Antoine Bastien : Je retiendrai ici pour simplifier ton prénom Charles, celui de l’annuaire des polytechniciens. Tu as signé ton essai récent « La convergence monothéiste » de Francis, un deuxième prénom.
Vu de l’extérieur tu as eu un itinéraire familial et professionnel marqué par la continuité, alors que le mien a dû s’accommoder de mon choix d’alterner périodes professionnelles et voyages multiples pour découvrir d’autres cultures et leurs religions.
Tu as fondé une famille assez tôt et a fait une belle carrière dans le secteur financier. Tu es partner d’un grand cabinet de conseil pour les fusions-acquisitions. Tu as 15 ans de moins que moi et la retraite se profile. Elle te donnera plus de temps pour écrire et j’en suis heureux.
Charles Bédier : Merci Antoine. Pour moi la vie forme un tout, constitué de composantes complémentaires, et c’est cela qui fait un équilibre. La rédaction de cet essai s’est intégrée dans cette démarche.
Antoine : J’ai beaucoup aimé ta dédicace : « Aux femmes, seules à même de convaincre les hommes »
1 Le sujet du monothéisme
Antoine : Ton remarquable essai sur Akhenaton est très documenté à partir des analyses d’égyptologues réputés. Il éclaircit le rôle de ce pharaon comme prophète du monothéisme pour son peuple à une époque où le pharaon disposait d’un pouvoir quasi absolu, à peine contestable par les prêtres du polythéisme et les riches.
J’y ai appris beaucoup de choses et le recommande aux lecteurs du blog. Si Akhenaton est bien un prophète du Dieu vivant vers – 1350 comme Zarathoustra vers – 2300, l’idée très répandue dans le monde judéo-chrétien qu’Abraham, vers – 1850, est « l’inventeur » du monothéisme est donc erronée. Je suppose que tu as entendu quelques contestataires ?
Charles : L’essai souligne que le personnage historique d’Abraham n’est pas attesté historiquement, ce qui ne veut pas dire que ce dernier n’a pas de réalité spirituelle. N’oublions pas que la Bible est d’abord un ouvrage à vocation spirituelle. Il n’y a pas de trace archéologique des patriarches, on sait que le tombeau d’Hébron a été construit longtemps après leur datation supposée. Je pense qu’Abraham, père de la foi monothéiste dans la Bible, est un personnage spirituel inspiré d’Akhenaton, père attesté de la foi monothéiste. Quant à Zoroastre, le consensus s’accorde à dire qu’il aurait vécu pendant le premier millénaire avant JC, donc postérieurement à Akhenaton. Sa démarche théologique semble d’ailleurs avoir été développée de façon totalement autonome par rapport à celle d’Akhenaton, donc peu importe la date …
Antoine : Pour moi, la plus grande partie du texte biblique, à part celle qui décrit les actes et messages des prophètes, est une invention d’esprits humains, ceux des scribes juifs qui voulaient ancrer dans leur peuple leurs idées discutables. Ces scribes ne cherchaient pas à être fidèles aux faits, mais voulaient répondre aux attentes des pouvoirs de l’époque et endoctriner leur peuple. Le Coran reproche de manière répétitive aux lettrés juifs d’avoir sciemment masqué une partie de la Révélation d’origine donnée aux prophètes.
Une Révélation du Créateur transmise par un prophète et sans altération ultérieure ne peut ni se contredire, ni parler de mythes et de personnages mythiques. Dieu sait ce qui s’est passé et décide souverainement de ce qu’il convient de transmettre au peuple à qui un prophète est envoyé afin que son prophète puisse accomplir sa mission.
Lier l’existence réelle de personnalités comme Abraham à la découverte d’artefacts analysables par des historiens est une hypothèse très hasardeuse. Il s’agit de nomades vivants dans une culture orale très à l’écart des grands centres de pouvoir, l‘Egypte et les royaumes du Nord, souvent en rivalité guerrière.
Les prophètes de la Bible et surtout du Coran parlent beaucoup d’Abraham parce que Dieu a fait référence à sa fidélité quand Il enseigna les prophètes Moïse et Muhammad. De même Jésus fils de Marie a parlé d’Abraham. Cette attestation répétée de Dieu et de ses prophètes vaut plus pour moi que les analyses de tous les historiens du monde.
Pour Zarathoustra, la date réelle est importante parce que nous allons parler de la préhistoire du monothéisme dans son concept général, le différenciant de nombreuses formes de religiosités sapiens : animismes, polythéisme, panthéismes, chamanisme, spiritismes, religions traditionnelles…
Quand tu parles d’une existence historiquement attestée, tu parles du consensus actuel des historiens occidentaux qui considèrent la plupart du temps comme mythiques les personnages ayant vécu avant l’apparition de l’écriture, il y a à peine plus de 5000 ans. Pour eux, c’est de la préhistoire, donc inaccessible aux scientistes qui se limitent aux témoignages écrits, peu importe le support, et aux artefacts datables.
Or il y a plusieurs disciplines travaillant avec des méthodes scientifiques qu’il est maintenant possible d’associer pour remonter dans le temps et accéder aux faits réels anciens. Techniquement, il n’y a jamais de preuve absolue en science, sauf en mathématiques où le calcul est bon ou non. Dans les sciences expérimentales, un consensus se crée par l’accumulation d’expériences probantes dont le résultat est indiscutable, jusqu’à ce qu’arrive un nouvelle expérience qui bouleverse toutes les certitudes.
La mécanique quantique a longtemps été considérée comme une simple théorie rejetée par la plupart des savants traditionnels. Parce qu’à cette échelle, il n’y a aucune flèche du temps, aucun espace indépendant, aucune distinction entre corpuscule et onde. Une particule n’est qu’une probabilité qui peut se comporter en onde et passer en même temps à plusieurs endroits différents. On ne peut sortir de l’indétermination que par une mesure qui changera ses caractéristiques spatio-temporelles.
C’est très déstabilisant pour la pensée humaine, mais absolument toutes les expériences faites ont validé avec une extraordinaire précision le modèle théorique élaboré en particulier par Bohr, Heisenberg et Shrödinger. Bohr et Einstein étaient en profond désaccord sur certains points. L’expérience récente de notre prix Nobel Alain Aspect a définitivement tranché en faveur de la mécanique quantique défendue par Bohr, mais rien n’empêche les scientifiques d’élaborer d’autres modèles à l’avenir. Tant qu’ils restent réfutables par l’expérience (cf. Popper), il restent du domaine scientifique.
Mais la connaissance accessible à l’homme dépasse largement ce qui est du domaine scientifique. Donc quand tu dis qu’Akhenaton est le « père attesté du monothéisme », cela suppose qu’il n’y ait pas eu avant lui d’enseignant du monothéisme. Or il suffit de sortir du cadre mental occidental pour constater qu’il y a eu bien avant de nombreux monothéistes qui ont marqué l’histoire humaine de leur empreinte. Certains versets du Rig Veda sont indéniablement monothéistes et coexistent avec des versets polythéistes. Il faut donc comprendre pourquoi et qui les a transmis.
Nous savons maintenant, après la découverte récente de l’espèce Denisova que les dravidiens sont porteurs de leurs gênes. Or ils ont disparu depuis plus de 30 000 ans. Pour les linguistes, il n’y a aucun doute sur la distinction entre les langues dravidiennes du sous-continent indien et celles des envahisseurs nomades de langues indo-aryennes qui arrivent en Perse puis en Inde il y a environ 5000 ans. Or le monothéisme des inspirés dravidiens est incontestable et bien antérieur à celui d’Akhenaton.
Pour Zarathoustra, mes amis perses sont ulcérés quand on leur parle d’un « consensus occidental » d’une datation au premier millénaire avant JC et la science leur donne maintenant raison. Les Gathas de Zarathoustra sont incontestablement monothéistes, ils ont été transmis en vieil avestique dont les linguistes affirment qu’il est très proche du sanscrit ancien mais qu’il l’a précédé. Certains historiens grecs parlaient d’une datation de – 6000, d’autres vers – 1000.
Cette datation n’est que le produit de l’idéologie qui voulait prouver l’antériorité du texte biblique et poser Abraham comme inventeur du monothéisme. Ton étude prouve qu’Akhenaton est bien un prophète du monothéisme, mais c’est bien après Noé, le prophète biblique et coranique du Déluge, une catastrophe régionale scientifiquement avérée dont nous pouvons affirmer les traces incontestables il y a 7500 ans. Pour Zarathoustra, je propose dans ce blog une datation d’environ – 2300.
