, son héritage pour l’humanité.

Dans son contexte, on peut comprendre qu’il avait suffisamment de soucis pour ne pas se plonger dans le Coran, ce qu’il pouvait faire par ses compétences linguistiques et a fortiori sur Bouddha. Mais il avait une haute estime pour Jésus dont il loue l’enseignement et l’exemple sublime. Spinoza est un philosophe qui ouvre des pistes pour l’humanité, mais à comprendre dans son contexte européen. Il ne peut être circonscrit à une culture juive.

Parmi les grands philosophes modernes de culture juive, on peut certainement citer Georg Simmel (1858-1918), l’auteur de « la philosophie de l’argent », une vaste réflexion au carrefour de la sémiologie, de la sociologie et de la psychologie. Il m’a beaucoup fait réfléchir sur cet argent devenu invasif dans l’esprit de nos contemporains.

Et le célèbre Henri Bergson (1859-1941), premier prix du concours général de mathématiques, il choisit la philosophie, il sera couvert d’honneurs à ce titre.

Dans « Les deux sources de la morale et de la religion », ce philosophe admirateur de Spinoza plaide pour une religion ouverte et dynamique où l’expérience mystique, l’élan vital a un rôle essentiel. Il souligne les limites de la religion fermée liée à des superstitions et à l’observance docile de lois édictées par les autorités religieuses. Mais tout en soulignant l’importance de l’expérience mystique, il s’en tient à distance.

Il nous dit dans sa conclusion : « L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. À elle de voir d’abord si elle veut continuer à vivre. À elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l’effort nécessaire pour que s’accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l’univers, qui est une machine à faire des dieux ».

Je note aussi sa célèbre conférence sur l’âme et le corps, où il plaide pour une approche dualiste, mais sans distinguer entre l’esprit et l’âme. Il passe tout de suite au mot esprit. Alors que certains propos de Socrate comme dans Phédon distinguent pneuma et psyché. J’en parlerai dans le post 115.

Il y a aussi de grandes philosophes féminines qui ont enrichi ma réflexion comme Hannah Arendt (1906-1975) dont la lucidité en géopolitique était rare. Le post 26 évoque sa philosophie sur la complémentarité entre contemplation et action. Et Simone Veil (1909-1943), qui m’a profondément touché par sa vie et ses écrits. C’est dès l’âge de 14 ans qu’elle a compris comme une illumination, qu’il y avait un « Royaume ascendant ». Par référence à la vie de Jésus, elle a eu l’intuition qu’il fallait descendre et être humble pour se rapprocher de Dieu. Sa brève vie a illustré la force de ses convictions. Elle nous dit « La fin de la vie humaine est de construire une architecture dans l’âme ». C’est une pensée universelle.

Au-delà de mes lectures spirituelles et philosophiques, depuis plusieurs années, je m’immerge dans la culture juive en allant prier dans les synagogues. Je le fais à fois pour honorer ceux que je considère comme mes frères aînés et parce que je veux comprendre la haine contre eux qui perdure encore chez certains. C’est pourquoi j’ai fait des recherches historiques pour écrire le post 93 « vaincre l’antisémitisme », en dialogue avec des camarades de l’X de culture juive.

J’ai ainsi pu écouter les homélies de rabbins lors de la prière d’ouverture du Shabbat. Alors que la France bruissait des drames humains en Palestine de part et d’autre, j’ai été surpris de constater que l’émotion face aux crimes de guerre, avérés des deux côtés, était centrée sur la souffrance juive. Grâce à cette écoute et ces dialogues, j’ai mieux compris que nos frères juifs sont de grands traumatisés d’une longue histoire de persécutions et de haine de leur communauté. Elle est très minoritaire dans le monde, mais très soudée. Presque tous ont un membre de leur famille ou des relations qui ont pâti des crimes du Hamas. Il est donc compréhensible qu’ils soient d’abord sensibles aux drames vécus par leurs proches.

J’ai lu « la pensée juive » d’Armand Abécassis, né en1933, un philosophe français d’origine marocaine et juive séfarade, et feuilleté son livre récent « Jésus avant le Christ ». Ce qui m’a frappé, alors qu’il est né au Maroc, c’est que ses écrits semblent complètement ignorer le Coran alors qu’il a, à l’évidence, étudié attentivement les écrits chrétiens. J’ai constaté la même chose dans le monde chrétien historique et actuel et je le regrette profondément parce que l’ignorance de l’autre et de ses textes sacrés facilite les imprécations des fauteurs et profiteurs de guerre.

Par contraste, je trouve que le juriste André Chouraqui (1917-2007) a fait un travail remarquable pour rapprocher les cultures juives et musulmanes par une meilleurs compréhension de leurs textes sacrés. De plus il m’a beaucoup aidé à mieux comprendre la pensée sémitique (linguistiquement parlant, les juifs et les arabes sont des sémites et nous sommes des indo-européens). J’ai chez moi ses traductions de la Bible et du Coran et je les consulte souvent pour méditer avant de prier.

