Ce post inaugure une nouvelle catégorie de ce blog, les dialogues. Celui-ci est un dialogue de polytechniciens croyants donc atypiques, car ils allient foi et raison. Je remercie Hervé, un aimable commentateur de mon blog, d’avoir accepté mon invitation pour parler d’éthique. Ce thème a déjà été abordé dans le post 70 sous l’angle de la philosophie politique à propos de la discussion en démocratie.

Nous ne parlerons pas ici des diverses morales de philosophes, mais de vie spirituelle, ce qui nous situerait plutôt dans la logique des stoïciens que dans celle d’Aristote et de sa liste de vertus ou de la métaphysique de Spinoza. Nous ne nous référerons pas aux nombreuses morales religieuses, aux lois erratiques inventées par leurs idéologues et à leurs contradictions. Ni le droit canonique des christianismes, ni la halakha des rabbins, ni la charia des oulémas, n’ont suffi pour vaincre le mal.

Par rapport aux sensibilités musulmanes, nous nous situons dans l’esprit des soufis qui tracent leur voie autonome plutôt que des sunnites qui suivent des fatwas ou des chiites qui se soumettent à des mollahs. Quant aux sensibilités orientales, nous nous plaçons plutôt dans la logique de suivre un tao, une voie à définir, de pratiquer le karma yoga, celui des œuvres, ou l’octuple sentier de Bouddha.

Nous voyons la vie spirituelle comme une autodiscipline au quotidien nous aidant à répondre aux cas de conscience qui se posent à nous. Nous voulons rejeter le mal sous toutes ses formes, celui que nous subissons, celui que nous faisons.

Introduction

Antoine (AB) : Ce dialogue se déroulera en réfléchissant successivement à sept négations : non-mensonge, non-convoitise, non-ignorance, non-jugement, non-indifférence, non-peur, et non-violence. Cette formulation s’inspire de l’enseignement du Bouddha. Il parle du Non né, Non devenu, Non créé, Non composé, sa manière d’évoquer Dieu.

Hervé (HdT) : Il faut bien garder à l’esprit que le dessein du Bouddha historique était d’expliquer comment vaincre les souffrances des hommes ici-bas. Adolescent, il avait été bouleversé par les terribles souffrances de ceux qui vivaient non loin du palais de son père. Étudier les causes de ces maux, découvrir et enseigner les moyens de les écarter ou de les soigner, voilà à quoi il résolut de consacrer sa vie. Il comprit que : « Celui qui possède la vraie sagesse est un bateau sûr pour traverser l’océan de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Il est aussi une grande lampe qui brille dans les ténèbres de l’ignorance, un bon remède pour toutes maladies et une hache tranchante pour abattre l’arbre des afflictions. »

Le Bouddha historique n’aimait guère les questions de ses fidèles sur l’au-delà. Il refusait souvent d’y répondre. Bien sûr, son silence, ou parfois même son agacement, décevait ses moines : quelques-uns le quittèrent pour cette raison. Siddhattha Gotama, le Bouddha historique, expliqua lui-même clairement que les questions métaphysiques n’entraient pas dans le champ de sa vocation. Dans un sutra hinayana, il dit : « Rappelle-toi bien, Malunkyaputta, que Bouddha ne se prononce pas sur l’éternité du cosmos, sur sa finitude, sur la différence entre l’âme et le corps, sur l’existence du Tathagata après la mort… Je ne me prononce pas parce que ces questions ne se relient pas au but et ne sont pas fondamentales pour la voie de l’éveil ».

AB : Cette citation traduite du pali me parait fiable. De très nombreuses altérations se trouvent dans la transmission des enseignements oraux donnés par Bouddha dans un prakrit, une langue courante dérivée du sanscrit des brahmanes. J’ai développé la question des enseignements d’origine du Bouddha dans les posts 4,7 et 8.

HdT : Bouddha n’oppose pas le bien et le mal comme concepts, mais ce qui est bon, profitable (kusala), à ce qui est mauvais, non profitable (akusala). Est non profitable ce qui résulte des « trois poisons » (avidité, colère, ignorance) et entraîne des effets négatifs et l’absence d’états idéaux (fermeté, pureté, liberté, capacité à agir, calme). Par exemple la méditation, profitable a priori, peut susciter la vanité, non profitable.