Quant à Adam et Eve, prophètes initiaux du monothéisme dans la Bible et le Coran, je propose une date d’environ – 45000 ans avec plusieurs arguments solides développés en particulier dans les post 112 sur les sapiens parlant.
Pour parler du monothéisme, sujet de ton livre, nous devons donc nous situer sur une échelle de temps beaucoup plus longue que le spectre étroit des historiens occidentaux.
2 L’itinéraire spirituel de l’auteur
Antoine : Publier un livre sérieux implique un gros travail de recherche en dehors de tes domaines de compétence professionnelle. C’est certainement un choix spirituel de maturité. Peux-tu me dire ce qui t’a conduit à le faire ?
Charles : L’intuition de départ, qui date de 30 ans, est une démarche de croyant. Selon laquelle il ne restait à Dieu, pour parachever sa création, que de se révéler à l’espèce qui pouvait le recevoir, à savoir les humains. Boucler la boucle de l’amour. J’ai considéré que l’Égypte était le summum civilisationnel de l’Antiquité. La Bible parle beaucoup d’Égypte.
Et là, alors que j’en n’avais jamais entendu parler, je suis tombé sur ce pharaon qui prônait l’existence d’un Dieu vivant unique et le rejet des idoles, cela m’a rappelé quelque chose. Et c’est là que j’ai commencé à chercher. Maintenant, quand j’ai commencé à chercher, j’ai fait abstraction de ma foi pour essayer de ne me concentrer que sur le factuel, si bien qu’une fois lancé, cet essai aurait aussi pu être écrit par un non-croyant.
Antoine : Ce que tu dis est très beau, mais le summum civilisationnel de l’humanité ancienne date de la préhistoire, la grande civilisation dravidienne qui a échappé au radar des historiens parce qu’elle a laissé peu de traces monumentales. Quelques ruines de pierre dans la vallée de l’Indus, villes d’Harappa et Mohenjo-Daro et dont les chercheurs n’ont pas encore réussi à déchiffrer les inscriptions trouvées.
Tu es comme moi né dans une famille catholique et tu as fait ta prépa à Ste Geneviève, un lycée fondé par des jésuites. Tu as gardé ta foi au travers des troubles de la jeunesse et de l’adolescence ?
Charles : Ma foi m’a accompagné tout au long de ma vie et de mes grands choix, sans doute une foi qui m’a aidé à faire face aux défis de l’existence, y compris mon intégration à l’X que j’attribue au soutien de l’Esprit Saint, merci Ginette et Max Boyer-Chamard sj.
Antoine : Tu as su maintenir cette foi au cœur de ta vie quand tu as construit ton itinéraire familial et professionnel ?
Charles : J’ai eu un moment d’ingratitude lorsque je me suis cru arrivé après mes premiers succès professionnels, mais je suis vite revenu au bercail spirituel pour y retrouver le sens et la force, et pour rester un homme libre dans l’exercice du toujours plus de performance. Mon dernier choix professionnel a été motivé par le désir qu’on pouvait faire mon métier autrement. Là encore, je me suis senti soutenu par une forme de providence qui m’a permis d’insuffler d’autres valeurs en accord avec ma foi, tout en maintenant une équation économique compétitive.
Antoine : Ce qui m’a interpellé dès ta préface, c’est deux termes que tu as utilisés : j’ai eu la vision que la religion d’Akhenaton était le premier monothéisme mondial… et pour éprouver cette intuition, j’ai décidé de repartir de sa racine historique, l’épisode amarnien.
Vision et intuition ne sont pas des mots anodins. Tu prends ainsi de la hauteur par rapport à l’intellect logique cultivé lors de nos études à Polytechnique tout en gardant cette discipline de travail que nos études nous ont apprise.
Charles : J’ai une conviction, transmise par mon père Pierre Bédier, qui est que rien n’arrive par hasard, que tout trouve une explication dans les faits, les évènements, et que c’est là qu’il faut rechercher si on veut comprendre. Et que comme les faits s’inscrivent dans le réel, c’est donc avec logique et sens du détail qu’il faut les explorer. Cette intuition de départ n’a donc eu de valeur que parce qu’elle m’a mis sur le chemin de cette recherche.
Antoine : Il faut donc reconstituer les faits réels associés aux récits de la Bible et du Coran. Tu dis, si nos trois monothéismes ont la même racine spirituelle, ils ne devraient pas se combattre quel qu’en soit le mode : critique, dénigrement, manque de respect, oppression, guerre, meurtre. Puis-je dire que tu milites pour la paix par la connaissance mutuelle ?
Charles : Oui. La paix par la connaissance et le respect mutuels.
Antoine : Ce qui rejoint ce verset du Coran 49/13 : Ô hommes! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entreconnaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, est le plus pieux. Dieu est certes Omniscient et Grand Connaisseur.
Pour moi, s’entreconnaître, c’est naître avec l’autre, donc partir de son itinéraire de vie. C’est pourquoi j’aime découvrir l’itinéraire spirituel de mes interlocuteurs.
Charles : Oui, j’apprécie ta démarche. Muhammad était un judéo-chrétien, si bien que ce verset est parfaitement en ligne avec ce que disent les trois monothéismes.
Antoine : Judéo-chrétien au sens où le Coran s’inscrit dans la continuité prophétique qui passe par Moïse et Jésus, oui, mais pas au sens d’alignement théologique sur ce que les religions juives et chrétiennes ont fait du Message de leur prophète de référence. Dans le Message coranique transmis par l’ange Gabriel, celui qui avait été envoyé à Marie, Dieu rectifie les erreurs majeures de leurs théologiens.
Je vais maintenant entrer dans le contenu des divers chapitres en te disant en toute franchise quand je suis d’accord et quand je ne le suis pas.
3 Un pharaon prophète du monothéisme, Akhenaton
Antoine : Le premier chapitre est sans conteste celui où j’ai le plus appris.
Je m’étais posé depuis longtemps la question du monothéisme du pharaon Akhenaton : Est-ce un homme de pouvoir comme César qui veut qu’on le vénère comme un Dieu, ou se présente-t-il comme un messager du Dieu Créateur unique, ce qui me permet de le rattacher à la continuité prophétique qui passe par Adam, Noé, Zarathoustra, Moïse et Muhammad ?
Ta démonstration, sur la base des travaux de grands égyptologues présentés méticuleusement est très convaincante : malgré son immense pouvoir, il ne se prend pas pour un Dieu.
Charles : En effet. Quand Amenhotep IV change son nom en Akhenaton, cela signifie « qui-est-utile-à-Aton ». Dans tous les documents archéologiques, il se présente comme fils, grand prêtre ou au service de son Dieu, mais jamais comme un Dieu. S’il se dit porteur de la révélation de l’existence de son Dieu, c’est bien qu’il ne se prend pas pour son Dieu.
Antoine : Akhenaton a 11 ou 12 ans quand il monte sur le trône vers -1335, c’est beaucoup trop jeune pour une maturité de réflexion spirituelle. Dans la lignée des convictions de la prêtrise de son peuple, il commence à envisager d’imposants chantiers pour honorer Amon, la divinité tutélaire de sa dynastie.
Mais on observe un changement radical et soudain de ses convictions. Une Révélation de Dieu à cet adolescent a dû intervenir. Il s’appelait encore Amenothep IV (« Amon est satisfait ») et mettra plusieurs années à s’affirmer. Sur demande du Dieu Vivant, il fait construire le domaine de l’Aton loin de Karnak, lieu de pouvoir de la prêtrise, et se présente comme le grand prêtre du Dieu unique Aton. Il se fait alors appeler Akhenaton, « celui qui est utile à Aton ». Cela ne plaît pas à la prêtrise traditionnelle, mais ils n’ont pas le choix, il a le pouvoir.
Le prophète Samuel a connu très jeune, vers -940 cet Appel de la Voix de Dieu alors qu’il était au service du prêtre Eli et de ses fils qui scandalisaient le peuple par leurs pratiques. Son autorité prophétique a vite été reconnue par le peuple juif qui savait que pour consulter Dieu, il fallait s’adresser au prophète qu’Il avait choisi. C’est lui qui oindra les rois désignés par Dieu, Saül puis David.
Dans sa stèle de proclamation, Akhenaton se présente comme fils d’Aton. « Bien que tu [Aton] sois dans mon cœur, il n’est personne qui te connaisse vraiment à l’exception d’Akhenaton (car) tu as fait qu’il soit conscient de tes desseins et de ta puissance ».