Et il y a Edgard Morin, né en 1921 dans une famille juive, philosophe autodidacte et sociologue. Sa pensée foisonnante, connue pour le thème de la complexité, est un bel exemple d’absence de frontière culturelle liée à ses racines familiales. Mais paradoxalement je ne lui vois aucune racine dans la spiritualité ou l’expérience de prière juive, même communautaire. Au contraire, ses critiques sensées de la politique de l’Etat d’Israël lui voudront un procès intenté par l’association France-Israël.

Sa pensée qui se veut complexe est assez réductrice à un univers mental intégrant certaines notions scientifiques, une sensibilité à la sociologie, et un recul de philosophe. Le sacré est en dehors de son radar de complexité : « Le sociologue qui réfléchit un peu sur son statut doit abandonner le point de vue divin, d’une sorte de trône supérieur d’où contempler la société ». Il confond ici, comme la plupart des humains, le sujet du divin et les doxas religieuses.

Mais comment analyser objectivement la complexité de l’homme et de la société si on exclut toute réflexion sur la dimension spirituelle individuelle et collective, à l’évidence incontournables ? Je n’ai vu dans ses œuvres aucune réflexion sérieuse sur Bouddha ou le Coran. Il est sensibilisé à la politique, mais surtout à la problématique de l’URSS et du communisme, d’actualité à l’époque.

8 Conclusion

Au terme de cette analyse succincte partant de l’indien Bouddha et du juif Jésus comme philosophes, je pense qu’il y a bien un héritage philosophique de l’Inde, mais pas d’héritage philosophique spécifiquement juif.

Tous les grands philosophes d’origine juive cités ici sont avant tout des penseurs occidentaux, humanistes et respectables. Mais on peine à trouver des exemples qui soutiennent une idée de philosophie juive spécifique, alors qu’il y a bien des philosophes étroitement liés aux matrices culturelles et linguistiques de l’Inde et de la Chine, et a fortiori pour ceux nés dans un milieu musulman.

Certains philosophes modernes ont concentré leurs recherches sur leurs collègues juifs, comme Franz Rosenzweig, et à un degré moindre, Emmanuel Levinas ou Benny Levy, mais c’est compréhensible compte tenu de l’immense littérature à étudier et de la pression exercée par l’antisémitisme européen.

Il y a donc de grands philosophes nés dans la matrice culturelle juive, mais ils ne peuvent être cloisonnés dans une école de pensée spécifiquement juive. Il y a Freud, Einstein et bien d’autres, mais il n’y a pas non plus de psychanalyse ou de science juive.

Il est indéniable que la culture juive a produit dans l’histoire humaine un nombre étonnant de grands philosophes dans une population si peu nombreuse. Nos frères juifs ont surmonté toutes les hostilités et crimes et consolidé une communauté largement répartie géographiquement, marquée par la culture rabbinique et d’un haut niveau d’éducation intellectuelle. Je suis confiant dans l’émergence future de grands philosophes formés dans la matrice culturelle juive.

A l’occasion de cette recherche, et à ma grande surprise, je dois aussi constater que la philosophie occidentale académique est cloisonnée, ignorant à quelques exceptions près, les grands philosophes de l’Inde comme Adi Shankara et surtout Ramanuja, du monde musulman comme le perse Al Ghazali, ou de la Chine comme Zhuangzi.

En effet, un philosophe n’est reconnu par le monde académique que s’il peut traduire directement les textes originaux. C’est facile pour le grec, le latin et les langues européennes, mais plus ardu pour l’arabe, le sanscrit ou le chinois, ce qui limite l’éclectisme de recherche des réponses aux questions universelles posées par la philosophie mondiale. Il n’en est pas de même en sciences, peut-être parce qu’elle a un langage universel codé par les mathématiques.

Or il est très difficile d’être un autodidacte en sciences, car les barrières à la compréhension abstraite sont nombreuses, mais en philosophie rien ne nous empêche de consulter les réponses et conseils des grands philosophes du monde entier en comparant des traductions et en contextualisant leur enseignement par la réalité historique de leur vivant.

Ainsi, en sapiens d’espérance, je vois dans la philosophie un axe de rapprochement pacifique et réfléchi entre des peuples perclus de préjugés par leur ignorance mutuelle et déroutés par l’impact socialement déstabilisant des crises migratoires. Elles vont s’accélérer avec le réchauffement climatique et le déséquilibre démographique entre l’Occident et l’Afrique, l’Inde et d’autres pays asiatiques. D’où l’importance de ce verset du Coran 49/13 qui nous appelle à mieux nous entreconnaître.

Depuis longtemps, je travaille à ce rapprochement dans une logique herméneutique, l’interprétation libre des textes sacrés. Or il y a beaucoup de similarités, y compris l’outil mental, entre la recherche spirituelle et la recherche philosophique.

Je vais donc reprendre ma vieille casquette de philosophe autodidacte pour mon travail de rapprochement des philosophies en 2026.