Bouddha montre le moyen de faire cesser la souffrance par la pratique du sentier octuple, juste dans la compréhension, la pensée, la parole, l’action, le mode de vie, l’effort, l’attention et la concentration. Il permet de développer les quatre « qualités morales » : la bienveillance ou fraternité (maitrī), la compassion (karunā), née de la rencontre entre notre bienveillance et la souffrance d’autrui, la joie sympathique ou altruiste (muditā), qui se réjouit du bonheur d’autrui ; l’équanimité (upekṣā), qui va au-delà de la compassion et de la joie sympathique, un état de paix en toute circonstance, heureuse ou triste.

AB : L’enseignement de Bouddha ne peut être dissocié de ses racines védiques dravidiennes, à la source des valeurs communes du monde indien, l’hospitalité, la non-violence (ahimsa), l’honnêteté (asteya), la patience, la tolérance, le contrôle de soi, la compassion (karuna), la charité (dāna) et la bienveillance (kshama).

Le refus du mal est un effort, une lutte en soi-même, le grand djihad, le djihad al nafs. Ce mot a été détourné par l’ignorance des djihadistes qui se crispent sur le contexte passé d’une lutte de légitime défense. Le prophète a dû engager le petit djihad, la lutte armée, pour empêcher la petite communauté de ses fidèles de disparaître sous les coups de leurs ennemis qurayshites décidé à les exterminer. La prédication du Coran à La Mecque avait toujours été pacifique pendant 10 ans.

1 Le non-mensonge, une éthique de sagesse

AB : Tu m’as parlé de la difficulté d’intéresser les cercles de réflexion auxquels tu as participé au sujet de l’éthique. Certes, le sens donné à ce mot est très variable et souvent abstrait. Pour nous relier à l’action dans ce monde qui nous préoccupe ici, je te propose d’ordonner notre dialogue en débattant autour de sept axes de transformation personnelle reliables à des vertus relevant d’une éthique appliquée. Nous commencerons par le refus du mensonge, un thème universel et conclurons par la violence, puisque ce post se place à la suite des posts 87 et 88 sur guerre et paix. Que penses tu du sujet du mensonge ?

HdT : J’ai un ami très cher depuis une cinquantaine d’années, prêtre aux USA. Lors d’une récente visite à Paris, il m’a demandé s’il était des circonstances où l’on pouvait mentir, où l’on devait même mentir. Car cette question l’avait taraudé durant plusieurs décennies. Je lui ai répondu sans hésiter : oui, bien sûr. Il m’a alors avoué qu’après une longue réflexion, après avoir longtemps professé le contraire, il partageait maintenant mon opinion. La vraie difficulté est de savoir ce qui est mensonge ou vérité. Pour discerner la vérité, il faut en appeler à la fois à la raison et au cœur.

AB : Les réflexions proposées dans mon blog se fondent toujours sur les grands textes sacrés. Le refus du mensonge est prôné à la fois par Bouddha (« juste parole ») et par Jésus (« que ta parole soit oui ou non, tout le reste vient du malin », et de « toute parole sans fondement que tu as proféré il sera tenu compte au Jour de la Justification »). Muhammad était reconnu à La Mecque pour la fiabilité de ses paroles. Que dire ou ne pas dire ? Le silence est toujours possible, mais on peut aussi détourner habilement le piège ou l’agressivité de l’interlocuteur comme Jésus et Bouddha ont su si bien faire face à leurs contradicteurs. On ne peut parler de mensonge fondamental que par rapport à une Vérité absolue qui nous est inaccessible. Et la Parole de 1974 nous dit : « La Vérité, c’est que le monde doit changer ». Elle replace donc ce concept abstrait dans notre dynamique personnelle et collective de changement.

2 La non-convoitise ou le contrôle du désir, une éthique de raison

AB : Passons maintenant à un thème sur lequel la psychanalyse moderne a beaucoup travaillé et qui était déjà dans les textes sacrés. Les dix Paroles transmises par Moïse enseignent de ne pas convoiter. Et on retrouve dans les valeurs chrétiennes traditionnelles la tempérance. La recherche d’un comportement raisonnable est soumise à rude épreuve dans une société de consommation sans frein ?

HdT : Convoiter rend malheureux. J’ai la chance d’avoir peu souvent envie d’acheter des biens matériels. Cela m’épargne bien des soucis ! Mais il est des formes plus graves de convoitise : le pouvoir, la notoriété. Combien ont vu leurs passions les détruire physiquement et psychologiquement ! Chacun devrait avoir appris dès l’enfance à découvrir ces démons si perfides, et à les anéantir ou les maîtriser dès leur apparition. Le combat ne doit jamais cesser tout au long de la vie.  « Aussi est-il constant que d’arracher du cœur une passion, c’est de toutes les entreprises la plus grande » (Pascal).

Sur la convoitise, j’aime cette sourate 89 du Coran : « Quant