Seul porteur de cette Révélation, il se positionne naturellement comme l’intermédiaire entre le Dieu Vivant et ses sujets, ce qui le place dans la logique des prophètes ou messagers de Dieu. Il faut bien distinguer ces deux missions différentes.
Un messager comme Jonas doit transmettre un Message de Dieu à un autre peuple ou des puissants au pouvoir pour les avertir, c’est ce qu’il a fait avec réticence pour Ninive. Un prophète doit guider un peuple vers le Bien sous les instructions de Dieu, son Inspirateur. Moïse, de son côté, a été d’abord envoyé comme messager à Pharaon pour l’avertir de la demande du Très Haut de laisser partir ceux qu’il opprimait. Après avoir accepté, non sans hésitations, cette mission difficile, il est désigné comme prophète pour guider le peuple composite qui le suit vers un nouveau territoire de vie.
Charles : C’est une bonne question. Le dictionnaire Le Robert définit un prophète comme une « personne inspirée par la divinité, qui prédit l’avenir et révèle des vérités cachées », on est d’accord qu’Akhenaton révèle une vérité jusque-là cachée, celle de l’existence d’un Dieu vivant unique, ankh-Aton, et donc qu’il mérite la qualification de prophète. Mais les autres prophètes que tu cites interviennent alors que le principe du Dieu unique est déjà établi, tandis que le principal message d’Akhenaton est précisément celui de la révélation. Dieu n’a pas d’autre message via Akhenaton que celui de Le reconnaitre et de Le vénérer, ce qu’Akhenaton va passer sa vie à faire, tout en encourageant son peuple à faire de même.
Antoine : Le principe du Dieu unique est établi en Eden, quand nos lointains ancêtres parlaient directement avec lui, mais ensuite les humains oublient et construiront diverses formes de religions dont le polythéisme pour répondre à leurs inquiétudes. Pour le mot prophète, je ne fonde pas mes définitions sur ce que disent les bons dictionnaires, mais sur les mots mis en œuvre dans les textes sacrés en langue sémitique, la Bible et le Coran. Ils distinguent nabi, le prophète et razul, l’envoyé.
La définition précise de ces mots est à établir en fonction des textes où ils apparaissent. La notion populaire de prophète prédisant l’avenir (« prophète de malheur » comme Jérémie), n’est qu’une caractéristique optionnelle accordée par Dieu à un prophète. L’exemple majeur est l’Isaïe authentique de 1- 40. De son côté, le Coran affirme que Muhammad n’a pas été envoyé pour prédire mais pour avertir.
Il est rare dans la longue histoire des prophètes que Dieu choisisse un homme au pouvoir, tout dépend des circonstances comme tu le soulignes dans ton livre. Le roi David est considéré par certains comme un prophète. Cette qualification ne résiste pas à l’analyse. Ce jeune guerrier est oint comme roi à la demande de YHWH par le prophète Samuel, et c’est le prophète Nathan qui le réprimande pour son double crime d’assassinat et d’adultère avec Bethsabée qu’il convoite. Il reconnait sa faute et se soumet au prophète.
Charles : Mon essai n’aborde absolument pas cette partie-là de l’histoire biblique, et je ne me sens pas compétent pour répondre. En revanche, je peux faire le lien avec ta question précédente. Akhenaton est un homme au pouvoir, et c’est grâce à ce pouvoir qu’il va pouvoir transmettre le message divin à un peuple, le peuple amarnien qui, comme le suggère l’essai, sera à l’origine du peuple hébreu.
Antoine : J’ajoute que je ne vois rien dans les Psaumes attribués à David qui porte indubitablement la Trace directe de Dieu. C’est un musicien inspiré, mais ce n’est pas le seul, et les Psaumes bibliques, de sources multiples, servent dans le monde judéo-chrétien comme supports de chants collectifs. Aucun verset du Coran ne désigne le roi David comme messager ou prophète. D’après l’analyse très précise de l’auteur de la théorie du Zabour, évoqué dans ce blog, le verset 17/55 (et Nous avons apporté un Zabour à David) concerne un autre David.
Charles : C’est hors de mon champ de compétence.
Antoine : Ainsi, de par sa position au pouvoir et pour libérer son peuple des ténèbres du polythéisme et du pouvoir des prêtres, Akhenaton est un prophète qui peut imposer la Volonté de Dieu. Pendant quelques années, il entendra les réprobations de contestataires de sa réforme, mais il ne cèdera jamais tout au long de sa vie. C’est aussi la marque de l’autorité prophétique. Car que valent les récriminations des prêtres et des riches face à l’Autorité Souveraine de Celui qui l’a envoyé pour apporter de la lumière à son peuple ?
Charles : Il s’impose l’idée avant de l’imposer aux autres. Mais oui, il va utiliser son autorité pour tenter de réduire le culte polythéiste, mais n’y parviendra pas dans la mesure où ce dernier est l’essence-même de la civilisation égyptienne antique. Le pouvoir du monarque ne tient que si le système de pouvoir qui l’a placé là fonctionne, ce qui ne sera pas le cas. C’est dans ce sens qu’on peut dire qu’Akhenaton sacrifie in-fine sa position de roi pour son Dieu, et de ce fait rejoint le nombre des prophètes qui meurent sous l’autorité souveraine, en l’occurrence celle du polythéisme.
Antoine : C’est tout à son honneur. Il menace ceux qui tiennent des paroles inconvenantes, qu’elles viennent d’un dignitaire d’un étranger nubien ou de n’importe qui. Il affirme qu’il ne fait que suivre fidèlement les directives de son Inspirateur : C’est Aton qui veut que j’agisse pour lui en réalisant des monuments au nom durable pour l’éternité.
Un prophète bénéficie habituellement des conseils de Dieu pour affronter les difficultés de sa mission. C’est un dialogue avec Dieu Qui observe ce qui se passe sur le terrain. Malheureusement Akhenaton meurt jeune, après 17 ans de règne, vers – 1338 (peut-être assassiné ?). Les récalcitrants, qui avaient mis une sourdine à leurs contestations, profiternt de la faiblesse et du jeune âge des deux pharaons qui le suivront, probablement ses enfants.
Charles : Sa mission est celle de la révélation, et il l’a finalement bien accomplie, l’histoire l’a montré. Dieu lui a bien indiqué de quitter le pays de ses pères pour pratiquer sa foi, ce qu’il va faire grâce à ses moyens, entouré d’une cour qu’il entretient et qui créera des disciples à Amarna. Sa mort n’entraine pas l’arrêt immédiat de l’aventure qui perdure pendant environ 15 ou 20 ans.
Antoine : Pour moi elle perdure jusqu’à nos jours, à la fois par les émigrés d’Egypte qui ont accompagné Moïse et par les chrétiens coptes d’aujourd’hui qui sont des descendants restés sur place du peuple amarnien. D’après les linguistes, la langue copte est très proche de l’égyptien ancien qui appartient lui-même à la grande famille des langues chamito-sémitiques ou afro-asiatiques comme l’arabe utilisé en Palestine et la langue juive apparue bien près Moïse.
Il y a d’autres langues historiquement attestées dans la région, le phénicien du Liban (de la même grande famille), et la langue disparue des peuples de la mer venus de Lydie, de la famille linguistique caucasienne. Ces peuples, des trublions pour l’empire égyptien, s’étaient établis en particulier à Gaza, ces philistins contre qui les juifs n’ont cessé de guerroyer.
Akhenaton est un prophète courageux auquel je tiens à rendre hommage, mais il n’a pas su bien s’entourer. C’est sous son règne qu’a lieu l’ascension fulgurante d’Horemheb, un ambitieux d’origine modeste, excellent administrateur, mais qui ne partageait pas ses convictions monothéistes. Son activisme sans bornes lui permettra d’accéder au trône de pharaon vers – 1323, ce qui est exceptionnel pour un homme d’ascendance non royale.
Charles : Je dirais que les choses sont un peu plus compliquées. Horemheb n’intervient pas, en tout cas de façon historiquement visible, pendant le règne d’Akhenaton, même si les dates le font être un quasi-contemporain du monarque. Un personnage clé de ce règne est le Divin Père Aÿ, grand vizir d’Akhenaton, dans la tombe duquel on retrouvera les 2 hymnes à Aton. C’est ce dernier qui sera le régent des deux enfants d’Akhenaton.
Si le culte amonien est officiellement réintroduit 2 ans après la disparition d’Akhenaton, donc sous l’autorité de Aÿ, le monothéisme n’en est pas pour autant éradiqué ni la ville d’Amarna détruite. C’est l’avènement d’Horemheb qui succède à Aÿ, lui-même devenu pharaon au décès de Toutankhamon, qui entrainera la damnatio memoriae.
Le scénario que retient alors l’essai est que l’Exode serait intervenue sous le règne d’Aÿ qui, alors qu’il a encore le pouvoir, laisse ou fait partir le peuple amarnien pour le protéger de la reprise violente en main qui se profile. Et ce, guidée par ses deux principaux généraux, Horemheb et Ramosis (qui deviendra Ramsès 1er), qui seraient les inspirateurs historiques des personnages bibliques d’Aaron et de Moïse.
Antoine : Je suis d’accord avec cette datation historique de l’Exode, mais pas avec le lien par analogie fait entre Ramsès 1er et les « personnages » biblique et coranique de Moïse et Aaron. Les deux récits de l’Exode présentent Moïse comme le pilote de l’Exode guidé par Dieu. Ce n’est pas un chef militaire, c’est Josué qui en est un et massacre abondamment.
En présentant Moïse comme un personnage biblique et non un prophète réel, tu t’obliges à considérer que le récit de la transfiguration, si important dans le témoignage des disciples de Jésus doit être écarté comme non fiable. Il y a beaucoup d’insertions tardives dans les Evangiles officiels et de nombreux discours personnels comme ceux des théologiens Paul ou du rédacteur du prologue du quatrième Evangile qu’on ne peut confondre avec le témoin Jean de Zébédée, un pêcheur de poisson simple, aimant et fiable.
Car le récit de la Transfiguration par les témoins, Pierre, Jacques et Jean de Zébédée, est celui d’une expérience réelle. Ils ont vu le corps charnel de Jésus irradier d’une manière surnaturelle, ils ont entendu la Voix du Père leur disant de lui faire confiance, et ils ont témoigné de la présence des prophètes décédés Moïse et Elie donnant des conseils à Jésus pour la suite de sa mission. Un fantôme ne parle pas et ces disciples solides n’étaient pas des délirants ou des victimes d’une imagination débridée : leurs trois témoignages concordent. Impossible dans ce contexte de nier la réalité historique du prophète Moïse sans écarter ce passage essentiel des témoignages évangéliques.
Ma référence d’autorité absolue est la Révélation du Coran dans son texte arabe original, sans les signes diacritiques et les interprétations traditionnelles du monde musulman imposées par les califes par la violence. Le Coran est précis pour apporter à son prophète les informations dont il a besoin pour convaincre ses interlocuteurs. Il parle beaucoup du prophète Moïse.
Ni le Coran, ni le prophète ne voulaient de califes, mais les premières générations de compagnons arabes de Muhammad ont décidé d’en élire un. Ce fut un choix calamiteux. La plupart ont montré qu’ils étaient des dominateurs mâles et violents et ce contexte historique pèse encore lourdement sur le monde musulman actuel et pollue l’image du Coran dans le monde occidental qui l’ignore sauf pour le dénigrer.
Je vois bien en Aÿ un converti solide qui a protégé un temps ses frères monothéistes. Mais selon moi, l’opportuniste Horemheb était un hypocrite au sens du Coran, un homme dont l’affiliation au monothéisme n’était pas sincère.
Se sachant fragilisé par ses origines et la puissance du monothéisme amarnien, il s’appuiera sur les prêtres et puissants opposés au monothéisme pour entamer une persécution, afin d’éradiquer toute mémoire du règne d’Akhenaton de l’histoire égyptienne et des inscriptions hiéroglyphiques. Il fait frénétiquement buriner son cartouche et modifier les références à ses actions.
Charles : Oui, c’est un retour de balancier très violent. Akhenaton avait cherché à faire disparaitre les traces du polythéisme, sans succès. Horemheb va dans l’autre sens. Il est au service des grands prêtres amoniens et, comme on l’a dit plus haut, au service de la culture égyptienne antique.
4 Le paradigme occidental sur les premiers sapiens américains.
Nos frères du monde chrétien, européens ou américains, n’ont pas conscience, la plupart du temps, du poids de leurs préjugés de supériorité sur tous les autres peuples. L’église romaine, longtemps dominatrice a habilement cultivé cette fierté nationaliste et a flatté la France en parlant de la « fille ainée de l’église romaine ».
Longtemps le pouvoir de Rome a fait tuer ou persécuté les hérétiques (comme les albigeois et les juifs qui refusaient de se soumettre). La Doxa était basique. Nous, le clergé romain sous l’autorité d’un pape infaillible, sommes les seuls représentants de Dieu sur terre capables de vous sauver de l’enfer grâce à nos sacrements. Les pouvoirs sacramentels sont l’exclusivité des prêtres oints par les prélats romains et titulaires à vie de ce pouvoir, quel que soit leur comportement parfois blâmable.
Hors de l’église romaine, point de salut et les flammes de l’enfer pour les « hérétiques » que nous, la curie romaine, définissons souverainement. Ce pouvoir par la terreur symbolique a longtemps été efficace, quitte a être relayé par la menace physique de torture et de mise à mort comme à l’époque de l’Inquisition. Ce pouvoir réel a disparu progressivement sous la pression des penseurs de la Renaissance, mais l’influence symbolique est restée.
Sa traduction actuelle est : la Vérité absolue est dans le texte évangélique et les interprétations des clergés officiels des différentes églises chrétiennes officielles (plus de 300). Une des conséquences de ce paradigme est que le Coran n’est qu’un sous-produit inventé par Muhammad, un « imposteur » quand il se prétend envoyé par Dieu. Ce n’est qu’un chef guerrier qui a réussi par la violence. Donc il n’est pas utile de s’intéresser au Coran.
Dans le paradigme occidental, les chrétiens européens apportent la civilisation à des populations arriérées, des « barbares », qui ne peuvent éviter l’enfer que grâce à un baptême chrétien administré par des prêtres exclusivement titulaires de ce pouvoir sacramentel.
La puissance militaire des européens, développée au fil des massacres guerriers entre nations attisés par les pouvoirs religieux et royaux en connivence leur servira à mettre en œuvre une colonisation vers ces pauvres peuples barbares. Les conquêtes impériales par tous les moyens par les pays chrétiens, Espagne, Portugal, France, puis Angleterre, sont justifiées et les peuples arriérés qui en bénéficient devraient nous remercier !
La Doxa est devenue paradigme imperceptible. Il est intéressant d’observer la mise en œuvre de ce paradigme impérieux dans la conquête de l’Amérique.
Quand Christophe Colomb débarque, il découvre avec surprise d’autres êtres humains qui y vivaient depuis longtemps et avaient élaboré de grandes civilisations autonomes. C’était impossible, leur savoir a dû venir d’ailleurs, comme d’immigrants juifs arrivé à l’époque précolombienne. C’est la théorie du faux prophète des mormons, Smith, qui a eu du succès.
En étudiant plus sérieusement cette population locale de barbares à la peau foncée, les savants européens ont dû admettre que l’hypothèse était fausse. Il y a avait bien des civilisations précolombiennes, mais elle ne pouvaient être que récentes. Le nouveau paradigme scientifique était que les populations précolombiennes étaient arrivées par la Béringie à la fin du pic glaciaire, donc vers – 12 000 (12K). D’autres candidats de la même époque étaient les navigateurs vikings européens.
Quand les preuves scientifiques ont commencé à s’accumuler que des sapiens s’étaient effectivement implantés durablement au Mexique, les savants européens et américains ont inventé un « peuple de Clovis » daté de – 12 K. Mais toute présence de sapiens longtemps avant cette date était impossible à cause de l’infranchissable calotte de glace établie en période glaciaire dont le pic datait de – 20 K.
Pourtant les amérindiens affirmaient que, selon leur tradition orale, leurs ancêtres avaient chassé la faune glaciaire et transmis leurs récits de chasse aux générations successives. Les savants occidentaux qui méprisaient ces barbares et leur mythes ne pouvaient prendre au sérieux leurs traditions orales. La Bible n’en parle pas ! Le monde chrétien, idolâtre du texte, avait déjà eu du mal à avaler que les humains étaient apparus bien avant un Adam daté par généalogie patriarcale d’à peine plus de 6000 ans.
Mais l’hypothèse de sapiens bronzés chassant la faune glaciaire, donc avant – 20 K était inacceptable et intolérable. Cependant, quelques archéologues objectifs, courageux et obstinés tenaient à faire correctement leur métier ; ils ont décidé d’écouter les amérindiens et de tester leurs récits. Ils ont entamé des fouilles profondes dans les refuges et grottes indiqués par les peuples autochtones en quête de leurs ancêtres lointains en Béringie, au Mexique et au Brésil.
Ils avaient probablement conscience du risque pour leur carrière de contester le paradigme officiel de la communauté scientifique occidentale. Ils ont été très méticuleux et patients dans leur travail de recherches d’indices et de datation. A notre époque, il ne risquaient plus leur vie. Une publication de travaux dans la prestigieuse revue Nature en 2020, relayée par la presse grand public, présenta les preuves d’outils de chasse taillés par l’homme vers – 27K.
Le bataillon des scientifiques officiels conservateurs et défenseurs du paradigme est immédiatement entré en guerre pour discréditer par tous les moyens (fake news et hypothèses farfelues), ces savants dérangeants et obstinés. L’archéologue a de faux diplôme, les fouilles sont entachées d’erreurs, le gibier est mort de manière accidentelle… Vous avez trouvé des outils apparemment taillés par l’homme ? Ce n’est pas une preuve parce qu’ils ont pu être taillés accidentellement lors d’un éboulement pierreux…
La bataille d’arrière-garde face à plusieurs travaux très sérieux et concordants sur les dates était perdue d’avance. Le verrou de l’auto-censure avait sauté et le peuple américain était très intéressé. Les amérindiens, parce qu’enfin leur culture orale était respectée, et les européens, fiers que les américains aient une longue histoire derrière eux.
Des chasseurs sapiens étaient donc bien présents dès – 27K du Brésil au Mexique et ils avaient développé des outils de chasse avec une technologie inventée au Sud et affinée au Nord. Les généticiens qui se mettront un jour au travail pour préciser l’histoire des amérindiens nous donneront plus de précisions sur leur histoire. Mais à partir de l’historique de migration des sapiens (post 112), l’hypothèse la plus solide est que les premiers sapiens américains sont venus de Nouvelle Guinée en se déployant progressivement d’île en île jusqu’à atteindre le continent américain. Cette hypothèse est cohérente avec un progrès des technologies de taille d’outils allant du Sud au Nord.
Une hypothèse plus récente évoque l’arrivée de sapiens à partir du Japon en navigation proche des côtes. C’est crédible, et l’apport génétique de ces migrants plus anciens peut être évalué, mais il restera limité. Car les premiers sapiens sont arrivés au Japon vers -38K et leur développement démographique sur cette terre hostile a dû être très lent. Par contraste, les premiers sapiens sont arrivés en Indonésie vers -70K et en Australie vers -50K, sur des terres riches en nourriture. Leur développement démographique a certainement été rapide et les a poussés à explorer d’autres territoires de pêche. L’arrivée de sapiens par le Sud est également compatible avec la direction des progrès dans la taille d’outil. Les généticiens trancheront !
Même si les savants officiels sont sincères et désintéressés, ce qui n’est pas le cas de tous, leur réflexion est biaisée par le paradigme officiel occidental sur la supériorité de la Bible. Aller contre un élément essentiel du paradigme, et démontrer l’antériorité du monothéisme par rapport au polythéisme, quelles que soient la qualité et la quantité des arguments présentés soulèvera une masse de haussements d’épaules si elle vient d’auteurs hors du monde académique et qui n’ont même pas de doctorat comme votre bloggeur.
Pourtant faire sauter le verrou de la supériorité prétendue des religions monothéistes et accessoirement du christianisme par rapport aux autres religions, c’est donner aux futures générations un outil précieux pour abattre patiemment les barrières d’inconnaissance qui subsistent entre les hommes.
5 L’ignorance de la préhistoire de l’humanité
Antoine : Le réductionnisme non scientifique d’historiens comme le professeur Römer sème le trouble chez ses lecteurs et auditeurs français et étrangers en allant dans le sens de leurs préjugés. Et il a malheureusement, grâce à son poste prestigieux, une grande influence sur le monde académique et éditorial français.
Charles : Oui, très certainement. J’espère qu’il sera amené à lire l’essai ainsi que cet article, et ainsi faire évoluer sa réflexion.
Antoine : Mais l’oubli le plus préjudiciable dans ses choix d’enseignant est celui de la préhistoire. Beaucoup d’historiens ne s’intéressent qu’à ce qui se passe après l’invention de l’écriture il y a à peine plus de 5000 ans. Or les dernières découvertes scientifiques ont formelles : depuis au moins 40 000 ans, les sapiens communiquaient entre eux par la parole qui les rend différents de tout le règne animal et végétal. On ne peut ignorer 90% de l’histoire de l’Humanité !
Il y a même des études très récentes qui testent l’hypothèse que des séquences de croix et points visibles à sa surface d’une figurine de mammouth découverte dans la grotte de Vogelherd, datant d’environ 40 000 ans, pourraient être des prémices de l’écriture.
Les travaux scientifiques actuels nous permettent de beaucoup mieux comprendre ce qu’ont dû faire nos ancêtres sapiens pour survivre, confrontés à des environnements beaucoup plus hostiles qu’en Mésopotamie. Pour se nourrir, il fallait de la viande, être chasseur ou charognard.
Charles : Je n’ai pas étudié la question.
Antoine : Les dravidiens, plus proches dans le temps du dialogue direct avec Dieu en Mésopotamie et vivant dans un environnement favorable, sont logiquement restés fidèles à La Révélation du Dieu Vivant dans l’épisode d’Eden. Leur importance dans la longue histoire du monothéisme sapiens est complétement ignorée.
Charles : Pardonne mon ignorance, je ne saurais commenter.
Antoine : Moi aussi, je suis un ignorant, mais je me soigne par de longues recherches sur les sujets que j’étudie. La préhistoire des migrants sapiens ayant quitté définitivement la Mésopotamie pour se répandre et se multiplier en Eurasie est maintenant mieux connue, nous en parlerons dans le chapitre 8
Depuis la parution de mes posts 98 en dialogue avec Jean-Pierre j’ai pu intégrer de nouvelles informations sur les sapiens (post 112) et grâce à toi sur Akhenaton. Certes, ma conviction que partout le monothéisme révélé en Eden a précédé le polythéisme, apparu beaucoup plus tard dans divers endroits du monde, bouscule des idées communes. Mais les historiens ne remontent pas assez loin dans le temps et se cantonnent aux écrits et artefacts matériels. Je les trouve très matérialistes !
De plus c’est l’intérêt des religions institutionnalisées à partir des enseignements d’un des prophètes de nous faire croire que c’est elles qui ont dissipé les ténèbres du polythéisme. Or elles n’ont fait que rajouter les ténèbres de leurs lois vétilleuses et de leurs doxas pour conditionner leurs fidèles.
Charles : En Égypte, cela a été l’inverse, mais peut-être faudrait-il remonter plus loin.
Antoine : Indéniablement, et la linguistique comparée nous aide à le faire.
Il est donc essentiel que notre camarade Jean-Pierre se joigne à notre travail car c’est un cerveau brillant capable de recherches approfondies indépendantes du paradigme occidental évoqué au chapitre 5.
Il est devenu un spécialiste de l’archéologie biblique, il a suivi les cours de Römer. Il propose une date de construction du grand temple de Jérusalem, non sous le règne du roi Salomon, mais bien après, sous le règne du roi Manassé. Sa solide argumentation peut nous aider à faire sauter le verrou mental de la chronologie biblique traditionnelle.
Jean-Pierre, tu t’étais proposé d’interroger Römer sur ton hypothèse de la date de la construction du temple de Jérusalem que tu situes beaucoup plus tard, sous le long règne de Manassé. Qu’a-t-il répondu ?
Jean-Pierre :
6 Abraham et Moïse, des aventuriers appelés par Dieu
Dans le Coran, Abraham vit en Mésopotamie dans une société polythéiste où son père est sculpteur d’idoles. Dans la sourate 6, il observe la lune et le soleil et constate qu’ils se lèvent et se couchent. Il réfléchit et se dit : « Je n’aime pas les choses évanescentes ». Il dit à son père « prendrais-tu des idoles pour Dieu ? Je te vois, toi et ton peuple dans un égarement évident. J’ai orienté mon être vers Celui qui a séparé les Cieux de la Terre, je ne suis pas un idolâtre ».
Il renverse les idoles sculptées de main d’homme par son père et les idolâtres jettent ce jeune homme au feu dans le récit coranique (sourate 21) comme dans le récit biblique. Il craint pour ses futurs enfants dans la sourate 14 qui porte son nom : « Seigneur, fais que je ne prête pas le flanc, ainsi que mes fils, à l’adoration des idoles. » Dieu le préserve de la brûlure du feu, il sort indemne cette tentative d’assassinat.
C’est un éleveur, Dieu lui conseille de fuir son pays et sa famille biologique. Il obéit et quitte la Mésopotamie avec son épouse Saraï et ses serviteurs et migre en direction de Canaan, un pays d’éleveurs. Il sera l’ancêtre biologique de Moïse et Muhammad par ses fils Ismaël et Isaac, puis Jacob et peut être daté d’environ – 1800. Il réalise par sa détermination monothéiste la promesse de Dieu qui lui annonce une descendance nombreuse.
Moïse (selon la Bible, ce que le Coran ne confirme pas), serait de la tribu de Levy, un descendant d’Isaac et de Jacob (renommé Israël) qui devra se réfugier en Egypte pour échapper à un terrible épisode de famine en Canaan. Le Coran en 19/51 dit : « Et mentionne dans le Livre Moïse. C’était vraiment un sauveur (mukhlasan), et c’était un messager et un prophète ».
Dans son travail de messager du Dieu vivant, Moïse parvient jusqu’à Pharaon, accompagné d’Aaron et porteur de Signes de Dieu, sa main et son bâton. Ils lui dirent : « Nous sommes porteurs d’un Message du Seigneur de tous les Hommes : laisse partir librement avec nous les Enfants d’Israël » (26/16-17). Depuis 50 ans que je travaille sur le Coran, j’ai toujours constaté que son expression, sous réserve de la traduction, est toujours très précise.
Ce texte confirme ce que tu dis dans ton livre : ceux qui suivront d’abord Moïse sont le peuple amarnien persécuté pour son monothéisme et de descendants d’Israël contraints à des travaux forcés au service du pharaon. D’autres les rejoindront en Canaan, en particulier les Apirous. Ce qui explique que face au roi Amalek, ils étaient déjà une force guerrière et un groupe assez nombreux.
Charles : Le Coran est un Livre d’inspiration judéo-chrétienne messianiste, ce n’est pas surprenant qu’on y retrouve les épisodes déjà évoqués dans l’Ancien Testament, en ce y compris celui de l’Exode. Maintenant, je n’ai pas identifié que le Coran fait spécifiquement le rapprochement avec le peuple amarnien, mais c’est effectivement la thèse de mon essai.
Antoine : Il n’est pas utile que le Coran rectifie toutes les erreurs du récit biblique sur l’Exode pour aider la prédication de son prophète vers les arabes. Cela aurait provoqué un tollé inutile dans la communauté juive de Médine qui jouera un rôle important dans l’avenir des compagnons de Muhammad persécutés par les Mecquois polythéistes. Il ne parle donc pas du tout d’Akhenaton. Par contre le récit du Coran, toujours très précis, évoque quelques pistes pour mieux comprendre qui a suivi Moïse lors de l’Exode.
Jean Pierre :
Antoine : Le récit biblique n’évoque que des esclaves hébreux : « Voici ce que l’Eternel t’ordonne : Laisse aller mon peuple, pour qu’il me rende un culte ». Moïse y est présenté comme un juif de la tribu de Lévy avec des récits sur son enfance composés par les scribes, totalement absents du récit coranique qui parle de ce que Moïse a fait en tant que prophète depuis qu’il a été appelé par Dieu au Sinaï.
Jean Pierre a raison de voir des mythes dans ces récits d’enfance, qui contribuent à décrédibiliser la réalité historique de Moïse pour ceux comme Römer (voir post 115b) qui se privent de consulter le récit coranique.
Aux yeux du Pharaon d’époque, Moïse avait servi dans son administration et s’était enfui vers Madian après avoir commis un crime. C’était un égyptien soumis aux lois de son pays. Car en Exode 2/11, c’est un égyptien que Moïse tua à mains nues. Le Coran en 28/14 relate ce meurtre non intentionnel pour séparer deux hommes qui s’entretuaient mais ne donne pas de précisions sur l’ethnicité de la victime.
La conviction monothéiste inébranlable de Moïse le range logiquement dans le peuple amarnien fidèle à la tradition d’Akhenaton. A l’évidence, le peuple qui a suivi Moïse comprenait des humains riches et éduqués, donc des amarniens égyptiens.
J’avais toujours trouvé peu vraisemblable le récit biblique : « Les fils d’Israël avaient demandé aux Egyptiens des objets d’argent, des objets d’or et des manteaux. Le Seigneur avait accordé au peuple (juif) la faveur des Egyptiens qui avaient cédé à leur demande. Ainsi dépouillèrent ils les Egyptiens » (Exode 12/35). Dans une société aussi structurée que celle d’Egypte, comment des esclaves en fuite pourraient-ils être miraculeusement gratifiés par les riches qui se dépouilleraient pour eux ?
Le texte coranique confirme que Moïse est bien un assassin en fuite et précise qu’il demande pardon à Dieu pour cet égarement, Dieu lui pardonne. Le texte biblique est à l’évidence une invention des scribes juifs qui veulent montrer que Dieu soutient son peuple élu et lui seul. Le prophète juif Jésus les a maudits parce qu’ils se mettaient en travers du lien direct entre YHWH et ce peuple à qui Dieu a envoyé beaucoup de prophètes très peu écoutés.
Abraham et Moïse, des hommes ordinaires, mais capables de réaliser des exploits pour ce Dieu qui leur parle directement, ont été élus par Dieu pour guider les femmes et hommes qui les suivent, son clan dans le cas d’Abraham, et un peuple hétérogène à la nuque raide dans ce cas de Moïse.
Charles : Nous n’avons de trace archéologique ni d’Abraham ni de Moïse tels que présentés par la Bible. En revanche, leur portée spirituelle dans la Torah est loin d’être incompatible avec le fait qu’ils seraient une reprise symbolisée de deux personnages clés attestés ayant eu un rôle clé dans l’histoire du monothéisme sorti d’Égypte : Akhenaton, père de cette foi, et Ramosis, chef militaire avec son ami Horemheb, en-charge des grandes manœuvres.
Jean Pierre :
Antoine : Une analyse historique incluant les textes sacrés transmis par mémoire orale nous permet de replacer Abraham et Moïse dans leur contexte réel, évoqué de manière vague et subjective dans les récits bibliques, mais de manière fiable par la Révélation coranique qui confirme la généalogie de leurs descendants, donc infirme certaines hypothèses dans ton livre sur la chronologie et la filiation des patriarches.
Charles : Je n’ai vu aucune trace archéologique attestant ni la descendance d’Abraham ni celle de Moïse.
Antoine : Ce sont des peuples nomades, souvent illettrés et peu soucieux de la mise par écrit de leur mémoire collective. Mais quand les scribes juifs ont commencé à écrire, un peu en Palestine et surtout lors de la déportation en Mésopotamie, leurs récits ne décrivent pas des faits, mais ce que le consensus rabbinique souhaitait qu’ils écrivent dans leur logique de filiation patriarcale.
Jean Pierre :
7 Le monothéisme dans la tradition abrahamique
Voici ce que je disais dans le post 98a il y a un an :
Le monothéisme a précédé le polythéisme apparu avec le développement des villes, des guerres et des idoles à vénérer pour vaincre l’ennemi. Il est attesté dès l’époque de Noé il y a 7500 ans, bien avant l’apparition de l’écriture, mais il s’est beaucoup développé en Mésopotamie puis en Canaan dans sa version sacrificielle. Les prophètes bibliques ont dû le combattre avec détermination car il était associé à d’horribles pratiques comme les sacrifices humains aux statues d’idoles et le meurtre du premier né en implorant les idoles pour avoir une descendance nombreuse.
Antoine : C’est le sens du test de la fiabilité d’Abraham envoyé par Dieu dans le contexte de cette tradition païenne du sacrifice du fils aîné. Dans le Coran, c’est Ismaël alors que son épouse aimée Sara était âgée et stérile et désespérait de lui donner une descendance. Le récit de cet épisode est très différent dans la Bible et le Coran. Ismaël, certainement inquiet pour son destin, avait confié à son père un rêve. Il était sacrifié et acceptait ce funeste destin pour qu’Abraham qu’il aimait ait une descendance nombreuse.
Charles : Je croyais que l’épisode du sacrifice d’Abraham concernait Isaac. En tout cas, c’est ce qu’écrit Rachi dans sa traduction de la Bible de l’hébreu en français au XIe siècle. C’est pour moi la moins empreinte d’idéologie.
Antoine : Le récit coranique, selon mes observations, est toujours plus précis et logique que le récit biblique, ce qui montre bien qu’il s’agit d’une Révélation et non d’un écrit émanant d’un cerveau humain, en l’occurrence Muhammad. Dans les deux récits, Ismaël est bien l’aîné d’Abraham, un patriarche arabe. Or dans la Bible c’est son cadet, patriarche juif et le sacrifice du cadet ne correspond pas aux pratiques criminelles du polythéisme de Canaan. Par contre, c’est une version logique pour un texte rédigé par des scribes juifs qui veulent réécrire l’histoire pour démontrer la prééminence de leur peuple.
Rachi est un grand savant, mais il s’inscrit dans la tradition rabbinique et ne saurait poser la bonne question : « Qui a écrit les textes attribués à Moïse ? ». A l’époque, il n’avait pas les connaissances dont nous disposons maintenant. Il commente donc sur la question « Que nous dit le texte biblique écrit dont nous disposons ?». De plus, dans la tradition rabbinique, les commentaires des rabbins reconnus font autant autorité que le texte et ne peuvent vraiment innover car un rabbin ne peut contester ce qu’a dit un rabbin plus ancien.
C’est ainsi que nos frères juifs se penchent sur l’enseignement du prophète Moïse et je le respecte. Pour eux le Moïse historique est la référence indépassable, il n’y a pas de continuité prophétique ascendante et les prophètes non-juifs comme Muhammad ou non reconnus comme le juif Jésus sont en dehors de leur champ d’étude. Les autres prophètes juifs reconnus (partagés avec les chrétiens et les musulmans), d’Abraham à Jean le Baptiste, sont secondaires.
Jean Pierre :
Antoine : Notre Dieu, Créateur aimant, n’a rien à voir avec les créations mentales humaines des idoles. Il ne veut pas de sacrifices et Il est intervenu par un double miracle pour empêcher le sacrifice d’Ismaël. Abraham et son clan ont retenu la leçon et se sont écartés définitivement des tentations idolâtriques pour orienter leur vie spirituelle en priant le Créateur Unique.
Les théologiens chrétiens se sont greffés sur ce mécanisme sacrificiel pour nous faire croire que l’assassinat horrible de Jésus n’était pas la conséquence de son imprudence et de ses provocations à l’égard des clergés juifs, mais de sa soumission à une volonté de Dieu qui exigerait un sacrifice humain « rédempteur » pour se réconcilier avec nous après notre choix de nous éloigner volontairement de Son Plan initial.
Cette idée apparaît dans les lettre de Paul. Les théologiens chrétiens ont élevé au niveau de « Parole de Dieu », les lettres du théologien juif Paul, disciple de Gamaliel, mais qui n’avait pas la sagesse de son maître. C’était un ennemi acharné des disciples de Jésus. Ils ont déclaré irréfutables par essence les textes évangéliques qu’ils ont fabriqués et imposés. Les cultes chrétiens, catholiques ou protestants, en témoignent : lire Paul, c’est lire la Parole de Dieu au même titre que l’enseignement du prophète Jésus fils de Marie.
Ils en ont aussi fait un « fils unique de Dieu », une idée qui apparaît avec le théologien inconnu qui écrivit le prologue et le discours d’adieu du quatrième Evangile. Ce ne peut être le témoin Jean de Zébédée, un homme bon, fidèle et dévoué, mais simple pêcheur de Galilée.
Cette idéologie de l’intangibilité des textes évangéliques officiels est d’abord affirmée par le clergé romain, puis reprise par l’autorité consistoriale des pasteurs chez les protestants. Elle a éloigné les fidèles chrétiens de la foi monothéiste stricte de leurs frères juifs et plus tard musulmans.
Cette rupture au sein du monothéisme eut des conséquences dramatiques. Car les croyants ralliés à Jésus ont commencé à parler des juifs comme d’un peuple déicide et justifier des persécutions criminelles contre eux (voir post 32).
Charles : Les chrétiens sont tout autant monothéistes que leurs frères juifs et musulmans. Si tu fais allusion au concept de la Trinité, ce dernier est déjà présent dans l’Ancien Testament, il représente les trois façons pour Dieu de communiquer avec l’être humain : la révélation, la communion et l’intuition. La révélation est le Père, Dieu révélé à l’homme ; la communion est la Loi qu’il faut pratiquer par les œuvres pour être en accord ou « en communion » avec elle, en accord avec l’ordre cosmique ; l’intuition est nourrie en nous par l’Esprit de Dieu, l’Esprit de l’Éternel. Dans le christianisme, le Père reste le Père, la Loi est incarnée par Jésus, le Fils, qui vient l’accomplir sans en changer un iota (c’est pour cela que les chrétiens communient à la messe), Loi que l’on pratique alors par la foi en Jésus, l’Esprit de l’Éternel est renouvelé suite au sacrifice de Jésus pour être l’Esprit Saint.
Antoine : Je respecte tes convictions. Je constate que dans la tradition romaine, les sacrements comme la communion ne peuvent être administrés qu’avec une hostie consacrée par un prêtre. Quant à la référence à une Loi instaurée par Dieu, Jésus s’insurgeait contre les 613 lois rabbiniques et appelait à résumer la Loi à deux versets du Deutéronome et du Lévitique. Le verset fondamental pour nos frères juifs est la Chema Israël : « Ecoute Israël, l’Eternel est notre Dieu, l’Eternel est UN ». Le Coran rejette explicitement les idées trinitaires qui existaient déjà ailleurs, comme en Inde et en Egypte : « Ne dites pas trois, dites UN, c’est mieux pour vous ».
C’est simple, clair et net. Je ne vois pas l’utilité pour la foi du croyant de base des complications théologiques du christianisme. Et je vois surtout ses conséquences néfastes pour l’unité des héritiers spirituels du prophète Abraham.
Jen Pierre :
Antoine : Dieu ne prévoyait pas que l’homme se détourne du Bien et se lance dans une expérimentation du mal qui le conduira à la déchéance et à la mort. Il les avait prévenus en Eden des conséquences funestes de ce choix, mais Il laisse les hommes libres. C’est le monothéisme initial, l’expérience directe du dialogue avec Dieu. Quelques générations après Adam, le texte biblique dit que les hommes commencent à « L’invoquer ». Pour moi, on n’invoque quelqu’un que si on commence à douter de son existence.
La conviction d’un Dieu unique et de la possibilité de se relier à lui par la prière et la méditation ne dépendent pas du Nom qu’on lui donne. Les langues se sont diversifiées depuis les temps adamiques, il y a 50 000 ans, ce que l’épisode de la Tour de Babel, inséré tardivement dans la Genèse, évoque à l’échelle régionale. Zarathoustra enseignait l’unicité d’Ahura Mazda, le Veda (post 6) parle de Brahmane, et dans les langues sémitiques, c’était plutôt la racine El (Elohim, Allah) qui était utilisée.
Dans le récit biblique, Dieu se nomme d’abord « JE SUIS ». C’est sur l’insistance de Moïse qu’Il lui révèle le tétragramme YHWH. Le prophète le prononce à sa suite et l’enseigne au peuple composite qui le suit, bien avant l’apparition de l’écriture hébraïque, une langue de la famille sémitique. Dans la tradition musulmane, il y a 99 noms qui peuvent être invoqués pour le Dieu unique, mais le tétragramme n’apparaît pas dans le Coran.
Charles : Difficile de faire un commentaire, chacun s’exprime avec sa culture. Mon essai explique que les noms d’Adonaï et de YHWH de la Torah sont le résultat d’un compromis entre plusieurs tribus qui auraient fusionné dans le désert, l’une d’entre elles étant les amarniens, l’autre sans doute les Madianites, chacune gardant le nom de leur Dieu.
Il y en a peut-être eu d’autres comme les Apirous. A noter que les hébreux ont gardé comme signe de l’alliance avec Dieu la circoncision qui était une tradition égyptienne ancestrale, ce qui démontre qu’une des tribus était égyptienne monothéiste, il n’y en a eu qu’une dans l’histoire attestée, le peuple d’Amarna.
Antoine : Je te rejoins tout à fait dans les nombreux indices que tu signales et qui soutiennent ta thèse selon laquelle le peuple amarnien était une composante déterminante du peuple hétérogène qui a suivi l’égyptien Moïse lors de sa sortie d’Egypte.
Sur ce sujet, Jean Pierre a sûrement des choses à nous dire.
Jean Pierre :
8 La Préhistoire et le monothéisme
Antoine : Plus au Nord, dans les immenses territoires de l’Eurasie, que s’est-il passé pour les sapiens monothéistes sortis de Mésopotamie ?
Ils ont vite oublié le Créateur qui avait parlé directement à leurs ancêtres adamiques. En France, des restes osseux conséquents ont été découverts en 1868, validés ensuite comme sapiens (« Cro-Magnon »), puis datés de – 28K. Ils ont laissé de très belles traces de leur créativité artistique représentant les animaux qu’ils chassaient dans l’esprit d’un tradition chamanique où le guérisseur chamane, en contact avec les esprits, devait pénétrer les esprits des animaux pour améliorer la chasse. Nulle trace d’un Dieu Créateur ou d’idoles. Ils n’ont pas laissé de descendance en vie dans le monde moderne.
Charles : Je n’ai pas étudié ce sujet.
Jean Pierre :
Antoine : En remontant dans le temps et en élargissant notre perspective géographique, on trouve les papous et les aborigènes dont les descendants sont toujours en vie. Sur la base de leurs rituels et de leur art, on les range dans une religion animiste chamanique ; ils se préoccupent surtout de la chasse, vitale pour survire. Mais aussi du respect pour la nature immense qui les entourait avec la définition de lieux sacrés qu’ils honorent.
Ils pensent que le monde, l’homme, et les différents animaux et plantes ont été créés par certains êtres surnaturels qui ont ensuite disparu, soit en montant au ciel, soit en entrant dans la terre. Les aborigènes sont arrivés vers -50 K en passant par l’Asie du Sud-Est, donc sans l’expérience du contact direct avec Dieu reçue en Mésopotamie et se sont fabriqué une religion adaptée à leur contexte. Beaucoup plus tard, les colonisateurs britanniques les « civiliseront » en les convertissant de force à leur christianisme.
Nulle trace de polythéisme ou d’idoles assoiffés de sang et de sacrifices humains. En 1983, la Haute Cour d’Australie a défini la religion comme « un ensemble de croyances et de pratiques qui renvoient à un ensemble de valeurs et à une certaine compréhension du sens de l’existence ».
En Chine, le peuple Han est arrivé dans le Bassin du Fleuve Jaune vers –15K ou -20K, influencés au départ par le chamanisme de leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs venus des hauts plateaux sibériens. On y trouve beaucoup de similarités avec les autres chamanismes. Se sédentarisant et devenus agriculteurs, ils s’adaptent à ce nouveau contexte et créent leur propre langue de la famille sino-tibétaine, et leur écriture par sinogrammes.
Cette écriture ne se prête ni à l’abstraction, ni aux développements théoriques sur Dieu.
Charles : Je dirai que Dieu se révèle à qui Il veut. Sans jugement de valeur.
Antoine : Bien sûr. J’ai appris le chinois comme beaucoup d’autres langues pour comprendre comment on pouvait penser dans cette langue. Il n’y a de ma part aucun préjugé d’une supériorité de telle ou telle langue. Et je réfléchis aussi beaucoup à ce que disent les experts linguistiques dont je ne fais pas partie.
Les langues sémitiques, hébreu et arabe, sont d’une sous famille du complexe chamito-sémitique. Chamite pour égyptien ancien et copte, qui sont comme les langues dravidiennes un quasi isolat linguistique, en tout cas très circonscrit géographiquement. L’écriture hiéroglyphique est très ancienne et apparait vers – 3400, un peu avant l’écriture cunéiforme vers – 3200.
De même, dans le complexe des langues sino-tibétaines, le chinois Han est très différent du tibétain et des langues mongoles. L’écriture par sinogrammes apparaît beaucoup plus tardivement, vers – 1 300, (dynastie Zhou) Elle est toujours en vigueur en Chine et au Japon, où la population d’origine, les aïnous de religiosité chamanique, arrivés vers -38K, sont devenus très minoritaires après l’arivée massive des immigrants chinois et concentrés au Nord.
Le consensus des linguistes affirme que les langues sémitiques n’ont pas été conçues pour l’abstraction et nécessitent des tournures de phrase pour exprimer une pensée abstraite.
Il y aura une grande mutation culturelle des mongols, devenus des guerriers redoutables depuis leur domestication du cheval comme outil de guerre vers – 2500. Au XIIIe siècle, les Mongols se rassemblèrent sous Gengis Khan. Ils envahiront le monde et répandront leurs langues et leurs croyances.
Déployés sur de vastes territoires sur lesquelles ils tiendront à régner, ils transformeront leur vague chamanisme initial en une religion officielle avec ses idoles qu’il fallait honorer par des sacrifices sanglants.
Difficile de dire quand cette mutation s’est produite et si elle résulte d’un changement interne ou d’influences des religions rencontrées lors de leurs conquêtes. C’est eux qui importeront en Iran puis en Inde leur polythéisme sacrificiel avec une caste de prêtres sacrificateurs les brahmanes, que le messager Zarathoustra combattit énergiquement avant d’être assassiné.
Toutes ces observations factuelles me font conclure que le polythéisme intervient très tard dans l’histoire de l’humanité et dans un contexte de seigneurs guerriers mettant des prêtres à leur service exclusif. Les prêtres seront des opposants récalcitrants au Rappel au monothéisme qu’enseigneront les prophètes envoyés par Dieu à plusieurs peuples.
Charles : Je n’ai malheureusement pas étudié la question.
Jean Pierre :
Conclusion
Antoine : Grâce au remarquable travail effectué pour rédiger ton livre et à celui de Jean-Pierre qui a montré dans nos dialogues une connaissance très fine de l’archéologie biblique, nous pouvons ensemble élargir le cadre de réflexion qui a structuré ton livre et avancer dans notre dialogue à trois sur le monothéisme d’origine des sapiens.
Nous pouvons nous appuyer sur les dernières données scientifiques évoquées dans notre dialogue du post 112 avec d’aimables polytechniciens, agnostiques ouverts. Il présente des recherches approfondies pour retrouver l’origine de la vie et du parler sapiens.
Charles : Avec le plus grand plaisir.
Jean Pierre :
Antoine : Je pense que nous pourrons ainsi apporter d’importants éléments de réflexion confirmés par les travaux récents des scientifiques et l’étude du texte coranique. Ce qui permettra aux générations qui nous suivent de disposer d’une base solide pour converger vers la paix par la connaissance.
C’est un projet pour le long terme dont les fruits prendront du temps pour mûrir. Il me semble que son enjeu intemporel et universel mérite cet effort de dialogue amical de notre part que nous pouvons facilement poursuivre sur ce blog. Le rapprochement entre les travaux de réflexions que vous avez menés avec des perspectives différentes, plutôt sur l’Egypte pour Charles, et plutôt pour Canaan pour Jean-Pierre, sera certainement intéressant.
Qu’en pensez-vous ?
Charles : Oui, c’est un sujet qui s’inscrit dans le temps long. L’important est de rester factuel et d’éviter toute forme d’idéologie.
Jean Pierre :
Antoine : Je tiens à vous remercier de tout cœur pour vos contributions à ce blog. Elles me permettent d’identifier mes erreurs d’analyse et faiblesses d’argumentation dans mon travail. Je pourrai aussi connaître les points sur lesquels nous resterons en désaccord amical, ce qui est intéressant pour un lecteur qui n’est pas confronté à une pensée monolithique.
Je pense que l’axe fondamental qui doit ressortir de nos dialogues est que chez les sapiens, partout dans le monde où il peut être observé, le polythéisme fait une arrivée tardive, la plupart du temps précédé par le monothéisme. Ce qui va totalement à l’encontre du paradigme occidental.
Je prévois d’écrire cette année un livre qui fera la synthèse d’un demi-siècle de recherches intertextuelles et de rapprochement avec les dernières découvertes scientifiques.
J’espère ainsi aider les générations futures à mieux vivre sur notre planète unique comme un humanité unique qui a les mêmes ancêtres sapiens.
Antoine : Je vous laisse conclure
Jean Pierre :
Charles :